Nous sortons d’un long week-end de quatre jours où – visiblement – le désintérêt autour des marchés était total. Les premiers vrais rayons de soleil du printemps ont visiblement gardé tout le monde sur la touche et même si les marchés US étaient ouverts hier, même si le pétrole se traitait « comme d’habitude », la séance de ce lundi 6 avril aura été la plus calme de l’année. Et pourtant. Pourtant il y aurait largement de quoi se poser des questions. Mais ces questions sont toujours les mêmes : « Ormuz va-t-il rouvrir ? Et si oui, quand ? » - Est-ce que l’économie sera durablement impactée ou pas ? Et est-ce que Trump va définitivement ramener l’Iran à l’âge de pierre ? Ou pas ?
L’Audio du 7 avril 2026
Télécharger le podcast
Des questions qui font oublier les autres
On l’aura donc bien compris, la thématique de la guerre en Iran, de sa durée et des conséquences que cela pourrait avoir sur l’économie mondiale restent les préoccupations principales. Après, quand on voit – durant le week-end – le Président Trump qui rentre dans des colères dignes d’une discussion hystérique d’alcooliques en fin de soirée, on peut se demander comment il est encore possible de trouver des solutions à quelques heures de l’ultimatum annoncé par la Maison Blanche. Les Iraniens font des propositions qui sont à des années lumières de celles de Trump et même si on connait le Président Américain et sa capacité à se dégonfler au dernier moment, on peut réellement se demander comment tout ça pourrait se terminer dans un vol de colombes qui viendraient déposer plein de rameaux d’olivier un peu partout au Moyen Orient.
Pourtant, on ne va pas se mentir, quand on regarde le cours du pétrole ce matin, le WTI étant légèrement au-dessus des 115$ et le Brent qui est autour des 111$, on peut avoir l’impression que personne ne croit au déchaînement de l’enfer que Trump a annoncé pour ce soir. À moins que le marché parie sur le fait qu’une fois que l’Iran sera transformé en grand parking, l’or noir va recommencer à couler à flot par le détroit d’Ormuz, comme si rien ne s’était passé. Espoir qui semble quelque peu utopique quand on sait que dans le monde du pétrole, qu’il est plus facile de fermer le robinet que de le rouvrir. Mais peu importe, je crois sincèrement que nous avons dépassé le stade d’une réflexion intelligente. On sait aujourd’hui qu’il y a des gens qui sont mieux informés que les autres et que la fiabilité d’une information est devenue toute relative. Surtout si elle provient de la Maison Blanche.
Ce soir et puis après… on verra…
Le marché semble donc vouloir parier sur une ultime rebuffade de Trump qui pourrait nous pousser à espérer que la paix soit annoncée rapidement. Certains Sénateurs américains sont en train de pousser une motion pour essayer de destituer Trump, estimant qu’il est « unfit » pour être Président. Avant on avait « sleepy Joe » et maintenant on a « hysteric Donald », visiblement le monde n’a pas fini de cotiser à la connerie humaine. Mais si l’on revient strictement au marché, on va dire que là tout de suite, il parie sur une fin de guerre rapide et un retour à la normale sur le baril dans les mois à venir. La seule chose sur laquelle les experts semblent d’accord ce week-end, c’est que si le détroit d’Ormuz reste tel qu’il est actuellement, le baril à 120$ sera une évidence et les 150$ seront plus qu’une probabilité. Si c’est ce scénario qui prend forme dès demain matin, les mots récession et crise économique seront bien présents dans nos médias et dans les rapports des stars de la finance.
Mais encore une fois, lorsqu’on voit la tronche du baril ce matin, on a l’impression que la peur d’un scénario catastrophe reste relativement maitrisé et on veut croire, le marché veut croire que tout ça va se finir dans un scénario hollywoodien où les gentils gagnent à la fin. Reste à savoir si Trump fait partie des gentils ou s’il n’est pas le flic ripoux que personne n’avait soupçonné jusqu’à la fin. Pour faire simple, ce week-end, hier et ce matin encore, Mister Market n’est obsédé que par une chose : la fin de la guerre, le retour d’un approvisionnement pétrolier normal et les gentils qui gagnent à la fin. Peu importe qui sont ces « gentils » en question. Pendant ce temps, on n’écoute pas trop le reste du bruit qui provient des économies mondiales qui se rapprochent de plus en plus du bord du gouffre.
L’emploi va bien (dans nos rêves les plus fous)…
Au chapitre chiffres économiques, vendredi dernier nous avons eu les chiffres de l’emploi américain qui étaient NETTEMENT au-dessus des attentes des EXPERTS à Wall Street. Les gars attendaient 60’000 nouveaux jobs créés et on nous a sorti 178’000 créations d’emplois du chapeau, à la place du lapin de Pâques. Le chiffre est impressionnant. Encore une fois, on a l’impression que l’économie US cartonne et que les entreprises engagent à plein régime. Sauf que c’est pas tout à fait ça. On crée des emplois parce que Trump a viré la main d’œuvre étrangère et on intègre des milliers de jobs dans le calcul qui ne sont que des grévistes qui sont de retour au travail. Mais ça c’est ce qui vient en-dessous des « headlines », en général, l’investisseur moyen ne s’arrête que sur les chiffres principaux : « Wahoou, 178’000 jobs à la place de 60’000 attendus, ils sont vraiment trop nuls ces analystes ». Sauf que ça n’est pas si simple, ça n’est pas si brillant qu’on veut bien nous le vendre, mais pour le voir et le comprendre – forcément – faut lire un peu plus loin que les gros titres.
Enfin bref, pendant que le monde entier et le monde de la finance en particulier, n’a que d’yeux pour les déclarations à l’emporte-pièce du Président Trump et les cours du baril d’or noir, on ne regarde plus les fondamentaux. On se concentre sur la géopolitique. Hier on a publié les chiffres de l’ISM qui montrent un renforcement de l’inflation dans le secteur américain des services en mars en raison de la guerre – SANS BLAGUE ??? – L’indice est passé à 70,7 – contre 63 un mois plus tôt. Un chiffre supérieur à 50 indique que les entreprises commencent à prendre cher du côté de la hausse des prix – là, il s’agit quand même de la plus forte augmentation mensuelle de l’indice en 13 ans. Mais tout le monde s’en fout, puisque la seule chose qui compte ; c’est la guerre, le pétrole et les « tweets » de Trump. Dans une semaine il y aura le début de la saison des publications trimestrielles et je ne suis même pas certain qu’on aura le temps et l’envie de s’en préoccuper – surtout si le baril est à 130$ et que le gallon américain tape les 5$ et qu’il n’y aura plus de diesel chez Total, parce que cette fois on n’ira plus chez eux par hasard.
Et maintenant ? Que va-t-on faire ?
Vous l’aurez compris, la semaine va commencer sous le signe de l’ultimatum. Et ce matin, en Asie on a déjà commencé à essayer de démêler ce qui relève de la vraie information et ce qui relève du bullshit made in Donald Trump. Si on se concentre sur les faits, le Nikkei grimpe de 1,4%, et le KOSPI avance de 1,1%. En revanche, les volumes sont faméliques, mais il faut dire que la Chine, Hong Kong et l’Australie sont fermés pour cause de jours fériés. Ce qui veut dire que les hausses de ce matin ont été produites par approximativement douze traders, trois algos et un type à Tokyo qui a lu Axios sur son smartphone en mangeant ses céréales ce matin. Oui, parce que selon les gars de chez Axios qui sont « bien informés par des sources proches du dossier », Un cessez-le-feu de 45 jours » entre les États-Unis et l’Iran serait en discussion, avec comme intermédiaires le Pakistan, l’Égypte et la Turquie. Oui. Le Pakistan, l’Égypte et la Turquie. Le triumvirat de la stabilité géopolitique mondiale. On est rassurés.
Le rapport précise quand même — et c’est là où c’est beau — que « les chances d’un accord dans les 48 heures restent incertaines. » Traduction : il n’y a rien de signé, rien de concret, mais ça suffit pour que les futures américains réduisent leurs pertes du matin et motivent l’Asie à limiter la casse sans volumes. En résumé, il suffit d’un article de presse avec du conditionnel dedans, et les marchés y croient de nouveau. C’est la beauté de la météo du monde merveilleux de la finance.
Donc, si on prend le temps de résumer : Trump a fixé une deadline à l’Iran : mardi soir, 20h heure de New York – donc 2 heures du matin chez nous – pour rouvrir le détroit d’Ormuz. Sinon — je cite — les centrales électriques et les ponts iraniens pourraient devenir des cibles. Donc depuis cette nuit, le pétrole est monté puis est redescendu à cause d’un espoir ténu de cessez-le-feu. Et puis ensuite, il voguera là où le souffle des bombes le mèneront. Les marchés asiatiques eux (ceux qui sont ouverts) montent sur un vent diplomatique parfumé au conditionnel et le vrai test, ça sera cette nuit. Soit on a un accord — même partiel, même fragile — et le pétrole reflue. Soit la deadline expire dans le silence gêné des diplomates et on repart dans l’inconnu, avec un WTI qui pourra faire ce qu’il veut avec les conséquences théoriques que cela pourrait avoir. En gros, on n’en sait rien. Les futures sont légèrement en baisse, le WTI est à presque à 116$, l’or est à 4’687$ et le rendement du 10 ans américain est à 4.35%. Ce qui, en langage de marché, signifie : personne ne sait rien, tout le monde attend, et on fait semblant que c’est une stratégie.

Les choses qu’on doit retenir mais dont tout le monde se fout parce qu’il y a ULTIMATUM
Autant vous dire que dans la presse financière du week-end, on parle beaucoup de pétrole et beaucoup de guerre. Pour le reste, c’est un peu maigre. Cependant, on retiendra quand même deux choses. Tout d’abord, Jamie Dimon a parlé. Enfin, il a surtout publié sa lettre aux actionnaires. Le grand rituel annuel de l’oracle de Wall Street qui explique solennellement au monde ce que le monde sait déjà, mais avec assez d’autorité pour que Bloomberg en fasse six articles. Cette année, le concept central : « the skunk at the party ». Il y a un putois qui se joint à la fête. Le PDG de la plus grande banque américaine a choisi l’image du putois pour décrire le risque macro de 2026. Après les cafards des banques régionales l’an dernier, on est clairement dans la saga animalière version haute finance. On attend la loutre systémique avec impatience. Dans le vocabulaire de Dimon, le putois, c’est l’inflation. Si elle remonte doucement, les taux montent, les actifs s’effondrent — Dimon appelle ça « la gravité. » Deux déclencheurs possibles : le pétrole iranien (il cite les récessions de 1974 et 1982, au cas où on aurait oublié comment ça finit) et l’IA, qui va baisser l’inflation à long terme mais la faire monter à court terme. Bonne nouvelle sur dix ans, mauvaise sur dix-huit mois.
Sur le crédit privé, il dit que les pertes sont plus élevées qu’elles ne devraient, mais que ça ne présente « probablement » pas de risque systémique. PROBABLEMENT. Le mot le plus rassurant du vocabulaire financier. Sur l’IA, il dit que ça va soigner des cancers et réduire la semaine de travail. Lui. Le patron qui a rappelé tout le monde cinq jours par semaine au bureau. Il faut donc retenir que l’économie tient, mais que le putois rôde. Le pétrole peut tout casser. Et quand les prix baissent, les humains paniquent et fuient vers le cash — « parce que la nature humaine n’a pas changé. » Soixante pages pour conclure que les gens et le marché font toujours les mêmes erreurs. Seul le nom de l’animal change.
Et puisqu’on parle du Private Credit, on reparle de Blue Owl qui a touché les plus bas de son histoire et qui continue de faire son mea culpa parce qu’ils n’auraient pas expliqué clairement à ses clients que ce genre de produit qui était vendu comme « liquide » était en fait « illiquide ». Globalement ils ont raconté n’importe quoi aux clients et aujourd’hui ils sont désolés parce qu’ils ne pensaient pas à mal. Un peu comme quand les banques vendaient des produits structurés de merde sur l’immobilier américain sous prétexte que c’était « un coup sûr ». Mais bon, comme cette fois c’est différent, ça veut dire que c’est pas pareil. On notera quand même que pendant ce temps, Goldman Sachs a limité ses rachats à 4,999%. Juste en dessous du seuil qui aurait déclenché les alarmes réglementaires. Parce que Goldman, au moins, sait lire les petits caractères qu’il a lui-même rédigés. Oui, parce que s’ils avaient laissé le seuil à 5%, il aurait fallu communiquer et ça aurait fait mauvais genre. En conclusion, le Private Credit c’est moins pire que les Subprimes, mais c’est quand même une belle pourriture qui traine dans le marché. Pourriture qui – heureusement – est masquée par la guerre et le pétrole à 115$…
Reste à attendre
En conclusion, l’avenir des marchés immédiat est intensément connecté à ce que Trump dira ou fera. Ce matin on entend déjà dire que Trump pourrait ENCORE UNE FOIS repousser son ultimatum si un « deal » semble possible, mais pour être franc, comme ça change à peu près toutes les cinq minutes, on ne va pas trop s’attarder là-dessus et se contenter d’attendre pour y voir un peu plus clair. Peut-être que ça sera demain ou peut-être qu’il faudra un autre TACO d’abord. Mais en attendant, je vous avoue que tout ça devient extrêmement pénible et j’en arriver à rêver de devoir analyser un bilan trimestriel d’une société technologique pour savoir si sa valorisation fait du sens et ne pas avoir besoin de lire et écouter à répétition les mêmes conneries du même Président encore et encore.
Passez une belle journée et on se revoit demain pour prendre la mesure des menaces de la Maison Blanche. Soyez forts et à demain !
Thomas Veillet
Investir.ch
« You were born to win, but to be a winner, you must plan to win, prepare to win, and expect to win. »
Zig Ziglar