Hier je vous disais que j’avais l’impression d’être dans une chanson de Claude François, parce que ça s’en va et ça revient, mais là j’ai l’impression qu’on est dans une autre chanson qui disait « je suis comme un boule de flipper »… Et je ne parle pas de la clôture d’hier soir. Je parle de la séance. Franchement, ça va dans tous les sens et ça ne fait plus de sens. On prend une nouvelle, on en extrait tout ce qu’il y a extraire. Puis on passe à autre chose. Il n’y a plus de logique, plus de rationnel, même plus de fondamentaux. On est dans la prédiction à deux balles en se basant sur des théories fumeuses, alors qu’on sait pertinemment qu’on est nul à ce jeu-là.

L’Audio du 5 février 2026

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Mode essorage

Ça fait bientôt vingt ans que je fais ce métier – écrire des chroniques boursières – et j’arrive un peu au bout de ma liste d’analogies. Mais hier encore, on a eu l’impression d’être dans une machine à laver en mode essorage. Le marché entame la séance en mode confiance – puis attend que les Européens rentrent à la maison et on se fait retourner comme des crêpes en l’espace de trois minutes pour passer de la confiance à la quasi-terreur. J’en arrive à penser qu’il y a des algos qui sont tous dressés avec la même mayonnaise et qui réfléchissent tous la même chose, qui prennent tous la même décision au même moment. Ce qui fait que le marché ressemble plus à une série de vagues vendeuses suivies par une série de vagues acheteuses et si toi, simple mortel, tu es décalé par rapport au rythme, c’est comme si tu mettais les mains dans une moissonneuse batteuse, tu te fais massacrer. Stopper. Shooter hors du marché.

Oui, hier les marchés ont terminé en baisse. Le Nasdaq s’est fait décimer pour la seconde séance consécutive, la moyenne mobile des 50 jours s’est fait désintégrer et nous sommes sous les supports techniques. Chose que nous n’avions plus vu depuis le mois d’octobre. Depuis cette époque où Michael Burry nous avait dit qu’on allait tous se faire défoncer sur l’IA. Puis après on a rebondi et on a tout oublié. Sauf que cette fois, on a remis le couvert sans qu’il y ait la moindre influence extérieure. On a décidé nous-mêmes, comme des grands, que les softwares étaient à risque à cause de l’IA – le massacre a continué encore se mercredi, au cas où vous auriez ENCORE le moindre doute – et puis l’autre thématique du moment, c’est la chute des idoles de l’IA. Oui, parce que depuis quelques jours, on commence à se dire que le pognon ne viendra plus autant des « big names » comme Nvidia ou AMD, ceux qui fournissait le cerveau de l’IA, puisque le truc à la mode, c’est la mémoire. Ça tombe bien, le monde de la finance qui est quand même l’industrie où l’on constate le plus souvent une absence totale de mémoire, a décidé que pour faire du pognon, il fallait acheter de la mémoire. C’est paradoxal.

Le grand écart technique et la chute des idoles

La séance d’hier n’était pas une simple correction, c’était une véritable purge sectorielle. On a assisté à une dichotomie rare : pendant que le Dow Jones s’offrait une bouffée d’oxygène et terminait légèrement en hausse, le Nasdaq s’enfonçait dans sa pire séquence depuis octobre et abandonnait 1.51% en clôture. Le S&P 500, quant à lui, il est resté coincé entre ces deux forces contraires, mais terminait quand même en baisse de 0.5%. Quand je vous parlais du fait qu’on n’aimait plus trop les « big names », on peut prendre le cas d’AMD. On en parlé hier, AMD a publié ses chiffres, mais on n’avait pas trop aimé la guidance. Eh ben les choses se sont amplifiées durant la séance d’hier, on pourrait même dire que c’était un massacre et si c’était un titre de film, on dirait : « Quand la perfection devient un échec ».

AMD c’était l’événement majeur de la journée. Le titre a perdu plus de 17%, effaçant 60 milliards de dollars de capitalisation. Pourtant, les chiffres étaient là : bénéfice multiplié par trois et perspectives supérieures aux attentes. Mais le marché, les experts, les dieux de la finance ont posé un diagnostic un peu différent. Les investisseurs (et surtout les algos) ne valorisent plus la croissance présente, mais une accélération perpétuelle. Et comme la croissance perpétuelle, ça n’existe pas, la prise de conscience a fait le reste. En gros un massacre en règle qui n’a plus rien à voir avec les fondamentaux, la réalité ou quoi que ce soit de concret que l’on pourrait trouver dans un bouquin d’économie. Par effet de contagion : Cette chute a entraîné Alphabet et Amazon avant même leurs propres publications. La Tech n’est plus portée par l’espoir, elle est plombée par l’exigence.

On fait semblant de s’intéresser

Et puis comme il faut quand même montrer qu’on ne réagit pas simplement par instinct ou parce qu’un programme de trading à la con nous a pris de vitesse, on a quand même réussi à faire croire qu’on s’intéressait quand même à la macroéconomie. Les indicateurs de la journée auraient dû faire bouger les lignes, auraient pu faire bouger les lignes, mais ils ont été ignorés par une psychologie de marché focalisée sur les flux. Les chiffres de l’emploi (ADP) – les seuls qu’on aura cette semaine parce que les tocards du BLS étaient en week-end prolongé – SHUTDOWN OBLIGE – l’ADP montrait seulement 22’000 créations de postes contre 45’000 attendues.

C’est un nouveau un coup de froid majeur sur le marché du travail, mais l’absence de données officielles (celles du BLS), plonge les investisseurs en plein doute et ils n’arrivent même plus à réfléchir et il n’y a même plus la bonne vieille méthode qui dit que si les chiffres de l’emploi sont pourris, la FED va pouvoir re-baisser les taux. Même pas… Et on pourra encore noter que l’ISM des services stagnait à 53.8 – ce qui montre une économie résiliente mais sans élan, laissant le champ libre aux mouvements purement techniques. Et exactement ce à quoi nous assistons. Des mouvements techniques générés par des machines qui ont décidé d’entamer une rotation de secteur. En tous les cas pour les 5 prochaines minutes.

Graphique du Nasdaq 100 – Source : Tradingview.com

La rotation défensive

Donc, comme à chaque fois qu’on nous sort le terme « rotation de secteur », on se rabat sur le reste qui paie des dividendes et qui possède un business un peu plus compréhensible pour le commun des mortels. Eli Lilly a porté à lui seul une partie de la cote grâce à ses résultats dans l’obésité, profitant par effet de miroir des déboires de son concurrent Novo Nordisk. La santé, les supermarchés et l’industrie lourde redeviennent les refuges d’un marché qui ne sait plus où placer son cash. En Europe, les indices sont plutôt calmes et ont l’air de regarder les Ricains s’exciter dans tous les sens. Il se murmure que l’Europe pourrait desserrer la vis sur les quotas de CO₂, en continuant à distribuer gentiment des droits à polluer aux industriels. Ce qui a provoqué pas mal de remous du côté de Paris. Le principe était assez simple : ceux qui ont payé très cher pour être vertueux se font massacrer en Bourse et ceux qui polluent encore tranquillement sont soudain redevenus fréquentables. C’est pas encore signé, mais si c’est le cas, c’est encore un coup de maître du côté de Bruxelles. Et puis la Suisse a terminé au plus haut de tous les temps, malgré que l’UBS se soit fait massacrer après ses excellents chiffres. Oui, là aussi on est complètement con, y a pas que sur la tech.

Et puis si l’on avait encore un doute sur le fait que ce marché était complètement taré, il suffit de regarder ce qui se passe sur le Kospi. 5% de baisse lundi. 6.8% de hausse mardi, 1.57% de hausse mercredi avec un nouveau plus haut historique et près de 4% de baisse ce matin. Et la journée n’est pas terminée. Pour le reste de l’Asie, tout le monde est en baisse dans le sillage de New York. Il n’y a plus aucune logique et je ne peux pas croire que ces mouvements délirants ne soient dû uniquement à la réflexion de quelques humains. Ou alors il faut les interner. Et si on veut parler de volatilité, c’est la même punition sur l’or, l’argent et les cryptos. L’or est à nouveau à 4’900$ – on se faire des swings de 300$ intraday, même chose sur l’argent qui est à 76.70$. Et pour ce qui est du Bitcoin, plus personne n’y croit et plus personne n’en parle, mais aujourd’hui, ça plonge encore de 7% à 70’000$ et des poussières. Et je ne vous parle même pas du pétrole qui bouge de 2$ à chaque rumeur de pourparlers ou de décollage de drone.

Du côté des chiffres

Hier soir après la clôture, il y avait les chiffres d’Alphabet. Ou de Google pour les intimes. Alphabet a publié des résultats solides pour le quatrième trimestre, avec une croissance de 18 % de son chiffre d’affaires à 113,8 milliards et un bénéfice par action dépassant les attentes. Le point saillant de cette annonce est l’augmentation massive des dépenses d’investissement dans l’IA qui sont prévues pour 2026, désormais estimées entre 175 et 185 milliards de dollars, contre 115 milliards initialement prévus. Là aussi c’est au-dessus des attentes. Ce bond s’explique par une demande insatiable en infrastructures pour l’IA. Google Cloud s’illustre particulièrement avec une hausse de 48 % de ses revenus et des marges opérationnelles en forte progression (30,1 %). Malgré ces investissements records qui pourraient peser sur les marges futures, la dynamique est positive : la recherche Google résiste bien face à l’IA, le carnet de commandes du Cloud explose (+55 %) et l’entreprise semble avoir regagné du terrain avec ses modèles Gemini 3. Seule ombre au tableau, les revenus publicitaires de YouTube sont légèrement en deçà des attentes.

Le titre s’est fait exploser hier soir. Dans un premier temps. Parce qu’il y avait « trop de dépenses d’investissement ». Puis il est remonté en positif, parce que finalement on a lu le communiqué de presse jusqu’au bout et puis ce matin on est de nouveau en baisse de 2%. On n’a jamais vraiment réussi à comprendre les chiffres de Google – d’aussi loin que je me souvienne. Alors c’est pas au moment où ça se complexifie qu’on va commencer à mieux comprendre. Et puis il y avait aussi Qualcomm et ARM qui ont publié et qui se sont fait démonter de 10% chacun. Dans ce cas précis, on se fout pas mal de la qualité des résultats, le seul problème, c’est qu’ils ont besoin de « mémoire » et en ce moment, la mémoire c’est cher et introuvable, donc… Sale quart d’heure pour Qualcomm et Arm.

Réflexion du matin

Voilà pour ce qui s’est passé hier. Et c’est pas dit que ça va s’arrêter aujourd’hui. Le marché va dans tous les sens et semble complètement hors-sol depuis quelques jours. Même plus qu’avant. Si on réfléchit un peu, ce que nous vivons est une phase de transition névrotique et on peut mettre en avant plusieurs « faits » qui altèrent son comportement :

La dictature des Algorithmes de Momentum : Hier, nous avons vu des ventes « en cascade ». Lorsqu’un leader comme AMD casse ses supports techniques, les algos de suivi de tendance vendent tout le secteur par corrélation. Ce n’est plus une analyse de la valeur de l’entreprise, mais une réaction mathématique à la baisse du prix. Et attention – au passage – Nvidia est pile sur un support, faudrait pas que ça casse ce soir.

Ensuite, il y l’IA, qui passe d’outil de croissance à facteur de risque : Le narratif est en train de basculer. Hier, les investisseurs craignaient que l’IA ne dévore les marges des éditeurs de logiciels. On ne demande plus « qui va gagner grâce à l’IA ? », mais « qui va survivre à l’IA ? ». Et si on commence à mettre une liste en place, elle risque d’être longue…

Et on peut noter aussi le trading de « Flux » vs « Fondamentaux » : Entre les tweets de Trump sur les accords gaziers avec Xi Jinping et les tensions sur le pétrole liées à l’Iran, le marché est devenu un récepteur de bruits géopolitiques. Sans direction claire des banques centrales, l’argent circule d’un secteur à l’autre sans jamais se poser, créant cette volatilité sans tendance, ce que l’on appelle le « choppy market ».

Reste à savoir combien de temps ça va durer, mais là tout de suite, nous avançons à tâtons avec l’impression que le marché peut se retourner contre nous à n’importe quel moment et pour n’importe quelle raison. Pour l’instant, il faut serrer les fesses et l’effet « boule de flipper » pourrait durer encore. Peut-être jusqu’à que la FED affiche une vraie stratégie ou que l’on puisse enfin faire confiance aux chiffres macro. Mais j’y crois même pas.

Les chiffres du jour

Aujourd’hui c’est la journée Amazon, ça sera le dernier « MAG7 » a publier avant les chiffres de Nvidia à la fin du mois. Il y aura une pression particulière sur sa branche cloud, AWS. Le consensus mise sur une croissance de 21 %, les « whisper numbers » – les attentes qu’on n’ose pas dire – attendent un signal plus fort, proche de 23 %, pour confirmer la réaccélération de l’activité face à la concurrence. Le titre, qui affiche l’une des meilleures performances du groupe des sept magnifiques en ce début d’année, doit prouver qu’il n’est plus à la traîne sur l’intelligence artificielle, notamment grâce à ses partenariats avec Anthropic et OpenAI. Au-delà du cloud, la solidité des revenus publicitaires (attendus à plus de 25 milliards de dollars) et l’amélioration des marges dans la logistique et la livraison de produits frais seront scrutées de près. Amazon mise également sur le déploiement international des publicités sur Prime Video pour doper sa rentabilité.

Mais bon. À la fin c’est les Algos qui vont trouver la raison de monter ou de baisser. Et nous, on suivra. Pour les chiffres macro, il y aura la réunion de la BCE. Tout le monde attend un statu quo. Christine Lagarde est dans une position confortable : l’inflation en zone euro est retombée à 1,7% en janvier. Mais attention au ton ! Si l’inflation des services se normalise, le risque penchera plus vers une baisse des taux qu’une hausse à moyen terme. On va scruter chaque mot de la conférence de presse pour voir si l’euro fort ne commence pas à agacer Francfort.

Pour le moment, les futures sont inchangés – ça tombe bien, ça fait trois jours qu’ils nous donnent de fausses indications, cette fois, ils ne nous donnent plus rien du tout. Ce marché est en plein délire, on espère que ça va se calmer avant la fin du mandat de Trump.

Excellente journée à tous et à demain pour une journée très particulière.

Thomas Veillet
Investir.ch

“Whenever you find yourself on the side of the majority, it is time to pause and reflect.”
Mark Twain