Les miracles existent. En finance, comme d’habitude quand on commence à ne plus y croire et quand les indicateurs de peur comme le Greed & Fear sont un peu trop tendus, il se passe quelque chose qui change la donne et qui redonne espoir même aux gars qui sont shorts depuis deux mois en espérant que ça finisse vraiment par « lâcher ». Hier, les marchés ont fait ce qu’ils font de mieux quand ils ne comprennent plus rien : ils ont décidé de monter. Simple. Efficace. Presque suspect. Fondamentalement, rien n’est réglé. Bien au contraire, mais voir un tanker franchir le détroit d’Ormuz sans couler et sans se faire tirer dessus, a donné envie de racheter un peu sur faiblesse.
L’Audio du 17 mars 2026
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Indigeste quand même
Pourtant, on sortait d’un cocktail qui était quand même un peu indigeste : guerre au Moyen-Orient, tensions sur le pétrole, stress sur les taux, et ce petit parfum de “ça peut partir en vrille à tout moment” qui flotte au-dessus de nos écrans de trading, comme une odeur de pain grillé un peu trop cramé. Franchement, après avoir fait le bilan de la semaine dernière, entre chiffres économiques dégueulasses, angoisses sur l’inflation et volatilité extrême, on aurait été largement en droit de craindre le pire. Et puis… paf… lundi, tout le monde se détend. Comme si quelqu’un avait appuyé sur le bouton “ZEN” de la planète finance. Alors pourquoi tout d’un coup ce virage à 180° ? Pourquoi en quelques heures nous sommes passés du « on va tous mourir » à « tiens, finalement pas lundi ».
Ben tout simplement parce que le pétrole, LE grand patron invisible des marchés (pour le moment), a décidé de faire redescendre la pression d’un cran. Le baril a pris une claque monumentale, et avec lui, toute la peur inflationniste qui collait aux baskets des investisseurs – comme si le baril à 95$ c’était vraiment différent d’un baril à 100$, comme si la vie serait soudainement plus douce à 95$ – j’ai été vérifié à la station-service en bas de chez moi, ça n’a pas baissé, mais apparemment, l’effet placebo a parfaitement fonctionné sur les marchés. Le WTI qui perd plus de 5% à 95$, le Brent qui titillait les 100$ hier soir… et la magie a fait son office ; les bulls sont ressortis du bois, les investisseurs habitués à la stratégie BUY THE DIP ont tout de suite vu que le S&P500 avait construit sa base, son support sur la moyenne des 200 jours et c’était Byzance, la fête au village. Les traders respiraient à nouveau (momentanément). Comme si on venait d’ouvrir une fenêtre dans une pièce où ça commençait sérieusement à sentir le renfermé et où le mot STAGFLATION était un peu trop présent dans l’esprit des intervenants.
Naviguez, y a rien à voir !
Mais surtout, hier il y a eu ce petit détail qui changeait tout : le détroit d’Ormuz. Encore lui. Oui, vous savez, ce goulot d’étranglement par lequel transite 20% du pétrole mondial, celui dont tout le monde parle parce qu’il y a des infographies qui expliquent tout ça en permanence sur les chaînes d’infos. Le genre d’endroit où, si ça bloque, les marchés se mettent en PLS immédiatement. Eh bien là, surprise : des tankers passent. Tranquillement. Sans explosion. Sans drame. Juste… ils passent. Ça fait deux semaines que les « gardiens de la Révolution » menacent de couler tout le monde (sauf le pétrole qui va en Chine) et là, pouf, au moment où Trump vient couiner à la télé pour demander du soutien de la part du reste du monde, puisque tout le monde est concerné (quand même), personne ne viendra aider, mais les tankers passent, tranquillement, sans faire de bruit. Pour l’instant. Alors forcément, le pétrole baisse. Inexorablement. Même si on est encore à 95$ et que 95$, c’est pas si loin des 100$ et les 100$ c’est pas si loin d’un danger de récession.
Il ne faut donc pas chercher plus loin. Rien n’a changé, la guerre n’est pas terminée, le problème de l’inflation reste un problème, la croissance qui merdouille un peu partout parce qu’on était quand même plus « fans » d’un baril à 58$ qu’à 95$. Sans compter qu’on ne parle plus des droits de douane et de l’emploi qui semble vraiment partir en vrille aux USA. Pour l’instant, tout ça n’est que des informations qui n’intéressent plus personne, tant que le pétrole baisse et que les tankers naviguent. Ajoutez à ça l’Agence internationale de l’énergie qui confirme que si ça tourne mal, on ouvrira les vannes et là, les investisseurs commencent à se dire que peut-être, juste peut-être, on ne va pas replonger dans un scénario à la Mad Max avec la Ford Interceptor à la poursuite du baril au milieu du désert australien. Bref, les marchés sont repartis à la hausse, comme un vieux diesel qu’on croyait mort mais qui redémarre quand même au quart de tour, même à plus de 2 balles le litre à la pompe. Le Nasdaq prend plus de 1%, le S&P 500 suit, le Dow Jones aussi… et en Europe, tout le monde fait pareil, on s’est tous dit : “si les Américains achètent, on achète aussi, on réfléchira plus tard”.
Un monde parfait
Et comme nous vivons dans un monde parfait, même les taux se calment. Le 10 ans US redescend à 4.23%… et ça, c’est crucial. Parce que ces dernières semaines, c’était eux les vrais méchants de l’histoire – même si on ne voulait pas le voir, pas en parler. Et là, comme par miracle, ils lèvent le pied. Et du coup, les marchés actions en profitent. Quand le coût de l’argent arrête de grimper, les valorisations reprennent un peu d’air. C’est mécanique. Presque ennuyeux. Mais terriblement efficace. Alors évidemment, derrière cette petite euphorie, il y a quand même un truc qu’on oublie un peu vite, c’est que la guerre est toujours là et que pétrole peut repartir à la hausse à la moindre étincelle. Que les banques centrales ont toujours le cul entre deux chaises ; avec l’inflation d’un côté, le ralentissement économique de l’autre.
D’ailleurs, les indicateurs du jour racontent une histoire assez contrastée, la production industrielle tient le coup, l’immobilier essaie de survivre mais par contre le New York Empire State Manufacturing Index se prend une gamelle assez brutale… Si on avait encore le moindre doute, c’est pas franchement le grand boom économique. On est plutôt en mode « on s’accroche au mur mais faudrait pas qu’il y ait trop de rafales de vent ». Mais les marchés vivent dans l’anticipation. Et là, ils anticipent que la situation pourrait être “moins pire que prévu”. Et en Bourse, “moins pire”, c’est déjà une raison suffisante pour acheter.
Ajoutez à ça quelques histoires bien croustillantes côté entreprises — des deals à plusieurs dizaines de milliards dans l’IA, des acquisitions dans les semi-conducteurs, des projets gigantesques — et on obtient le cocktail parfait : un mélange de soulagement, d’espoir et d’un soupçon de déni. En résumé, hier, les marchés ont fait un truc très humain : ils ont choisi d’y croire. Croire que le pétrole va rester calme. Croire que le détroit d’Ormuz ne va pas exploser. Croire que les banques centrales ne vont pas faire de bêtises. Et surtout… croire que tout ira bien. Ils n’en savent absolument rien. Mais ça ne les empêche pas d’acheter. Et franchement… c’est peut-être ça, le vrai moteur de la Bourse depuis toujours.
Nvidia n’est pas morte
Bon… pendant que le reste du monde regardait le pétrole et les tankers, il y avait un autre spectacle qui se déroulait en parallèle. Un truc beaucoup plus calme en apparence… mais infiniment plus explosif sur le long terme : le GTC de Nvidia. À la base, ça veut dire GPU Technology Conference. Mais aujourd’hui, le nom est presque devenu trompeur… parce qu’on ne parle plus juste de cartes graphiques. C’est devenu un événement mondial sur l’IA, un showcase technologique et surtout… une démonstration de puissance. Et hier on a appris une chose c’est que Nvidia ne vend plus des puces. Nvidia vend des usines à intelligence. Le message est hyper clair. Avant, on achetait un GPU. Aujourd’hui, on achète une “AI factory”. Un data center entier pensé pour produire de l’intelligence artificielle comme on produisait de l’électricité au siècle dernier. On change complètement de paradigme. L’IA n’est plus un outil, c’est une industrie.
Et au cœur de tout ça, il y a les nouvelles générations de machines. Toujours plus puissantes, toujours plus intégrées, toujours plus… indispensables. Parce que le vrai message caché, c’est que si tu ne passes pas par Nvidia, tu es hors-jeu. Ils ont aussi insisté sur un truc qu’on a peut-être tendance à sous-estimer : la demande qui est totalement incontrôlable. Pas en baisse. Pas stable. Incontrôlable. Tout le monde veut sa part. Les Big Tech, les États, les entreprises traditionnelles… chacun est en train de se dire qu’il doit investir maintenant ou disparaître plus tard. Et là, on comprend mieux pourquoi Meta a signé un deal massif pouvant atteindre 27 milliards pour sécuriser de la puissance de calcul avec Nebius… tout en préparant en parallèle un plan social qui pourrait toucher jusqu’à 20% de ses effectifs — ambiance schizophrène entre expansion technologique et cure d’amaigrissement. De son côté, Micron continue de bétonner sa position dans les semi-conducteurs en rachetant un site à Taïwan qu’il compte carrément agrandir, histoire d’être prêt pour la prochaine vague… celle de l’IA, évidemment.
Ensuite, Nvidia pousse encore plus loin son empire logiciel. Parce qu’ils ne veulent plus seulement vendre le hardware, ils veulent enfermer tout le monde dans leur écosystème. CUDA, plateformes IA, outils de simulation… plus vous avancez avec eux, plus ça sera difficile d’en sortir. C’est du Apple version industrie lourde. Et puis il y avait un autre message, plus subtil, mais peut-être le plus important : l’IA va sortir des data centers ; ils parlent robotique, voitures autonomes, santé, industrie… en gros, tout ce qui peut bouger, réfléchir ou optimiser va être branché sur leurs technologies. On n’est plus dans une app ChatGPT sur vos smartphones, ou vos écrans. On est dans un monde où l’IA devient une couche invisible partout. Et ça, c’est vertigineux. Alors évidemment, tout ça est présenté avec enthousiasme, chiffres énormes, projections qui donnent le tournis… mais derrière, il y a une réalité simple : Nvidia est en train de devenir l’étalon or de la technologie. Et les marchés adorent ça. Parce que quand une boîte devient incontournable, elle ne fait plus que croître… elle impose ses règles. Mais attention… parce que quand tout le monde se rue sur la même histoire, avec des milliards, des dizaines de milliards, des centaines de milliards… ça peut aussi commencer à ressembler à quelque chose qu’on a déjà vu. Une révolution, oui. Mais peut-être aussi… une bulle qui commence à gonfler un peu trop vite. Sans oublier que c’est pas trois tankers qui traversent le détroit d’Ormuz qui vont régler tous les problèmes en 5 minutes et faire revenir la tech en tête de gondole juste pour GTC de Nvidia. Même si, force est de constater que ce qu’ils font, ce qu’ils prévoient… est énorme.

Anticipation optimiste
Alors oui, hier on est remonté parce que le pétrole a baissé et parce que les bateaux n’ont pas coulé. Mais pendant que Wall Street a les yeux rivés sur le pétrole qui baisse en se frottant les mains sur les bénéfices à venir, certains économistes commencent à parler de récession comme d’un truc “difficile à éviter” si le pétrole reste élevé encore quelques semaines — on a dit « quelques semaines », pas quelques années. Chez Moody’s on est déjà à 49% de probabilité de récession… et on va probablement passer au-dessus de 50%”. Traduction basique, on joue l’économie à pile ou face, et la pièce commence à pencher du mauvais côté. Et pourquoi ? Parce que le pétrole grimpe, que la croissance est mollassonne — 0,7% fin 2025, c’est pas une économie, c’est un coma profond du consommateur américain. Et puis surtout, il y a ce détail que tout le monde connaît mais que tout le monde adore oublier : historiquement, quand le pétrole s’emballe… la récession n’est jamais très loin. C’est presque une tradition. Un grand classique. Comme les impôts ou les résolutions de janvier qu’on ne tient jamais.
Mais pendant que les économistes commencent à sortir les parapluies, les marchés montent.
Tranquillement. Comme si tout ça ne les concernait pas. Le S&P 500 ne baisse que de 2,6% sur le mois. Et là, tu te dis : soit les marchés sont d’un optimisme incroyable… soit ils sont complètement à côté de la plaque. Et si on creuse un peu, on comprend rapidement le pourquoi du comment. Tout simplement parce que les analystes continuent de relever leurs prévisions de bénéfices. Oui, oui. En pleine guerre, avec un pétrole au-dessus de 100, avec des taux élevés… ils montent encore leurs attentes à venir. Résultat : les profits attendus pour le S&P 500 atteignent des records. C’est du jamais vu. Dans la tête du marché, la logique est implacable : si les bénéfices montent, tout va bien. Donc si tout va bien, on achète. Même si, objectivement… tout ne va pas si bien que ça.
Et c’est là que ça devient fascinant. Parce que nous avons une espèce de déconnexion totale entre la réalité économique qui se fissure doucement… et le marché qui continue d’avancer comme si de rien n’était. Un peu comme ces types qui dansaient sur le pont du Titanic en disant “non mais t’inquiète, c’est juste une petite vibration, on a dû toucher une baleine et puis le navire est insubmersible »…Alors attention, il y a quand même des signaux qui clignotent en arrière-plan. Les taux qui restent élevés — signe que la Fed ne va pas sauver tout le monde tout de suite — et le VIX qui reste tendu, preuve que derrière le sourire des indices, il y a quand même un peu de stress. Mais pour l’instant, la Bourse choisit son camp : celui de l’optimisme – ou du déni. Ça dépend comment on choisit de le voir.
Parce qu’au fond, toute la question est là :
• Est-ce que les analystes ont raison, et les marchés anticipent déjà le rebond ?
• Ou est-ce que tout le monde est en train de regarder ailleurs pendant que la machine économique commence à caler ?
La réponse est simple : personne n’en sait rien. Mais en attendant, tant que les bénéfices montent sur le papier… Les indices, eux, continuent de faire semblant que tout va bien.
Pour le reste
Ce matin, l’Asie remonte un peu dans le sillage du rebond américain d’hier soir, mais la banque centrale australienne vient de monter les taux parce que l’inflation causée par la guerre est un risque à ne pas négliger. Reste à espérer que Powell n’écoute pas la radio à la veille de son FOMC Meeting à lui. Pendant ce temps, à l’heure où je vous parle, le baril remonte de 2% parce que les « experts » ont des doutes sur la capacité des Américains à sécuriser le détroit d’Ormuz – même si pour l’instant, ça passe – les messages qui viennent de l’administration Trump sont également jugés « un peu mitigés » au sujet de la durée de la guerre. Une chose est sûre, ça continue de tirer sur Dubaï et Oman et les tensions sont encore bien présentes et visiblement les gardiens de la révolution ne sont pas tous morts et le peuple iranien ne s’est toujours pas soulevé contre la République Islamiste. Trump cherche toujours du soutien pour sécuriser Ormuz, mais tout le monde le laisse tomber. Merz estime que cette guerre n’a rien à voir avec Berlin, Macron organise son 22ème conseil de défense pour se laisser croire qu’il sert à quelque chose et le Conseil Fédéral en Suisse a déclaré qu’ils ne pouvaient rien faire pour caper les prix des carburants, c’est comme les assurances maladie, ils ne peuvent jamais rien faire et c’est jamais de leur faute.
Pour l’instant, les futures sont en baisse de 0.5%, plus le pétrole remonte, plus les indices rebaissent, si vous avez compris ça, normalement ça devrait vous suffire pour comprendre les marchés les deux prochains mois. En ce qui concerne les chiffres du jour, nous aurons le PPI en Suisse, le ZEW en Allemagne et en Europe et ce soir, c’est inventaires pétroliers et premier jour du FOMC Meeting. On en reparle demain soir !
D’ici-là, passez une excellente journée et nous on se retrouve demain pour de nouvelles aventures que j’imagine passionnantes au milieu du pétrole, des taux d’intérêts et des cours de géographie autour du détroit d’Ormuz…
Thomas Veillet
Investir.ch
« I think you have to learn that there’s a company behind every stock, and that there’s only one real reason why stocks go up. Companies go from doing poorly to doing well or small companies grow to large companies. »
Peter Lynch