Il est 3h du matin, heure suisse. Les futures américains étaient en baisse et bien sûr, le pétrole montait. Trump avait annulé les négociations samedi en tweetant qu'il avait "toutes les cartes en main". Et puis, comme sorti de nulle part, LA BOMBE du matin est tombée : l'Iran propose un nouveau deal. Ouvrir Ormuz. Arrêter la guerre. Et reculer les causeries sur le nucléaire à plus tard. Changement de direction. Une phrase sur une application de news, et des centaines de milliards de dollars changent de direction. Encore un fois, la géopolitique se joue en notification push et où dormir la nuit est officiellement considéré comme une activité à haut risque pour tout investisseur.

L’Audio du 27 avril 2026

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L’art subtil de la diplomatie par tweet

Reprenons depuis le début, parce que samedi soir, pendant que vous vous prépariez tranquillement à regarder un truc débile sur Netflix, Donald Trump a décidé d’annuler le déplacement de Steve Witkoff et Jared Kushner à Islamabad en quatre lignes. Motif officiel – encore une fois avec toute la subtilité de l’art du deal selon lui-même : « Trop de temps perdu. Nous avons toutes les cartes ; ils n’en ont aucune ! S’ils veulent parler, tout ce qu’ils ont à faire, c’est appeler !!! » Trois points d’exclamation. La diplomatie internationale sous Trump 2.0, c’est ça. On a quitté Yalta pour finir sur Truth Social, et tout le monde trouve ça normal. Je ne vais pas vous servir du : « c’était mieux avant », mais je ne suis pas loin de le faire.

Résultat, à l’ouverture asiatique : le pétrole repart à la hausse, et le Brent va frapper à la porte des 108$, le WTI, lui c’est les 96$ et les futures américains se prennent une mini-claque sous le signe de la prudence. Logique : un Trump qui claque la porte un samedi soir, c’est rarement un signal d’apaisement pour le baril. On connait la chanson, mais on sait aussi que ces « simili-crises-de-nerfs », laisse souvent présager autre chose. Et l’autre chose, c’est peut-être le coup de pression qu’ont dû ressentir les Iraniens, puisqu’à 3h du matin heure suisse – l’heure idéale pour balancer une bombe quand tout le monde dort – Axios sort la news qu’ils sont seuls à avoir : via les médiateurs pakistanais, l’Iran a transmis une nouvelle proposition aux États-Unis. Le deal serait de rouvrir le détroit d’Ormuz, lever le blocus naval, étendre le cessez-le-feu indéfiniment – plus qu’indéfiniment, on voit pas trop ce que c’est – mais ils proposeraient même de signer un cessez-le-feu permanent. En échange ? On repousse les négociations sur le nucléaire « à un stade ultérieur ». Comprendre : on règle d’abord ce qui fait mal au portefeuille de tout le monde, on s’occupera plus tard de l’uranium enrichi. Dans les faits, c’est exactement ce que voulait Téhéran : sortir de l’étranglement énergétique sans rien lâcher sur l’uranium, tout en permettant à leur régime de cinglés de rester au pouvoir. Et le pouvoir, y a que ça de vrai. Et c’est peut-être exactement ce que Trump ne veut PAS, puisque ça le prive de son seul vrai levier.

La réponse du berger à la bergère

Le Président est censé tenir une réunion ce matin pour décider quoi en faire. Il a déjà plus ou moins signalé sur Fox News qu’il préférait laisser le blocus étrangler les exports iraniens encore quelques semaines, persuadé qu’avec le blocus naval qui se prolongerait encore trois jours, les Iraniens viendront lui manger dans la main. Trois jours. À chaque interview, c’est trois jours. C’est devenu un running gag. Pendant que Trump se posait des questions, les futures S&P 500 sont repassés dans le vert et le WTI est redescendu à 95.20$. Bon, il n’est que 5h22 à l’heure où je tape ces mots, tout peut donc encore arriver d’ici l’heure du petit-déjeuner. En gros, les deux camps testent la possibilité d’une porte de sortie, et le marché, comme toujours, anticipe la probabilité d’une résolution bien avant la résolution elle-même. Le marché est un poète optimiste et bullish.

On notera quand même que pendant que Trump prenait des décisions sur Truth Social PENDANT le dîner des correspondants – la grande barmitzva des journalistes politiques de Washington – il y a un type qui est rentré avec un flingue pour essayer de tirer sur Trump, encore une fois : RATÉ ! Cet évènement n’est que du bruit dans le monde géopolitique pendant le week-end, mais ça augmente toujours un peu la cote de popularité de se faire tirer dessus – Macron devrait essayer – et puis finalement, il n’y a que le Bitcoin qui bougé sur la nouvelle. Trump est toujours là et il va continuer à nous occuper au sujet de l’Iran. Pour le reste, on va se débrouiller tout seuls.

Powell s’en va, Warsh arrive, et l’enquête disparaît

Maintenant, asseyez-vous parce qu’on arrive à l’épisode politico-monétaire de la semaine, et il vaut son pesant de chocolat à la pistache de Dubaï. Mercredi, Jerome Powell tiendra sa dernière conférence de presse en tant que président de la FED. Mandat qui se termine le 15 mai. Huit ans de bons et loyaux services, dont les 18 derniers mois à se faire traiter publiquement par Trump de « major loser » et autres gentillesses qu’un président normal ne dirait pas à propos du gardien intemporel de la masse monétaire mondiale. Powell, lui, est resté impassible. Powell a la patience d’un moine bouddhiste sous Lexomil. La passation se fera donc avec Kevin Warsh, le favori de Trump. Sauf qu’il y avait un petit caillou dans la chaussure au sujet de sa nomination – on en a parlé la semaine dernière – le sénateur républicain Thom Tillis refusait de voter pour la confirmation tant que l’enquête du DoJ contre Powell – sur les coûts de rénovation du siège de la FED n’était pas abandonnée.

Et alors là, oscar du timing, prix Nobel de la coïncidence et Golden Globe du hasard qui fait bien les choses, vendredi soir, le DoJ a décidé de classer l’enquête sur Powell et dimanche Tillis a annoncé qu’il votera pour Warsh. C’est PRESQUE trop facile. Ce qu’il y a de beau dans la politique actuelle, c’est que les mecs n’essaient même plus de se cacher. La séquence est tellement transparente qu’elle en devient presque admirable dans son cynisme. On a littéralement transformé une enquête fédérale en monnaie d’échange législative, et personne ne lève la main pour dire que c’est un peu – comment dire – euh….problématique pour l’indépendance de la banque centrale la plus puissante du monde.

Le cirque continue

Donc Warsh va passer. Et il arrive avec un capital crédibilité quasi nul. Souvenez-vous : en 2008-2009, Warsh continuait à parler des risques inflationnistes. En 2024, il critiquait à mort les baisses de taux de la FED sous Biden. En 2025, retour de Trump, et hop, virage à 180 degrés : Warsh devient soudainement très favorable aux baisses de taux malgré une inflation toujours collante. Et maintenant, il parle d’une « possible baisse des prix » à venir grâce à l’IA. C’est tout simplement magnifique de foutage de gueule. L’inflation tape les 3.2% sur les douze prochains mois selon les projections et dépasse l’objectif de 2% de la FED depuis CINQ ans, on a une guerre au Moyen-Orient qui plombe le pétrole, des tarifs douaniers qui ajoutent 3 points d’inflation sur à peu près tout et notre futur président de la FED parle de baisse des prix grâce à ChatGPT. On est au top et on nous prend surtout pas pour de cons.

Mercredi, Powell va devoir subir la valse des questions, sur sa relation avec Trump et sur son avenir perso, puisqu’en théorie, même s’il ne sera plus patron de la FED, il pourrait rester gouverneur de la FED, ce qui ferait super-plaisir à Donald. Personne ne sait ce qu’il va faire . Et c’est exactement la question que tout le monde va vouloir lui poser. Côté décision, zéro suspense : la FED maintiendra les taux dans la fourchette 3.50%-3.75%. Avec le pétrole à $100 et l’inflation qui redécolle, il ne faut pas compter sur autre chose. Le communiqué répétera que l’économie reste solide, que la FED surveille l’effet du choc énergétique, et que les anticipations d’inflation sont monitorées de très près. Du Powell pur jus, jusqu’au bout.

Grosse semaine à Wall Street, mais encore plus grosse mercredi

À propos de la FED et de ce mercredi, il faudra aussi noter que la semaine sera énorme en termes de chiffres trimestriels, de nouvelles géopolitiques et du nombre de banques centrales qui vont causer, mais CE MERCREDI sera un truc qu’on n’a presque jamais vu : Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft publieront TOUS LE MÊME SOIR. Quatre des Mag 7. À elles seules, ces quatre boîtes pèsent 11.6 trillions de dollars de market cap, soit plus de 19% du S&P500. Apple suivra le jeudi. L’enjeu de mercredi soir sera de justifier les délires de capex sur l’IA. Ces quatre-là ont annoncé un budget combiné de $650 milliards de capex pour 2026. Six-cent-cinquante Milliards. À titre de comparaison, c’est plus que le PIB de la Suisse. On construit des data centers comme on construisait des cathédrales au Moyen Âge, sauf que les cathédrales tenaient 800 ans et qu’un data center est obsolète en cinq ans.

Les analystes attendent : un beat sur les revenus IA, des budgets capex inchangés (ou pas trop hauts, sinon on repart en mode panique «on dépense BEAUCOUP TROP » et des signes d’efficience – donc des licenciements et de ce côté-là, Meta et devenu l’étalon, ils ont annoncé 8’000 suppressions de postes la semaine dernière et Microsoft offre des départs volontaires. Bienvenue en2026, ère de l’intelligence artificielle où la performance opérationnelle se mesure désormais en effectifs supprimés. Et puis, comme on va beaucoup reparler tech cette semaine, il ne faudra pas négliger le risque collatéral que personne ne veut voir et dont on pourrait bien reparler : le détroit d’Ormuz qui bloque l’hélium. On le sait, l’hélium est critique dans la fabrication des semis – et il n’y a aucun substitut effectif. La Russie et le Qatar sont des producteurs majeurs. Comprenez : si Ormuz reste fermé trop longtemps, ce ne sont pas que les voitures qui vont galérer à la pompe, ce sont aussi les TSMC et autres fonderies qui commencent à compter leurs bonbonnes. Le narratif IA pourrait ne pas aimer et ça fait toujours un petit truc à garder dans le coin de nos têtes comme étant un « autre sujet qui coince ».

Le vrai prix d’Ormuz : 700 millions de barils volatilisés

Pendant qu’on regarde tous le S&P 500, le Nasdaq et le SOX battre des records comme si ça ne coûtait rien, on a tous bien compris que l’on se fout totalement de la macro. Donc, petit rappel pour ceux qui dorment au fond de la classe : depuis le début de la guerre le 28 février, le Brent a pris 45.3%, le WTI 40.9% et la perte cumulée de production de pétrole atteindra 700 millions de barils à la fin du mois. C’est-à-dire : jeudi soir. Et le truc dingue, c’est que le baril n’est qu’à $100. Selon les experts ; « le plus grand choc d’approvisionnement pétrolier de l’histoire moderne n’a pas encore été accompagné des mêmes mouvements sur le prix du baril ». On vit une catastrophe énergétique sans précédent et le marché agit comme si c’était une mauvaise grippe saisonnière. Alors vous me direz ; « Pourquoi ça ne monte pas plus, pourquoi ça ne fait pas plus mal que ça ? » Ben parce qu’on a sorti toutes les combines possibles pour limiter la casse : libération historique des réserves stratégiques, reroutages via le Golfe Persique et dérogations temporaires sur le pétrole russe et iranien (que Bessent vient d’ailleurs de dire qu’on ne renouvellera PAS).

La semaine dernière, Schlumberger et Halliburton ont dit EXACTEMENT les mots que personne ne voulait entendre. Et d’ailleurs personne ne les a entendus. Selon eux, les prix du pétrole vont rester élevés pour longtemps. Schlumberger parle d’une prime à cause des dégâts d’infrastructure et d’une prime géopolitique permanente. Et Halliburton enfonce le clou en déclarant que : « Le monde est fondamentalement plus tendu en pétrole et en gaz qu’il ne l’était il y a 60 jours. » Le marché est en train de comprendre que ça n’est pas un évènement ponctuel et que ça pourrait durer bien plus longtemps. Si vous attendez que le pétrole baisse avec la paix qui DEVRAIT arriver pour faire le plein, pensez quand même à renouveler votre abonnement de transports publics. Pendant ce temps, le gallon d’essence US est à $4.10, Trump dit aux Américains de s’attendre à des prix élevés pour un petit moment encore. Un classique de la communication politique : un petit moment dans le dictionnaire du Trump illustré, ça veut dire entre demain et 2032. On n’a pas fini de rire, visiblement. Mais les indices sont au plus haut de tous les temps.

L’autre truc à surveiller cette semaine

Petit détour par un sujet que tout le monde évite parce que ce n’est pas sexy : le Private Credit. On connait l’histoire et on ne va pas revenir dessus pour la 214ème fois – mais ce qui est intéressant, c’est que ces derniers mois on a tout fait pour garder le sujet sous le radar et cette semaine, Ares et Blue Owl publieront leurs résultats Q1. La grande question : est-ce que les nouveaux flux venant des plans retraite vont compenser la fuite des grandes fortunes ? – Oui, oui, parce que le gouvernement vient d’autoriser certains fonds, soit un potentiel 14’000 milliards, à détenir du private credit – là aussi, c’est comme l’enquête sur Powell, c’est tellement arrangeant.

Ces publications seront donc AUSSI à surveiller. En plus du reste. Ça ne serait pas sain que le Private Credit nous pète à la figure cette semaine, en pleine publication des MAG7 et avec des banques centrales en liberté dans tous les coins de la planète. Ajoutez à ça qu’il paraît que plusieurs régulateurs fédéraux examinent les valorisations des prêts, et vous avez un joli cocktail, potentiellement explosif.

La conclusion grinçante

Donc voilà. On commence cette semaine avec des négociations qui partent dans tous les sens : Trump qui annule, l’Iran qui propose, les Pakistanais qui jouent les facteurs, les Omanais qui hébergent les meetings et la Maison-Blanche qui dit qu’elle « ne négociera pas par voie de presse » avant de faire fuiter sa position via Fox News dans les six heures qui suivent. Tout ce petit monde a la main sur le pétrole, sur les futures et sur l’or noir. Un tweet, un communiqué, un meeting annulé, et le baril fait plus ou moins 5% dans un sens ou dans l’autre – même si ça s’est bien calmé. Et au-dessus de tout ça : la FED qui se prépare à dire au revoir à Powell dans des conditions politico-judiciaires qui feraient rougir un romancier de seconde zone. Quatre Mag 7 qui publient le même soir avec $650 milliards de capex à justifier. Une BOJ qui pourrait surprendre tout le monde sur les taux. La BCE, la BoE, la BoC, la RBA on rajoute le Private Credit, l’inflation qui refuse de mourir. Et 700 millions de barils de pétrole qui ont disparu du marché et que personne ne semble vouloir en tenir compte.

C’est une montagne d’infos à digérer. Et techniquement, littéralement, tout peut arriver cette semaine. Pour le reste, l’Asie est en hausse, le Nikkei bat des records et le Kospi aussi. L’or est à 4’742$, le Bitcoin est à 79’000$ et le rendement du 10 ans japonais est à 2.46%. Les futures sont en hausse, le pétrole aussi et depuis 3 heures ce matin, Trump n’a pas tweeté et les Iraniens n’ont rien inventé de nouveau.

Passez une excellente journée et on se voit demain, comme d’habitude…

Thomas Veillet
Investir.ch

« When you can’t make them see the light, make them feel the heat. »

Ronald Reagan