Autant depuis plusieurs semaines on ne peut plus passer une journée sans que la géopolitique monopolise l’attention de tout le monde, autant LA JOURNÉE où on aurait pu penser que la géopolitique ALLAIT monopoliser l’attention de tout le monde, on s’est soudainement détourné du sujet en partant du principe que même s’il n’y avait pas eu d’accord de paix, IL Y AURAIT DE TOUTES FAÇONS, un accord de paix un jour. Ceci étant acquis, on a pu passer à autre chose. Et cet « autre chose » c’était les fondamentaux. On entre dans la saison des résultats et les sociétés vont commencer à bouger à cause du passé et du futur et plus forcément à cause de Trump. On a basculé à la vitesse de la lumière.
L’Audio du 14 avril 2026
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Trump est toujours là quand même
Mais ne vous détrompez pas, le Président Trump n’a pas disparu des « headlines » et il continue de faire le « buzz » derrière son smartphone. On a tous bien compris que le jour où l’on n’entend plus parler de lui, c’est qu’il sera mort. Hier, le « BOSS » a donc continué de tweeter et de donner des informations classées « secret défense » à tout le monde histoire de montrer qu’il sait ce qu’il fait. Il a donc répété inlassablement que tout bateau qui ne serait pas considéré comme ami et qui tenterait de violer le blocus du détroit d’Ormus serait immédiatement exterminé. Comme disait très justement quelqu’un sur X hier : « Pour ouvrir le détroit d’Ormuz qui était ouvert avant la guerre, Trump a décidé de le fermer » (et il ajoutait : « ne me demandez pas de vous expliquer, s’il vous plaît »). Mais comme d’habitude, le Président Trump a passé sa journée à souffler le chaud et le froid. Et du côté « chaud », il a laissé entendre que les Iraniens avaient contacté les États-Unis pour négocier un accord de paix, parce que, je cite Donald Trump : « Ils veulent vraiment un accord de paix ».
Les marchés ont donc décidé qu’il fallait y croire et donner de l’espoir à cette hypothèse. Pendant ce temps, les Iraniens sont en train de troller Trump sur X et ils se foutent littéralement de lui en publiant la carte des stations d’essence de Washington avec les prix au gallon, mais visiblement, ça ne les empêche pas d’aller cirer les pompes du Président Américain en douce dans notre dos. Enfin, c’est ce que Trump raconte à tout le monde. Reste à qu’il dise la vérité. En tous les cas, les marchés, eux, ils ont décidé de miser sur l’espoir et se dire que comme dans tout bon scénario américain, ça se finit bien. Et puis si ça ne se finit pas bien, on fera des films dans 15 ans pour raconter que l’un dans l’autre, c’était quand même une victoire. Toujours est-il qu’à court terme, et à la surprise générale, les marchés n’ont pas fait ce que l’on attendait qu’ils feraient après la déception des négociations de paix du week-end.
L’espoir et les chiffres du trimestre
Encore une fois, les marchés américains nous ont planté un couteau dans le dos et retourné la crêpe pendant qu’on avait le dos tourné. Regardez-moi ça : hier matin, le pétrole est presque à 105$ sur le WTI et les futures américains sont en baisse de près de 1%, on parle de blocus et d’explosion du pétrole à 130, voire 150$. Non, parce que le blocus total du détroit d’Ormuz ça représente quand même 20% de la consommation pétrolière mondiale (ça je vous le répète encore une fois, parce que si vous ne l’avez pas entendu 1’000 fois depuis le mois de mars, c’est que vous habitez sur une île au milieu du Pacifique et que vous avez l’électricité 10 minutes une fois par mois). Donc hier matin nous avons appliqué la bonne vieille stratégie du « on achète le pétrole et on vend les actions ». Et, compte tenu des nouvelles du week-end, ça faisait assez logiquement du sens.
L’Europe a donc terminé dans le rouge, 0.26% pour le Dax et 0.29% pour le CAC et 0.28% pour la Suisse qui, oui, je le sais, n’est pas dans l’Europe. Et puis les marchés du Vieux Continent ont fermés. Du coup, Trump s’est excité, il a parlé de prises de contact « secrète » des Iraniens, on a commencé à faire le calcul de ce que pourrait coûter à l’Iran le blocus de Trump et lorsqu’on s’est rendu compte que ça se chiffrait à près 400 millions par jour « tout compris », on s’est dit que les Iraniens n’allaient pas tenir longtemps dans cette situation et que « donc », un accord de paix « comme les Américains le veulent » est inévitable à court terme. Il n’y a donc pas besoin d’aller chercher plus loin ; si le marché est remonté hier et que le pétrole a finalement terminé sous les 100$ le baril, c’est simplement parce que soudainement on a de L’ESPOIR, ON Y CROIT ! Et aussi peut-être parce qu’on en a tellement marre de parler de l’Iran toutes les 12 secondes qu’on avait aussi envie de parler d’autre chose. Et comme la Tech ne demandait qu’à monter et que la saison des trimestriels est en train de commencer, autant se concentrer sur tout ça et laisser de côté la fin hypothétique d’une guerre et le coût du plein d’essence et de l’inflation qui va avec.
Et ça tombait bien, on avait des choses à dire
Restait donc à trouver « les autres sujets » qui allaient motiver les troupes. On a d’abord commencé à se concentrer sur les chiffres du Q1 de Goldman Sachs. Grosso modo, si on se contente d’observer de loin, la reine des banques d’affaires qui est souvent mieux informée que les autres, a fait un carton. Ça ne souffre d’aucune discussion… Bénéfice net à 5,63 milliards de dollars, soit 17,55 dollars par action. Revenus à 17,23 milliards. Les analystes attendaient 16,47 dollars par action et 17 milliards de revenus. Goldman pulvérise les attentes. Standing ovation. Mais le titre perdait 4.5% avant l’ouverture d’hier. Ce qui a tiré la machine vers le haut, c’est le trading actions — record absolu. Les traders ont livré leur meilleur trimestre de l’histoire de la firme, en surfant sur la volatilité ambiante. Le financement aux hedge funds a bondi de 59%, record également. L’investment banking a lui aussi cartonné : +48% sur les frais, porté par les fusions-acquisitions et le marché primaire actions.
Finalement, le seul bémol des chiffres de Goldman Sachs, c’est le FICC – Le F comme Fixed-income, Le C comme Currencies et l’autre C comme commodities. Le business recule de 10% malgré une hausse des revenus sur l’énergie et les devises. Et puis, les produits sur taux, les produits liés aux hypothèques et le crédit : tout ça a déçu. Un concurrent de Goldman Sachs a appelé ça « le grand raté FICC ». Donc, si l’on doit résumer les publications du géant de la finance, ils se font un max de blé, mais pas dans TOUS LES SECTEURS et c’est pour ça que le titre terminait en baisse de 1.87% sur la séance. Le ton est donné pour cette saison des trimestriels : il ne faudra pas décevoir. Dans aucune division, aucun produit et aucune branche de votre société et puis c’est tout. La perfection ou rien.
En plus des chiffres du trimestre…
Et puis, comme il fallait quand même trouver un truc qui allait faire monter le marché, on est revenu sur les SOFTWARE. Mais cette fois sans prendre le fusil à pompe pour leur tirer dessus. Donc récapitulons. Il y a quelques jours, Anthropic sort un nouveau modèle d’IA — Claude Mythos, nom qui sonne comme un super-vilain de Marvel avec un abonnement Bloomberg — et ledit modèle s’avère particulièrement doué pour identifier des failles de sécurité dans les logiciels. Résultat : les investisseurs en software paniquent, vendent tout ce qui traîne, et le secteur perd plus de 7% en trois séances – surtout que ça faisait déjà depuis l’automne dernier qu’on parlait du « grand-remplacement du Software par l’IA ». L’IA est trop forte, donc les boîtes qui font des logiciels vont mourir. Et puis hier, on s’est dit que « finalement », ça allait peut-être mourir, mais pas tout de suite. Ou en tous les cas on pouvait quand même envisager de faire un peu de « bottom fishing ».
Le secteur rebondissait de 5,4% — sa plus grosse journée depuis avril 2025. Oracle s’envole de 12,7%, ServiceNow gagne 7,3%, CrowdStrike +6,1%, Salesforce +4,8%. Soudainement, tout le monde aime à nouveau le software. Pourquoi ? Parce que les prix avaient baissé et que les investisseurs cherchaient des bonnes affaires, dit-on. Les experts se sont empressés de justifier tout ça en expliquant que le récent « sell-off » était était « sévère » et « indiscriminé ». En gros, tout le monde a vendu sans réfléchir, et maintenant tout le monde rachète sans trop réfléchir non plus. La bonne nouvelle c’est que si on se base là-dessus, on est vraiment « super-cohérents » dans nos stratégies d’investissements. Et puis il y a la géopolitique, bien sûr, qui vient agrémenter le tableau. La guerre en Iran, le blocus du détroit d’Ormuz, la menace de cyberattaques iraniennes — tout ça profite aussi aux valeurs cybersécurité. On est donc dans cette situation réjouissante où un conflit armé en cours est littéralement un argument haussier sur certains titres cotés. Oracle, au passage, a récupéré 50 milliards de capitalisation boursière en une seule journée. 12% de hausse. Bon, le titre a perdu 55% depuis septembre, alors il va quand même en falloir des rebonds de 12% pour ramener Ellison à côté d’Elon Musk au classement des plus riches. Donc en résumé : le rebond de lundi était réel, spectaculaire, mais ne change pas grand-chose à la tendance de fond du secteur, même si la Tech au sens large semble aller un peu mieux ce matin.

Pas encore gagné
Le Nasdaq a donc enquillé sa 9ème séance de hausse consécutive et ça n’était plus arrivé depuis fin 2023. Hier c’était les softwares qui tiraient l’indice en hausse, mais on notera quand même que le SOX – l’indice des semiconducteurs – a repris 27% depuis le 30 mars. En 14 jours, et encore, des jours pas tous ouverts, les semi’s ont affiché une performance quasi-lunaire pendant qu’on se concentrait sur la com de la Maison Blanche. Intel était en hausse hier et le titre est en hausse de 60% sur la même période. Pareil chez Nvidia, même si c’est dans une moindre mesure avec « seulement 14% » de hausse. On est très stressé par le prix du gallon, mais on veut quand même croire que l’IA, c’est pas terminé et que les semi’s vont cartonner ces prochains mois. Intel publiera le 23 avril, ASML demain et TSMC jeudi, faudra pas décevoir, nulle part. Et faudra pas venir avec une guidance toute pourrie. Mais quoi qu’il en soit, pour le moment – si l’on fait abstraction de l’Iran, la tech est de retour, les semiconducteurs et les softwares (dans une moindre mesure), nous montrent la voie.
Et puis dans cette journée merveilleuse où nous avons réussi ENFIN à parler un peu d’autre chose, il faut tout de même noter que le S&P500 termine à 6’888.40 – c’est pas encore le plus haut de tous les temps, pour ça faudra encore gratter encore 126 points – ou 1.86%, mais le niveau de clôture d’hier soir est tout de même plus haut que son niveau d’avant-guerre. À ce stade, je ne sais pas si les Iraniens vont venir en rampant pour supplier Trump de venir chercher l’uranium qu’ils ont chez eux et demander platement s’ils peuvent devenir un état américain, mais une chose semble plutôt claire ; pour le moment, le marché est en train de passer à autre chose et, à moins que le baril monte à 200$ dans la demi-heure qui arrive, il va falloir bosser pour capter l’attention des traders en direction du Moyen Orient. Hier, il y avait un analyste qui souriait en observant la clôture sur CNBC et qui disait : « On n’a pas de boule de cristal, parce qu’on est encore en guerre. » Merci. C’est noté. La guerre crée de l’incertitude. On en prend bonne note pour la prochaine fois. Mais là tout de suite, à 6h30 du matin, le 14 avril, alors que les Iraniens viennent de dire que « le blocus de Trump est une violation grave de sa souveraineté » (parce que se prendre 1 milliards de dollars de bombes tous les jours sur la tronche pendant un mois, c’est pas une violation grave de sa souveraineté ???)… Quoi qu’il en soit, va falloir un peu plus que ça pour générer de l’incertitude.
Et puis l’Asie suit le « move »
Inutile de vous dire que ce matin l’Asie est en hausse À CAUSE du rallye sur la tech d’hier.
Les marchés montent, les chips flambent, et tout le monde fait semblant que la situation géopolitique mondiale n’est pas en train de partir en vrille à vitesse grand V. La Corée du Sud mène la danse avec un KOSPI en hausse de 3,4% — son plus haut depuis six semaines. SK Hynix bondit de 9% et touche un record absolu. Samsung gagne 4%. Les investisseurs « s’entassent sur les fabricants de puces liés à la demande technologique mondiale ». Ce qui veut dire en français courant que tout le monde achète les mêmes titres en même temps parce que l’IA a besoin de chips et que personne n’a de meilleure idée. C’est une stratégie. Et pas forcément la pire.
Au Japon, le Nikkei prend 2,5% et SoftBank s’envole de 10%. Parce que quand on ne sait pas quoi acheter comme tech japonaise, on achète Softbank. Et puis il y a la Chine. Les exportations chinoises ont progressé de 2,5% en mars. Ce qui aurait pu être une bonne nouvelle si le consensus n’attendait pas 8,3%, et si les deux premiers mois de l’année n’avaient pas affiché +21,8%. Autrement dit : on est passé en un mois d’une Porsche Turbo à un vélo avec un pneu crevé un jour de pluie. L’explication officieuse, c’est que les entreprises avaient anticipé les tarifs douaniers en janvier-février et s’étaient gavées d’avance — et que maintenant, ben, c’est la gueule de bois commerciale. Les importations, elles, ont explosé à +27,8%, « signalant une demande intérieure résiliente », selon les économistes. Ce qui peut aussi signaler que la Chine a décidé de remplir ses entrepôts avant que tout devienne encore plus cher. L’excédent commercial s’effondre à 51 milliards, bien en-dessous des attentes. Shanghai gagne quand même 0,8%, parce que les marchés chinois ont depuis longtemps établi leur propre relation avec la réalité économique — une relation qu’on qualifiera pudiquement de « distante ».
Et pour finir
En 24 heures chrono, on est passé de « la guerre va faire exploser le pétrole à 150$ et on va tous mourir ou acheter une voiture électrique » à « les softwares rebondissent, Goldman cartonne, les semi’s sont de retour, l’Asie suit le mouvement et le bull market est PRESQUE DE RETOUR ».
La guerre en Iran ? Toujours là.
Le blocus du détroit d’Ormuz ? Toujours là.
Trump sur son smartphone ? Toujours et encore là.
Mais le marché, lui, a tourné la page. Pour l’instant. Parce que c’est ce que font les marchés : ils oublient. Vite. Très vite. Avec une efficacité et une mémoire qui ferait rougir un poisson rouge. Un accord de paix n’a pas été signé — mais on a décidé qu’il le serait. Un jour. Donc acté. On passe à autre chose. Et « autre chose », hier, c’était Goldman, les softwares et les chips. Demain, ce sera autre chose encore. C’est ça, la beauté des marchés : ils n’ont pas de mémoire, mais ils ont toujours une bonne raison d’aller de l’avant. Ou de reculer. Selon l’humeur. Et le prochain tweet.
En attendant, LVMH a publié ses chiffres hier soir et c’était pas bon. LVMH perd 6% de revenus au premier trimestre, parce que ses meilleurs clients du Golfe ont des missiles qui sifflent au-dessus de leurs boutiques préférées — timing impeccable. La directrice financière assure que « la richesse ne s’est pas évaporée », ce qui est sa façon élégante de dire que les riches sont toujours riches, juste temporairement peu moins enclins au shopping sous les bombes. En attendant le retour des acheteurs de sacs à 5’000 balles, le groupe « reste vigilant mais confiant » — formule universelle qui veut dire que, comme la FED, on navigue à vue. On verra tout à l’heure à l’ouverture.
Aujourd’hui, il y aura les chiffres de JP Morgan, BlackRock, Wells Fargo, Citi, Johnson & Johnson et Kering.
Excellente journée à tous et on se revoit demain à la même heure et au même endroit !
À demain !
Thomas Veillet
Investir.ch
« Ninety-nine percent of the failures come from people who have the habit of making excuses. »
George Washington Carver