On ne va pas dire que c’est une énorme surprise. On ne peut pas dire que c’était gagné d’avance, loin de là, mais pourtant, va falloir composer avec. Nous sommes donc repartis pour une semaine axée sur « la méthode Trump ». Vance s'est tapé 21 heures de discussions à Islamabad — sans parler du temps de vol pour faire l’aller-retour — tout ça pour ressortir de la salle avec le visage de quelqu'un qui vient de perdre au poker mais qui prétend déjà que l’autre a triché : « nous partons avec une proposition finale et notre meilleure offre. » En gros, il ne s'est rien passé. Rien. Nada. Zéro. Le néant diplomatique habillé en conférence de presse.
L’Audio du 13 avril 2026
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Et comme Trump ne peut physiologiquement et psychologiquement pas rester sans rien faire — c’est documenté, cliniquement — il a annoncé sa nouvelle « stratégie de la semaine » : le blocus naval du Détroit d’Ormuz. Effectif immédiatement. Ça plus le blocus des ports iraniens dès ce matin. Pour ceux qui n’ont pas écouté les experts de la télé depuis 2 mois et qui n’ont pas lu ces chroniques durant le même période — le Détroit d’Ormuz c’est l’endroit par lequel transitent environ 20% du pétrole mondial. Vous bloquez ça, et vous n’avez pas une crise de l’énergie, vous avez mieux, vous avez le remake de 1973 en préparation, version 4K HDR avec budget illimité et sans aucun plan de sortie ou une quelconque autre solution alternative. On est dans la merde et puis c’est tout.
Dès que Vance eut quitté Islamabad, les stratégistes du monde entier se sont jetés sur leurs calculatrices et sur ChatGPT pour essayer de faire une esquisse de ce qui pourrait éventuellement peut-être nous attendre et la conclusion est assez simple, rien de moins que le fait qu’une crise énergétique de grande ampleur nous attend au coin du bois. Ou plutôt au coin du détroit, devrais-je dire. On peut donc à nouveau considérer que la situation est « un poil » tendue. Ce matin au réveil, le pétrole version WTI est de nouveau de retour au-dessus des 100$. Même largement au-dessus des 100$, puisque là tout de suite, nous sommes à 104.82$ sur le baril. Et il est plutôt pratiquement certain que d’ici à que je publie cette chronique, que je finisse de l’écrire et de l’enregistrer, le baril a la capacité de faire à peu près n’importe quoi en fonction des publications de Trump tant qu’il n’est pas couché. Les futures S&P sont indiqués en baisse de 0.8% – ce qui est tout de même raisonnable et qui laisse supposer qu’il y a encore un peu d’espoir et que nous ne sommes pas encore en mode « panique totale ». Pas pour l’instant.
Soyons réalistes
Mais pour être honnête, qui est vraiment surpris en ce lundi matin ? Vous avez deux pays qui se détestent depuis que je suis né – et ça commence à faire un moment – et vous leur demandez de se mettre d’accord en 24 heures dans le lobby d’un hôtel d’Islamabad ? Il ne fallait pas non plus s’attendre à une explosion de bouchons de champagne dimanche matin sous prétexte que tout était plié. Les Américains ne veulent pas entendre parler du nucléaire iranien et veulent qu’Ormuz réouvre dans le quart d’heure et les Iraniens veulent de l’enrichissement nucléaire à profusion et ils veulent qu’on leur rembourse les dégâts des bombardements et si on se met à genoux devant eux, ils réouvriront « PEUT-ÊTRE » le détroit en facturant 2 millions de dollars le bateau qui passe.
Autant demander à un vigneron valaisan de servir du chasselas vaudois à sa cérémonie de mariage. C’était perdu d’avance. Alors vous me direz que c’est facile de dire ça APRÈS et qu’on est toujours plus intelligent APRÈS et c’est vrai. Mais en même temps quand vous avez deux camps qui arrivent à la table des négociations avec des demandes aussi éloignées les unes des autres, on ne pouvait pas non plus s’attendre à voir le baril à 60$ ce matin. Surtout avec un Donald Trump qui, on le sait, a une capacité de tolérance et de flexibilité proche de zéro. Alors bien sûr, tout n’est pas fini. Les frappes aériennes n’ont pas encore repris et l’Iran n’est pas encore à l’âge de pierre. Mais le Président Américain est en phase d’hyperexcitation sur le clavier de son smartphone et, à partir de là, on ne peut rien exclure venant de sa part.
C’est reparti pour un tour de manège
À l’heure où je vous parle, c’est-à-dire autour de 5 heures du matin, heure de Genève, c’est-à-dire dimanche soir, 23 heures, heure de Washington. Trump vient de déclarer aux journalistes avec le flegme et la diplomatie qu’on lui connait : « J’en n’ai rien à foutre si les Iraniens reviennent à la table de négociations ou pas ». Voilà. Après 50 ans de politique étrangère américaine au Moyen-Orient, des milliards et des milliards de dollars, plusieurs guerres, quelques milliers de morts et vingt et une heures de négociations à Islamabad — et on termine avec un « je m’en fous » balancé à la presse sans la moindre citation qui pourrait finir dans les livres d’histoire. On est bien loin de la longue liste des citations historiques que Churchill, Roosevelt ou Eisenhower nous avaient gratifié en leur temps. Trump a inventé le nihilisme géopolitique comme stratégie d’État. Desproges aurait adoré.
Donc au bilan final de ce week-end, les négociateurs ont constaté qu’il y avait des « divergences » qui – pour l’instant ne sont pas irréconciliables – mais il va falloir pas loin d’un miracle pour que d’ici 10 jours on trouve une solution qui empêche Trump de transformer l’Iran en grand parking. Aujourd’hui, à 16h00, juste après l’ouverture du marché à New York — le blocus entrera en vigueur. La Marine américaine va bloquer le détroit d’Ormuz et les ports iraniens. Tous les navires. Toutes les nationalités. Tous les pavillons, plus personne ne passera s’ils viennent des ports iraniens. Ce qui signifie concrètement que si un cargo battant pavillon panaméen essaie d’aller livrer des pastèques à Bandar dès ce soir, il croisera un destroyer américain. État de fait qui ouvre d’ailleurs sérieusement une autre question subsidiaire fascinante : est-ce que les membres de l’OTAN vont participer ? Réponse de Trump, dimanche soir : si l’OTAN ne l’aide pas, Washington examinera sérieusement sa relation avec l’organisation. Lui qui cherche la première occasion pour rompre le contrat avec l’OTAN, va pas falloir le pousser trop loin. Donc non seulement on bloque le Détroit, mais en passant on remet en question l’alliance militaire qui structure la sécurité occidentale depuis 1949. Comme ça. Simplement. Un dimanche soir. Entre deux tweets. On n’en parle pas trop pour le moment, mais il faut juste espérer que les Houthis n’aient pas la même idée que Trump et décident eux de bloquer le détroit de Bab al-Mandab, vous savez celui qui se trouve en face de Djibouti et qui permet de remonter au canal de Suez. Histoire de bien foutre la merde sur le « reste du commerce mondial ».
Pour être parfaitement clair au milieu de tout ça, le Président du Parlement iranien a répondu à Trump sur les réseaux sociaux — parce qu’évidemment en 2026 les crises militaires se gèrent sur les réseaux sociaux — avec cette formule qui a le mérite de la concision : « Si tu veux te battre, on se battra » Deux puissances nucléaires (l’une officielle, l’autre en cours de fabrication accélérée depuis que les négociations ont échoué) qui se répondent en moins de 280 caractères. C’est ça la diplomatie internationale en 2026 sous Trump 2.0.
L’Asie, les doutes et la prolongation du cessez-le-feu
Ce matin, soyons clairs, c’est de nouveau la merde. MAIS, le Wall Street Journal rapporte quand même que plusieurs pays travailent à ramener les deux parties à la table des négociations. La porte reste ouverte, un second round serait possible dans les jours qui viennent, et le cessez-le-feu de deux semaines pourrait être prolongé. On peut rêver. Sauf que Trump s’en fout. Et le blocus commence quand même à 16h00. Alors soit il bluffe — ce qu’on appelle dans les cercles académiques le TACO Pattern — soit il ne bluffe pas, et là on entre dans un territoire que personne, vraiment personne, n’a envie d’explorer. On parle donc de crise énergétique totale qui vous donnera envie d’acheter une voiture électrique comme le Premier Ministre français pousse à le faire entre deux épilations de sourcils et d’autres parlent carrément de « black swan » à venir. Moi personnellement, je parle de lundi matin avec beaucoup de liquidités et des positions légères pas trop risquées, parce qu’après pas mal d’années à décortiquer ces marchés, j’ai appris une chose : quand les gens qui normalement exagèrent commencent à être mesurés, c’est qu’ils ont vraiment peur.
Pour l’instant, la baisse des marchés asiatiques est mesurée. On dirait presque que voir le baril monter de 8% ne fait plus peur à personne tellement on est habitué. Le Nikkei et le Kospi Coréen sont en baisse de 1.3%, la Chine recule à peine d’un quart de pourcent pendant qu’Hong Kong recule de 1.46%. Et pendant que tout le monde est devenu expert sur Ormuz, Bab al-Mandab et que chacun connait la différence entre le Brent et le WTI, Ryosei Akazawa — ministre du Commerce japonais, négociateur commercial ET apparemment économiste du dimanche — est passé sur NHK pour expliquer que la Banque du Japon pourrait relever ses taux en avril pour renforcer le yen et contenir l’inflation pétrolière. Techniquement cohérent. Pratiquement inutile. Mais ça donne l’impression de faire quelque chose, ce qui en politique économique compte pour à peu près la moitié du travail. Le raisonnement : yen plus fort = pétrole importé moins cher en monnaie locale. Vrai. Sauf que le Japon importe 90% de son énergie, que son économie tourne à l’export, que son marché obligataire est structurellement fragile, et que remonter les taux dans ce contexte c’est soigner la fièvre avec un traitement qui risque de tuer le patient. Mais les spécialistes disent que « les discussions avancent bien ». Évidemment. Mais juste pour bien commencer la semaine, on se souviendra qu’en juillet 2024, la BOJ avait déjà monté les taux de 0.25% et une semaine après, le Nikkei avait perdu 12% intraday. Donc, ça serait pas mal qu’en pleine crise énergétique, on ne tape pas EN PLUS une crise financière. Bref, comme disait le gars qui tombait d’un immeuble en passant devant le 3ème étage : « jusque-là, tout va bien ». Et le rendement du 10 ans japonais est à 2.485%.

Mais il se passe aussi des trucs
Cette semaine s’annonce comme l’une des plus intenses depuis le début de l’année. ENCORE UNE. On va devoir à nouveau décortiquer les états d’âme et les tweets du Président américain, sachant que les deux ont le pouvoir de nous mettre dans une merde noire et nous donner envie d’aller au bureau en vélo. La bonne nouvelle c’est qu’en théorie on va vers l’été et qu’on n’aura plus besoin de pétrole pour se chauffer pendant un moment et qu’on sait très bien que si Trump n’a pas réglé le sujet avant les midterms de novembre ; il est politiquement mort (déjà que…). Mais pendant que l’on va aiguiser nos compétences en géopolitique du Moyen Orient, qu’Israël continue de bombarder le Liban en attendant d’aller négocier à Washington, on notera que cette semaine, il va quand même se passer un truc hyper-important – enfin qui serait hyper-important en temps normal – puisque les grandes banques américaines publient leurs résultats du premier trimestre cette semaine. Et même si l’indice des bancaires a perdu 6% au premier trimestre, sa pire performance depuis 2023, les profits devraient être en hausse. Parce que la guerre, la volatilité et le chaos géopolitique, ça génère des commissions. La peur des uns fait le bonheur des salles de marché — c’est littéralement ce pour quoi elles ont été conçues, et franchement on ne peut pas leur en vouloir.
L’analyste d’UBS pose donc la question de la semaine : « des résultats solides peuvent-ils surmonter un mur d’inquiétude ? » « A WALL OF WORRY » comme on dit là-bas. Parce que dans la finance, même les angoisses existentielles ont un surnom. Et la réponse est : probablement oui. Mais avec deux bémols à ne pas oublier quand même. Premier bémol : le private credit — des milliards prêtés à des fonds qui ont prêté à des boîtes de logiciel (entre autres), des boîtes de logiciels qui maintenant sont en concurrence existentielle avec l’IA. Une pyramide de dette construite sur du sable. Les banques disent que c’est un « headline risk, pas un fundamental risk » et Dimon le disait encore la semaine dernière : « PROBABLEMENT que ça devrait pas poser de risque systémique ». Probablement. C’est comme « probablement que Madoff est honnête ». C’est comme « probablement que la stratégie du fonds LTCM est la meilleure de l’histoire ». C’est comme « probablement que ces produits structurés sur de l’immobilier noté triple A c’est une bonne idée »… En gros : ça reste à prouver que ça n’est qu’un « HEADLINE RISK »…
Deuxième bémol : les CEO vont être prudents sur leurs perspectives — mot poli pour « ils n’en savent rien et promettre quoi que ce soit serait un mensonge trop visible pour être confortable ». En résumé, les chiffres des bancaires eux-mêmes devraient être corrects, la crainte c’est l’état psychologique des CEO’s, des discours post-earnings et des interprétations qu’on en fera. Et tout ça pendant que Trump s’excite à jouer à la bataille navale avec les Iraniens. La semaine sera chaude, contrairement à la météo.
Conclusion en moins de 280 caractères
Voilà donc le tableau complet de ce lundi matin. Le pétrole à presque 105 dollars, un détroit bloqué par décret de smartphone, une alliance atlantique remise en question, des banques qui gagnent de l’argent sur le chaos ambiant — et quelque part à Téhéran, un Président du Parlement qui répond à la superpuissance mondiale en 280 caractères chrono : « viens te battre ». On a connu des débuts de semaine plus sereins. On en a peut-être connu des plus dangereux — mais franchement, on cherche encore lesquels.
Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le TACO Pattern va être testé cette semaine encore une fois. Soit Trump bloque vraiment, soit il recule — et dans les deux cas, les marchés vont souffrir. Parce que si ça bloque pour de vrai, c’est la crise énergétique. Et si Trump recule, c’est la crédibilité américaine qui finit au fond du Détroit d’Ormuz avec les autres épaves. Déjà que la crédibilité en question n’est pas terrible — les porte-parole continuent quand même de dire que « les discussions avancent bien ». Pour être honnête, personne ne les croit.
En attendant : gardez des liquidités, regardez le baril, et méfiez-vous de quiconque vous dit qu’il a compris ce qui va se passer. Parce que la seule chose dont on puisse être absolument certain ce matin — après vingt et une heures de négociations à Islamabad, un blocus naval annoncé sur Truth Social et une alliance militaire fragilisée entre deux tweets — c’est que personne, mais alors vraiment personne, n’a la moindre idée de ce qui va se passer.
On se voit demain pour la suite des aventures d’Oncle Donald au Moyen-Orient. Amenez du pop-corn, beaucoup de café et une voiture électrique, tant qu’à faire.
Thomas Veillet
Investir.ch
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