Ils ont gagné. Ils ont tous gagnés. Sans exceptions. Les Américains ont capitulé devant la grandeur de l’armée iranienne, une armée qui a été oblitérée par les Américains qui se sont offert des conférences de presse où tout le Pentagone a pu parler à la presse et s’auto-féliciter parmi tellement fort qu’on se serait cru à la cérémonie de Oscars de la destruction massive. Et les marchés financiers ont donc explosé sans se poser de question et sans jamais douter une seconde de la solidité de ce cessez-le-feu. C’est la seule guerre où tout le monde a gagné à la fin. Mais ça reste du bricolage pour chauffer les égos de chacun et si ça tient comme ça, c’est un miracle.

L’Audio du 9 avril 2026

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The End, vraiment ?

Le son du clairon a donc retenti. C’est fini. Enfin, on veut croire que c’est fini, et personne ne veut trop aborder le fait que c’est un cessez-le-feu de deux semaines. Et sauf erreur, deux semaines, ça veut pas dire « toute la vie ». Moi je ne sais pas, mais si on prend juste le temps d’écouter les deux parties sur le sujet de ce qui a été « obtenu » de l’autre, on a l’impression qu’ils ne parlent pas du même sujet. Les Iraniens sont convaincus d’avoir mis l’armée US à genoux, Trump pense qu’il a fondamentalement changé le gouvernement iranien et les gars du Pentagone et le Secrétaire de la défense pensent qu’ils viennent de gagner le Superbowl, je ne sais pas comment ils vont réussir à se mettre d’accord sur un truc concret en deux semaines à Islamabad, mais visiblement, les marchés en sont convaincus et ils ont presque déjà l’air de passer à autre chose.

En attendant, le pétrole s’est fait décimer, mais on a déjà des rapports et des articles très fouillés dans le Barron’s qui nous disent que oui, le pétrole baisse, mais qu’il ne faut pas s’attendre à revoir les prix de l’essence de l’époque ce matin en allant faire le plein. Le problème inflationniste restant bien présent. Les futures sur le brut ont dévissé de 13% après l’annonce du cessez-le-feu. Bonne nouvelle, non ? Sauf que les prix à la pompe, eux, sont restés tranquillement installés à leurs plus hauts depuis quatre ans — $4.16 le gallon d’essence, $5.67 pour le diesel. En Californie, on flirte avec $6 et $7.75. Alors pourquoi ça ne baisse pas aussi vite que ça monte ? Parce que la physique des marchés pétroliers fonctionne dans un seul sens, comme la gravité mais à l’envers. Le gérant de station-service doit payer demain ce qu’il commande aujourd’hui. Donc quand le prix monte, il répercute immédiatement. Quand il descend… il « recalibre prudemment ses marges ». Traduction : il se rembourse les semaines de galère. Et pendant ce temps, le consommateur arrête de chercher la station la moins chère parce que ça baisse — ce qui enlève toute pression concurrentielle. Elle est pas belle la vie sous cessez le feu ?

Entre la théorie et la pratique

Côté structurel, les raffineries du Moyen-Orient — Yanbu, Mina Al-Ahmadi, BAPCO — ont pris cher pendant la guerre et il faut réparer, bricoler, reconstruire. C’est plus facile de balancer un drone que de reconstruire une raffinerie en 24 heures. Oui, parce que là on va se rendre compte que transformer le pétrole en carburant utilisable, ça demande des usines qui, elles, ne se réparent pas avec un cessez-le-feu signé tard le soir dans un bar d’Islamabad. Quant au détroit d’Ormuz, les Iraniens ont gentiment précisé qu’ils le rouvriront « de manière contrôlée, en coordination avec leurs militaires ». Ce qui est une façon diplomatique de dire : on garde la main sur le robinet. L’EIA estime que même dans le meilleur des scénarios, la pleine restauration des flux prendra des mois. La guerre fait monter les prix en trois jours. La paix, elle, met six mois à les faire redescendre. Et encore, si tout se passe bien. Ce qui, historiquement, n’est pas exactement la tendance dominante au Moyen-Orient.

Sans compter que, pendant ce temps, le cessez-le-feu a déjà pris des coups de canif dans le contrat. Les Iraniens ont déjà râlé ces dernières heures parce que visiblement les Israéliens continuent de prendre le Liban comme cible d’entraînement. Les Iraniens se plaignent mais les Américains disent : « Oups, mais non, le Liban n’est pas inclus dans le deal, my bad, donc on fait ce qu’on veut au Liban ». Les gars ont donc réussi à se mettre d’accord sur un cessez-le-feu, mais ils ont quand même gardé un endroit où ils peuvent pilonner tranquillement le Hezbollah sans que personne ne puisse rien leur dire. Bref, je dois dire que ce matin, c’est tout simplement ahurissant de voir l’autosatisfaction des uns et des autres alors que rien, mais alors ABSOLUMENT rien n’est réglé, mais bon tant que Trump peut s’autoféliciter et que les Iraniens peuvent humilier les USA sur internet, c’est que tout va bien.

Le marché, lui, il a aimé…

En tous les cas, on peut avoir les doutes qu’on veut. On peut avoir un sentiment malaisant quand on voit l’hypocrisie des uns et des autres vis-à-vis de leur « accord de génie » où l’Iran continuera à faire comme avant mais en mieux et où les USA ont pu démontrer qu’ils sont les plus forts en ayant « pas vraiment gagné une guerre de plus », les bourses mondiales, elles, ont décidé de pas trop se poser de question et on a rarement vu un marché aussi convaincu de la hausse ces derniers mois ; les indices ont tous systématiquement explosé à la hausse et sont ensuite restés là-haut sans bouger. Comme si on attendait simplement la nouvelle suivante pour savoir ce qu’il fallait faire. Prenez le DAX, par exemple. L’indice allemand a pris 5% à l’ouverture et a ensuite traité dans un range de 150 points. Zéro volatilité. Comme s’il était juste content d’être là, mais incapable de savoir où il allait aller ensuite. Et c’était valable partout. S&P, Nasdaq, SOX. La guerre est finie, tout est monté. Et maintenant quoi ?

Et maintenant, ben la guerre n’est pas finie, parce que la paix n’est pas signée, que le détroit d’Ormuz n’est pas rouvert, que la production pétrolière n’est pas revenue à la normale et que sauf erreur, le peuple iranien est toujours sous le joug d’une bande de tarés finis qui se prennent pour dieu. Pour autant que dieu existe. Et je serais parfois tenté de dire que les Américains sont dans la même situation. Mais bon, dans le grand dictionnaire de la finance, il y a un vieil adage qui m’est cher et qui dit : « Le marché a toujours raison ». Et je crois que s’il l’on médite 30 secondes sur le sujet ; tout est dit. Évidemment que cet accord pue le bricolage et la récupération politique et évidemment que rien ne joue dans le plan de paix que les Iraniens proposent. Mais le marché a toujours raison. Alors si ce plan à deux balles fait monter les bourses mondiales de 5%, on va prendre ces 5% et ensuite on verra bien ce que cette bande de clowns va nous faire pendant le week-end. Parce que c’est sûr, ils vont nous faire un truc pendant le week-end et ça même si Trump a envoyé son beau-fils et son pote et agent immobilier Steve Witkoff à Islamabad pour négocier. Hier les bourses mondiales ont explosé. Pourvu que ça dure, mais vous, vous paierez toujours votre plein super cher.

On a oublié la FED

Hier, pendant que tout le monde remerciait tout le monde du « super-boulot » effectué au Moyen Orient, la FED a publié ses Minutes. D’habitue c’est l’évènement du jour – même si, je le reconnais, ça ne sert pas à grand-chose – mais hier c’est passé totalement inaperçu et on a préféré regarder des généraux avec plein de médailles se faire des bisous sur les mains pour exprimer combien ils étaient beaux, forts et intelligents. Cependant les Minutes de la FED avaient quand même un message à faire passer : ELLE NE SAIT VRAIMENT PAS QUOI FAIRE et moi je serais Kevin Warsh, je serais terrifié à l’idée d’aller au bureau au mois de mai. Alors entre vous et moi, la FED est plus subtile que ça dans sa manière de communiquer ; ils ne disent pas « on ne sait pas », ils disent « on maintient la flexibilité ». Bref, ils ont le cul entre deux chaises.

Le taux reste à 3,5%-3,75%. Neutre. Ni trop chaud, ni trop froid. La soupe de Boucle d’Or version banque centrale. Sauf que certains membres ont quand même glissé dans les minutes qu’on pourrait monter les taux si le pétrole continuait sa trajectoire. Ce qui, avouons-le, est une façon particulièrement cruelle d’annoncer une possible récession à des gens qui paient déjà $5.67 le gallon de diesel. Le problème, c’est le combo classique de l’horreur : inflation trop haute d’un côté, marché de l’emploi qui flanche de l’autre. Les entreprises ralentissent les embauches — à cause de l’incertitude économique ET de l’IA, paraît-il. Powell et ses collègues répètent en boucle que si les anticipations d’inflation se désancrent, ça devient « beaucoup plus difficile ». Traduction : si les consommateurs commencent à croire que les prix vont rester élevés, c’est qu’ils ont raison.

Ça y ressemble, à de la récession

C’est comme le Canada Dry, ça ressemble à de l’alcool, ça a le goût de l’alcool, mais c’est pas de l’alcool. Ben l’inflation c’est pareil, quand c’est trop fort, ça ressemble à un risque de récession, ça a le goût et l’odeur de la récession, mais comme c’est pas du Canada Dry, c’est peut-être bien de la RÉCESSION. Bref, vous l’aurez compris, la FED n’en sait rien, ils naviguent à vue et Powell doit commencer à se marrer tellement fort à l’idée de rendre son tablier que ça en devient gênant. En attendant les Minutes datent du mois dernier. Entre deux, il s’est passé des trucs et le cessez-le-feu d’hier a fait plonger le brut de 13%. Bien. Sauf que le pétrole reste largement au-dessus des niveaux d’avant-guerre. Et qu’une trêve de deux semaines, c’est pas exactement ce qu’on appelle une résolution structurelle.

Certaines banques d’affaires estiment qu’on pourrait repricer une ou deux baisses de taux si le pétrole reste sage. Si le pétrole reste sage. Conditionnel. Si. Peut-être. Si Israël arrête de bombarder Beyrouth. Si Trump accepte que les Iraniens fassent payer le passage du détroit d’Ormuz et si la marmotte met le chocolat dans le papier d’aluminium (les plus vieux comprendrons la « ref », comme disent les plus jeunes). Le président de la Fed de Saint-Louis, a été cité dans les Minutes pour une phrase qui devrait figurer en lettres d’or à l’entrée du bâtiment de la FED : « Je ne considère pas les anticipations d’inflation ancrées comme une vérité divine. Je sais qu’on doit travailler dur dessus chaque jour. » Visiblement, lors du dernier FOMC Meeting, il y avait un adulte dans la pièce et il a admis que tout ça tient avec du scotch et de la bonne volonté. On peut donc dormir tranquilles. Tranquilles jusqu’à la fin du cessez-le-feu au moins. Enfin, peut-être. En conclusion, la FED voudrait bien continuer de baisser les taux, mais si elle n’y arrive pas, elle n’exclue pas de les monter. Je ne sais pas vous, mais moi je suis tellement soulagé de pouvoir me reposer sur des gens comme ça.

L’Asie donne le ton. Le ton de celui qui ne sait pas.

Ce matin, les marchés asiatiques sont les premiers à ouvrir dans ce « second jour ». Le jour d’après le cessez-le-feu. Et franchement, c’est pas simple. On est monté très fort hier. Comme on vient de l’expliquer : RIEN n’a changé et tout ça ressemble quand même à des décors en carton-pâte comme chez Disney. En attendant, les Iraniens râlent à cause du Liban qui n’est pas inclus dans l’accord de paix et Ormuz laisse passer autant de pétroliers qu’on en voit dans le Lac Léman. Donc on avance avec parcimonie et comme on ne sait pas trop qui c’est, cette parcimonie, on y va avec méfiance. Et quand un marché avance avec méfiance et parcimonie, il ne se passe pas grand-chose. Alors dans le doute on prend des profits, histoire de se dire qu’on n’est pas venu pour rien. Le Nikkei est en baisse de 0.5%, le Hang Seng recule de 0.26% et la Chine fait comme le Japon, pas par conviction, mais par hasard. Le Kospi recule de 2%, parce que quand t’as pris 8% la veille, tu peux largement calmer le jeu. Bref, si l’on devait résumer tout ça, on dirait qu’on a fait LE REBOND de la paix et maintenant va falloir payer pour voir. Mais je ne suis pas certain qu’on ait envie de prendre des risques de débile mental à 36 heures du week-end, tout en sachant que l’autre peut vriller d’une minute à l’autre avec son smartphone et son compte Truth Social.

Le pétrole est donc à 96.84$ – alors oui, c’est mieux que 120$, mais c’est quand même vachement plus que les 54.98$ du 24 décembre dernier. Le Brent est à égalité avec le WTI. L’or est à 4’732$, le Bitcoin vaut 71’000$ et le rendement du 10 ans américain se trouve à 4.29% et le rendement du 10 ans japonais est à 2.4%, dire qu’on flippait à 2.38% en janvier – juste avant qu’on baisse à 2.04% en « signe de détente ». Et voilà, surprise ! Le 10 ans japonais est de retour – mais c’est pas le sujet. On va garder ça de côté avec le Private Credit en attendant que les Américains finissent de mettre le genou à terre face à l’enrichissement d’uranium et au détroit d’Ormuz.

De quoi on parle ?

Donc, vous l’aurez compris, on se félicite du cessez-le-feu, on a fêté ça hier et maintenant on se demande si ça peut durer et si on peut vraiment passer à autre chose. La tech a explosé hier soir, les semiconducteurs ont mis tout le monde d’accord dans le sillage des déclarations enthousiasmantes pour l’avenir qui avaient été faites par Samsung et le SOX Index est de retour AU PLUS HAUT DE TOUS LES TEMPS. S’il y a une chose que l’on peut dire, c’est qu’on n’a pas perdu de temps pour revenir sur la tech, Intel est au plus haut depuis 5 ans et l’action a pris 45% en une semaine et Nvidia a profité de la séance d’hier pour casser d’un coup la moyenne mobile des 50 jours et la moyenne mobile des 200 jours. Alors perso, je ne sais pas si la guerre est finie, mais une chose est certaine, dès que la poussière retombe, la tech, l’IA et les semi’s reprennent immédiatement du service.

Et puis, comme on ne peut pas passer une journée sans parler d’Oncle Donald, le voici qui revient sur le Groenland. CE TYPE NE S’ARRÊTE JAMAIS. Je commence même à penser qu’ils sont plusieurs. DONC, Moins de 24 heures après le cessez-le-feu iranien — qui tient déjà aussi bien qu’un château de cartes sous un ventilateur — Trump a donc choisi de poster que l’OTAN « n’était pas là quand on en avait besoin » et de reparler du Groenland, ce « gros morceau de glace mal géré », de la rhétorique de congélateur dont il a le secret. Mark Rutte, le patron de l’OTAN justement, a déclaré APRÈS sa réunion avec Trump et après le « post » de Trump qu’il « comprenait sa déception ». Le niveau de contorsion diplomatique est à un niveau de compétition inouï. Comprendre la déception de l’homme qui veut démanteler votre institution. C’est presque le syndrome de Stockholm. Pendant ce temps, l’Iran — qui a le sens du timing — propose des exemptions individuelles à l’Espagne et à la Turquie pour passer par Ormuz. Diviser l’OTAN de l’intérieur pour mieux régner et le tout avec le sourire, pendant que l’OTAN se divise déjà toute seule. Ils ne sont pas idiots. Et pendant ce temps-là, le Pentagone a soigneusement choisi ce moment pour laisser fuiter ses plans d’expansion militaire au Groenland. Trois nouvelles bases. Les Danois apprécieront. Et pendant ce temps-là, Israël bombarde le Liban. Que pourrait-il bien arriver de mieux à la planète en ce moment ?

Conclusion

Voilà. C’est ça, le monde dans lequel on vit ce matin. Un cessez-le-feu qui tient par miracle, l’OTAN qui se fait démonter par son propre membre fondateur pendant que l’Iran distribue des bons de réduction sur le passage d’Ormuz comme des tickets de tombola. Une Fed qui navigue à vue, et des marchés qui ont décidé que tout ça, c’était une excellente nouvelle.

Et ah, j’allais presque oublier — aujourd’hui on aura le PIB américain et le PCE. Vous savez, le PCE, l’indicateur d’inflation préféré de la Fed, celui qu’on surveille normalement comme du lait sur le feu. En temps normal, ça aurait été l’événement de la semaine. Les salles de marché en sueur, les économistes en apnée, Powell scruté jusqu’au huitième chiffre après la virgule. Aujourd’hui ? TOUT LE MONDE s’en fout ! Parce qu’entre Trump qui reparle du Groenland en majuscules, l’Iran qui dit que le cessez-le-feu c’est « déraisonnable », Israël qui se fait un Gaza 2 le retour à Beyrouth et le Détroit d’Ormuz qui reste fermé presque pour tout le monde, franchement — le PIB américain peut raconter ce qu’il veut, ça changera pas grand-chose à l’ambiance générale.

On verra bien ce que ces prochains jours nous réservent, mais une chose est certaine : vous paierez toujours votre plein très cher. À demain !

Thomas Veillet
Investir.ch

« If you believe you can, you probably can. If you believe you won’t, you most assuredly won’t. Belief is the ignition switch that gets you off the launching pad. »

Denis Waitley