En ce lundi 16 février, on commence une nouvelle semaine. On la commence en douceur parce qu’aujourd’hui, les USA sont fermés, la Chine est fermée pour la semaine et en Europe, c’est les vacances de ski. Autant vous dire qu’on risque de s’ennuyer ferme. En même temps, chaque fois que j’ai cru qu’on allait s’ennuyer ferme, on a vécu des semaines de dingue. Et puis n’oublions pas que Trump a été étonnement silencieux ces derniers jours, il va bien finir par revenir faire son show et relever le niveau intellectuel de la géopolitique mondiale, puisque visiblement – si on en croit les chiffres qu’on nous donne à bouffer, le « soft landing » n’est plus une utopie. La baisse des taux non plus.

L’Audio du 16 février 2026

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Les chiffres économiques miracles

Si la semaine dernière vous n’étiez pas sur une île déserte coupée du monde dans un hôtel qui n’avait pas le Wi-Fi avec un seul bateau qui faisait l’aller-retour jusqu’à la terre ferme une fois par semaine, vous devez forcément savoir que nous attendions des chiffres économiques qui étaient des plus importants. Le premier, c’était les chiffres de l’emploi du mois de janvier. Les Non Farm Payrolls. On en a déjà parlé dans cette chronique, mais comme ça a été publié mercredi passé, il est plus que probable que nos mémoires à court terme d’investisseurs soit déjà passé à autre chose. Je vais donc y revenir très brièvement. Non, parce qu’entre vous et moi, j’imagine bien qu’on est déjà tous passés à autre chose, mais j’aimerais quand même que l’on se souvienne qu’une minute et 7 dixièmes après la publication des NFP’s – mercredi dernier à 14h31, on a IMMÉDIATEMENT admis le fait que la FED ne baissera pas les taux avant juillet. Et encore, c’était dans le meilleur des cas.

On attendait donc 70’000 créations d’emplois… Les EXPERTS et autres économistes étaient méfiants parce que quelques jours avant on nous avait annoncé 100’000 licenciements en janvier… un des pires mois de janvier depuis pas loin de 20 ans. Donc les stars de l’économie mondiale étaient plutôt méfiants et ces fameux 70’000 créations d’emplois étaient « officieusement » revus à la baisse et dans les bars de Wall Street, après le douzième whisky, on pensait plutôt à un chiffre comme 55’000, le tout saupoudré d’un taux de chômage qui grimpait – ce qui aurait eu le mérite de donner de l’espoir côté baisse des taux… Bon. Vous le savez tous, le chiffre est sorti à 130’000. Avec, cerise sur le gâteau ; un taux de chômage qui baisse…

Ne pas dire de mal

En temps normal j’aurais eu tendance à dire que les économistes ont été exceptionnellement nuls. Mais là je ne sais pas pourquoi, j’ai quand même un peu l’impression que les chiffres des NFP annoncés par le BLS mercredi ne « COLLENT PAS » avec la réalité qu’on veut bien nous vendre. C’est un peu comme si on leur faisait dire ce qu’il fallait pour qu’au fond de nous, on pense que l’économie est forte et que tout ce que fait le gouvernement est juste. Même plus que juste. Diaboliquement brillant. Pourtant, si l’on fait fi des chiffres officiels du BLS – qui je le rappelle, est un département qui dépend du gouvernement US – Trump a même déjà viré l’ancien patron et il est en train de jouer aux chaises musicales pour trouver un nouveau boss qui sera suffisamment efficace, tout en restant malléable à souhait – donc si l’on fait fi de ces chiffres et que l’on écoute le bruit qui vient des States, ça n’a vraiment pas l’air aussi magique que ce qu’on veut bien nous dire.

Mais peu importe, le marché n’aime pas trop se poser de questions quand on lui donne ce qu’il veut. Pour le moment et après les NFP’s le message frontal était excellent. L’économie est forte, l’emploi est fort… Le message est passé, on a bien compris même si les données de l’emploi dans le secteur privé – disent le contraire. Bref, on peut douter, on peut mettre en doute même, on a le droit de penser qu’on se fout de nous, mais au fond, on a retenu qu’une seule chose : tout va bien, la méthode Trump fonctionne…et puis c’est tout. DU COUP, après les annonces de mercredi, on a commencé à se poser la plus évidente des questions : est-ce que la FED doit vraiment baisser les taux avec une économie aussi forte ??? Mercredi soir, les experts pensaient que non et la FED ne devrait rien faire avant juillet en tous cas…

Mais c’était pas fini

Mais ça c’était mercredi soir… vendredi après-midi, 14h32, le chiffre est tombé : 2,4%. Depuis l’époque où Powell avait dit que l’inflation était sous contrôle et transitoire, l’inflation nous a pourri la vie. On l’a fait baisser, mais depuis un an, elle s’accrochait dans la zone des 3% refusait d’aller chercher la cible annoncée par la FED à 2%. Et là, tout d’un coup, le BLS (encore lui) nous annonce un 2.4% annualisé. Clairement plus bas que prévu. Et le « CORE INFLATION », celui que la Fed regarde VRAIMENT — hors énergie et alimentation — ressort à 2,5%. Son plus bas niveau depuis 2021.

Ce qui est intéressant, ce n’est pas seulement le chiffre. Mais plutôt ce qu’il raconte. Il raconte que les loyers sont en baisse – c’est la donnée qui pèse un tiers de l’indice. L’énergie est en baisse également, avec un pétrole qui n’a cessé de monter en janvier, des tempêtes de neige et un froid glacial aux USA… Ça a l’air d’être assez logique. Comme si la logique existait encore. Moi j’ai pas du tout l’impression qu’on nous prend pour des cons et c’est toujours ça de gagné. En résumé, selon les suppôts de Trump, les prix des voitures n’augmentent pas, le prix des œufs est en baisse et même si ce matin on apprend que le prix du bœuf est en train d’exploser, ça n’a bien évidemment pas d’incidence sur le coût de la vie, puisque l’Américain moyen est végan, tout le monde le sait. Mais bon, on ne va pas polémiquer. Après tout, le gouvernement ne ment jamais et ça serait étonnant que le Président mette la pression sur qui que ce soit – c’est pas son genre.

Calculer

Alors vendredi les marchés ont fait ce que les marchés font toujours : ils ont commencé à calculer la prochaine étape. Non, parce que si l’inflation ralentit, si elle se rapproche des 2% et si dans le même temps, la croissance tient (et elle tient, puisque Trump parle de 15% de croissance à venir) et que l’emploi cartonne… C’est l’évidence même : la Fed peut couper les taux tant qu’elle veut !!! Oui, je sais, c’est la réflexion inverse de celle de mercredi soir… Mais je vous l’ai dit et répété, en ce moment, nous avons une vision à 24 heures au grand maximum… Il faut rester vigilant, actif et souple sur ses appuis pour rapidement changer de direction…

En résumé, après les chiffres de l’emploi de mercredi la probabilité d’une baisse des taux en juin était de 17%… Vendredi soir, Les probabilités de baisse de taux en juin explosaient au-dessus de 80%. Ça fait vraiment plaisir de voir que les économistes sont réactifs et sont prêts à tourner la veste à la vitesse de la lumière sur UN SEUL CHIFFRE pas toujours très crédible et ni très représentatif de la vie de tous les jours. Et puis ça fait surtout plaisir de voir que personne ne remet en doute la qualité ou la véracité de ces chiffres et que personne ne fait la liaison avec le fait que ces chiffres s’alignent parfaitement avec le plan de… Donald Trump. Qui, je le rappelle, est en difficulté dans les sondages et ne peut pas se permettre de perdre les élections de mi-mandat.

Bizarre autant qu’étrange

Il n’y a pourtant pas besoin d’être prix Nobel de l’économie pour comprendre et voir que le décor macro reste étrange. La croissance du quatrième trimestre est solide – on est à plus de 3.7%. Scott Bessent parle de 5.2% à venir … et Trump est en plein délire, comme d’habitude. Mais malgré les chiffres de la semaine dernière – pour autant qu’ils soient réels – je rappelle pour mémoire que le BLS est « expert » pour changer d’avis et corriger les chiffres des trois mois précédents – le marché de l’emploi tourne au ralenti quand même… N’oublions pas que 130’000 ont été créés mais que 100’000 personnes ont perdu le leur. Et puis si on regarde sur les 12 derniers mois, c’est 15’000 jobs créés par mois. On a connu des économies asthmatiques fonctionner mieux que ça.

La consommation tient, mais sans euphorie – on a vu sur les ventes de détail que l’Américain est quand même de plus en plus proche de ses sous et que la confiance du consommateur est proche de zéro… Nous sommes donc dans un monde où, l’économie avance, l’inflation recule, les taux sont encore élevés et les tarifs douaniers annoncés en grande pompe n’ont pas mis le feu à l’inflation, comme c’était prévu… Tout ça remet en question le scénario de l’an dernier quand on nous disait que les tarifs allaient tout faire péter à la hausse. Finalement, la hausse annoncée s’est concentrée sur certains secteurs. Pas sur tous. Et si vous n’avez pas acheté de machine à laver en 2025, apparemment vous avez moins senti l’inflation des tarifs. Ça demanderait vérification, mais on n’a pas le temps de vérifier. Tout va trop vite.

Le narratif de la Maison Blanche

Ce qui est fascinant, c’est le narratif politique derrière. L’administration explique que la croissance n’est pas inflationniste si elle s’accompagne d’une augmentation de l’offre. Si tu produis plus, si tu investis plus, si tu augmentes la capacité… tu évites que la demande ne se fracasse contre un mur. La vraie question est de savoir si ça tiendra sur le long terme… Et puis il faudra corréler les chiffres avec ceux du PCE qui sortiront ce vendredi. Le chiffre que la FED regarde vraiment. Il est peut-être encore un peu tôt pour ouvrir le champagne, mais on sent qu’il y a comme une envie de vouloir croire au Soft-Landing. Si les données sont vraies. Si on nous dit toute la vérité, rien que la vérité.

Depuis vendredi soir, nous sommes passés d’un marché obsédé par “l’inflation hors de contrôle” à un marché qui commence à se demander : “et si on était en train de réussir l’atterrissage ?” Et si juin devenait vraiment le point de départ d’un nouveau cycle de baisse des taux ? Le plus incroyable, c’est que vendredi matin, ça n’était pas du tout le même scénario. Au fond de moi, loin de moi l’envie d’être complotiste, mais je suis convaincu qu’on a bien arrondi les angles et qu’on sait comment faire plaisir à Wall Street, Wall Street qui est suffisamment naïf pour croire tout ce qu’on lui raconte sans trop se poser de questions… Pour l’instant.

Et maintenant ?

Ce matin, le Canada est fermé, la Chine est fermée (et pour toute la semaine), les USA sont fermés pour cause de President Day, Taïwan est fermé et la Corée du Sud est fermée. Autant vous dire que ça ne sera pas LA SÉANCE du mois. Par contre, le Japon est ouvert. Le Nikkei est légèrement en hausse après avoir ouvert en baisse. On parle beaucoup du PIB du quatrième trimestre qui a déçu… Croissance à 0,2% sur un an, alors que le marché attendait 1,6%. Autant dire qu’on était partis pour un jogging et qu’on s’est retrouvés à marcher avec un sac de pierres sur le dos. Les entreprises investissent peu, les exportations sont molles, la consommation privée manque d’énergie. Même les mesures de relance lancées fin 2025 par Tokyo n’ont pas vraiment réveillé la machine. C’est peut-être un peu tôt, il faut le reconnaître. La bonne nouvelle — si on peut appeler ça une bonne nouvelle — c’est que cette faiblesse réduit la probabilité de nouvelles hausses de taux par la Banque du Japon. Mais attention : l’inflation, elle, reste collante.

Du côté des matières premières, le pétrole est à 62.75$, l’or est à 5’008$, l’argent est à 75.77$. Le rendement du 10 ans est à 4.05% et le Bitcoin est à 68.400$. Warner Bros est en train de causer de nouveau avec Paramount, parce que des milliards, ça reste quand même des milliards. Pour le reste, la journée risque bien d’être une de ces journées où on aurait mieux fait de rester couchés. Mais au moins, l’inflation américaine qui est enfin sous contrôle – quand on lui fait dire ce que qu’on a envie qu’elle dise – devrait nous permettre de bien commencer la semaine, puisqu’encore une fois ; tout va bien.

Belle journée à tous, même si au vu du déluge qui nous tombe sur la figure, c’est pas gagné… On se voit demain pour la suite !

Thomas Veillet
Investir.ch

“Fairy tales are more than true: not because they tell us that dragons exist, but because they tell us that dragons can be beaten.”
― Neil Gaiman,