On le sait, c’est LA SEMAINE de tous les dangers. On vous l’a dit et répété et ça n’a pas changé depuis hier. On est crispé et on sait que la situation du moment peut être TOTALEMENT différente jeudi matin. Et quand je dis : TOTALEMENT, je veux dire VRAIMENT différente. Ou alors, EXACTEMENT la même. La situation dans laquelle nous sommes est très bien résumée par la journée que nous avons vécu hier ; il ne s’est rien passé. Rien. Le S&P et le Nasdaq ont gratté un nouveau record à coups de 0,1% et 0,2%. Des records, oui, mais sans le panache qui va avec. On monte parce qu’on ne veut pas vendre. Pas vraiment de news du côté Ormuz, le pétrole est toujours cher et on attend mercredi soir.
L’Audio du 28 avril 2026
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La proposition qu’on relit avec le sentiment qu’il manque des pages.
On va commencer par le sujet qui devrait nous occuper pendant que New York fait semblant de regarder ailleurs : l’Iran. Parce qu’il faut bien le dire, depuis 48 heures, on tourne en rond comme un poisson rouge dans son bocal, et le poisson rouge lui à au moins la décence de tout oublier à chaque tour. Nous – même si c’est pas simple – on se souvient quand même des 48 dernières heures et des derniers brassages d’air en date. Mais résumons rapidement. Samedi, Trump annule purement et simplement le déplacement de Kushner et Witkoff au Pakistan, en expliquant que c’est une perte de temps sur Truth Social. La proposition iranienne, telle que reportée par Axios puis le Wall Street Journal, tient en deux lignes : on rouvre Ormuz, on arrête la guerre, vous levez le blocus naval, et on parlera du nucléaire plus tard. Plus tard. Vous savez, ce « plus tard » universel qu’on connaît tous, celui qui veut dire « jamais » et du coup, on resterait dans la même situation qu’avant la guerre avec des immeubles en moins et des morts en plus. Sans compter que je ne suis pas certain que le fait d’ignorer le nucléaire plairait beaucoup aux Israéliens.
Aussi fou que ça puisse paraître, le seul qui ait commenté vraiment la chose c’est Marco Rubio, le Secrétaire d’État, qui a immédiatement incendié la proposition en estimant que leur proposition de rouvrir le détroit ne tient pas la route, puisque leurs conditions pour rouvrir c’est sous le contrôle des Iraniens. Selon Rubio ça n’est pas une réouverture, c’est « une ouverture contrôlée », ce qui ne fait aucune sens et ne suffit pas aux Américains. Pas un mot sur le nucléaire. En ce moment, on n’aime pas les sujets qui fâchent. Pendant ce temps, Trump ne dit pas non, mais aux dernières nouvelles, il serait en train d’étudier la proposition avec son équipe après avoir passé les 24 dernières heures à se prendre la tête avec la presse de son pays. Grand classique de l’ère Trump. On notera au passage la petite déclaration qui fait plaisir et qui vient de Friedrich Merz – le Chancelier allemand, je le précise parce qu’en général il faut 3 ans en poste pour se souvenir du nom du patron des Allemands et là, c’est pas sûr qu’il reste 3 ans – néanmoins, il a tout de même lâché hier que – selon lui – les Américains se font « humilier » par les Iraniens, qui négocient « avec brio – ou plutôt qui ne négocient avec brio pas du tout ». On est à la limite de l’incident diplomatique.
Le pétrole s’accroche à l’échelle
Conséquence directe de ce ballet diplomatique et de ce statuquo maritime, le Brent reste au-delà des 108$ et son compère américain est à 97.30$. On enchaîne les séances de hausse consécutives et même les « bonnes nouvelles » qui sont censées faire baisser le baril et monter les marchés ne sont plus aussi efficaces. Ça marche toujours pour faire monter les indices, mais le pétrole est devenu cette belle-mère insupportable qui s’incruste à chaque dîner et qui refuse de partir. Mais ce qui me frappe, c’est ce que personne n’ose dire à voix haute autour de la table. Oui parce qu’on n’aime pas trop en parler, mais il devient de plus en plus évident que même si Ormuz rouvre demain matin, le pétrole ne redescendra PAS aussi vite qu’on l’espère. Pas aussi vite qu’on aimerait. Goldman Sachs a relevé son objectif sur le Brent à 90 dollars fin 2026 (contre 80 avant), parce que la « normalisation » des flux du Golfe est repoussée à fin juin et que la production iranienne, une fois interrompue, ne se rallume pas avec une télécommande comme votre dernière télé Samsung. Un analyste parlait même hier d’un pic à 150 dollars si le conflit s’éternise. Ce qu’il est en train de faire et ce, même si Trump nous dit toutes les cinq minutes que la guerre est « très, très bientôt terminée », on commence à trouver le temps long.
Invesco estime que le plancher du baril est désormais à 80 dollars pour le Brent. S’il n’y a pas de normalisation complète. Et un autre expert disait que « pour les traders pétrole, ce qui compte, ce n’est plus la rhétorique, c’est le flux physique réel. Et le flux physique reste entravé. Même résolu, le rétablissement prendra des mois. » Donc, pendant que tout le monde regarde joyeusement les MAG7 qui arriveront sur scène demain et fantasme sur ce que Powell dira et fera mercredi soir, l’inflation est en train de se planquer au coin d’une rue sombre avec une batte baseball pour vous piquer votre portemonnaie quand vous sortirez du restaurant. Pour autant que les gens aillent encore au restaurant. L’Allemagne a déjà vu son inflation passer de 1,9% à 2,7% en mars à cause de la guerre. La confiance des consommateurs allemands est tombée à -33,3, son plus bas depuis février 2023. Le gaz européen est 30% au-dessus du niveau pré-guerre. Les engrais flambent. Les chaînes alimentaires craquent gentiment. Et personne, ou presque, n’en parle. Tout le monde est obnubilé par l’IA et les puces qu’on a besoin pour la faire fonctionner. C’est adorable.
Stagflation, l’invité qui ne devait pas venir cet été
Et puis hier, il y a eu le retraité le plus actif de la planète qui est passé sur CNBC. Ray Dalio – qui n’a jamais été autant sur les plateaux télé depuis qu’il a « pris sa retraite », a sorti le mot magique – le mot que personne ne veut entendre – il a dit « Nous sommes certainement dans une période stagflationniste. » Le fondateur de Bridgewater a même prévenu que Kevin Warsh ferait une erreur historique s’il baissait les taux en arrivant à la FED le 15 mai. Dalio s’est adressé à Warsh par l’entremise de la petit lucarne en disant : « Vous perdriez votre crédibilité. La Fed perdrait sa crédibilité. » – bon, en même temps, Warsh sent le souffle de Trump dans son dos et risque ne pas avoir autant le choix qu’il veut bien le dire. On dit dans les couloirs de la Maison Blanche que Trump aurait déjà trouvé un surnom pour Kevin Warsh au cas où il ne baissait pas les taux assez vite. Ça ne sera pas « MAJOR LOSER », mais on peut compter sur Trump pour trouver un truc qui claque. En attendant, Dalio recommande d’avoir 5 à 15% en or dans son portefeuille.
En attendant, le marché s’en fout complètement – des avis de Dalio. Les futures fed funds tablent sur 100% de probabilité d’un statu quo cette semaine. La Fed est dans la fourchette 3,5%-3,75%, et personne, plus personne, ne voit la moindre baisse cette année. La BCE devrait tenir à 2% jeudi, mais Lagarde – tenez-vous bien – pourrait commencer à préparer le terrain pour une hausse de taux dès juin. Vous avez bien lu : une hausse des taux. La BCE qui tease une remontée des taux pour cause de pétrole, on n’avait plus vu ça depuis l’époque de Draghi et de son bazooka.

Parlons de l’IA, parce qu’elle le vaut bien…
Pour éviter de déprimer trop longtemps, parlons d’un sujet plus joyeux : la tech qui implose en silence. Vous savez, ce truc qui représente 40% du S&P 500 et qui tient le marché à bout de bras pendant que le pétrole essaie de l’enterrer. Tout d’abord on a eu la petite baffe du jour made in China. Pékin a tout simplement bloqué le rachat de Manus par Meta. Manus, c’est cette pépite chinoise de l’IA agentique – des agents capables d’analyser le S&P 500 ou de pondre des pitchs commerciaux tout seuls. Meta avait annoncé l’opération en décembre, salivant à l’idée de rattraper son retard sur les agents IA. Sauf que voilà : la Commission nationale au développement et à la réforme chinoise a sifflé la fin de la récré dans une simple note d’une ligne. « Investissement étranger interdit, conformément aux lois et règlements. » Point final et sale journée pour Zuckerberg.
Le détail savoureux c’est que le deal était DÉJÀ largement bouclé. Les employés de Manus avaient déjà rejoint les bureaux de Meta. Les capitaux avaient été transférés et les fondateurs avaient déménagé à Singapour l’année dernière. Les investisseurs comme Tencent, ZhenFund et Hongshan avaient déjà encaissé leurs gains. Bref, c’était plié. Et Pékin dit : « non non non, on déplie. » Pour Meta, c’est un revers stratégique majeur dans la course aux agents IA, et un signal massif à toute la Tech US : avant le sommet Trump-Xi de mai, Pékin verrouille ses sanctuaires technologiques. La guerre froide 2.0, avec des chips à la place des missiles. On se réjouit quand même de voir comment Meta va faire pour défaire son take-over, en attendant Zuckerberg a changé son statut What’sApp et c’est écrit « les mains dans le cambouis ».
OPENAI : Le moment « WILE E. COYOTE »
Et puis, hier soir, le Wall Street Journal nous a balancé un article qui mérite le titre de conte de fées le plus terrifiant de 2026. Parce qu’OpenAI, le messie de l’IA, l’entreprise qui a engagé 1’500 milliards de dollars de promesses sur des datacenters et des chips, vient de manquer ses objectifs internes de revenus ET d’utilisateurs. La CFO Sarah Friar aurait confié à d’autres dirigeants qu’elle craint que la boîte ne puisse pas payer ses futurs contrats de calcul si la croissance ne suit pas. Aurait. Conditionnel quand même. C’est pas une publication officielle devant un juge avec la main sur le cœur. C’est du conditionnel. Mais on parle quand même de 1’500 milliards. C’est 21’000 tonnes d’or. En représentation physique, ça fait un cube de 22 mètres de côté. C’est aussi 5 mois de consommation mondiale de pétrole. Et sur ces 1’500 milliards, Open AI ne génèrent que 2% de revenus. Le board commence à scruter les deals. Friar pousse la rigueur. Altman pousse l’agressivité. Ça donne des tensions internes et des démentis officiels.
C’est la même chanson que celle que jouait Lehman en juillet 2008. Et pour finir de peaufiner le tableau, ChatGPT a raté son objectif d’un milliard d’utilisateurs hebdomadaires fin 2025, il perd des abonnés au profit de Claude et voit Google Gemini lui piquer des parts de marché. Et pendant ce temps, comme le dit Goldman : « Les actions sont tirées par UNE SEULE chose – le capex IA. » Si OpenAI tousse, c’est tout le château de cartes des valorisations qui se fait la malle. C’est Wile E. Coyote en suspension dans le vide qui n’a pas encore regardé en bas. Alors soit, l’article est relayé par Zerohedge et par moment ça frise le complotisme, mais n’oublions pas quand même que c’est pas la première fois qu’on entend dire que le business model de ChatGPT ne tiendra pas 5 ans s’il n’augmente pas drastiquement ses revenus.
Les chiffres du jour
La BOJ a laissé ses taux à 0,75%. Surprise totale. Enfin, non. Zéro surprise. Sauf que trois membres sur neuf ont voté pour monter — ce qui veut dire qu’un tiers du conseil regarde la même économie que les six autres et arrive à une conclusion différente, ce qui, dans une banque centrale japonaise, équivaut à peu près à un coup d’État. La banque prévient simultanément que la croissance ralentit ET que l’inflation monte — la définition textuelle de la stagflation, mot que personne ne prononce encore officiellement parce que ça fait désordre. Et pour finir, elle annonce qu’elle « continuera à relever ses taux »… mais pas aujourd’hui. Pas aujourd’hui. Peut-être demain. On verra. Restez à l’écoute.
Côté résultats, Coca-Cola, Novartis et Spotify publieront avant l’ouverture européenne et US. Coca, c’est la boisson sucrée qui ne déçoit jamais (ou alors c’est qu’on est entré en récession et encore, c’est même pas sûr). Novartis devrait publier un bénéfice en baisse et chez Spotify, on regardera les abonnés. Ce soir, après la clôture, il y aura Visa et Robinhood. Visa, c’est le baromètre global de la consommation. Robinhood, c’est le baromètre de la spéculation retail. Les deux ensembles nous diront si l’Américain moyen continue d’acheter des chaussures ET des options sur Nvidia pour devenir très riche. Il y aura aussi UPS, General Motors, JetBlue – des bouts de l’économie réelle qu’on ne regarde plus depuis qu’Nvidia a passé les 5’000 milliards de capitalisation vendredi soir en clôture.
Conclusion
Le S&P 500 est à 7’173. Le Nasdaq à 24’887. Au plus haut de tous les temps. Les futures sont en hausse de trois fois rien mais en hausse. Le pétrole à 108$. Les taux à 4,34% sur le 10 ans US. La Banque du Japon attend. La Fed VA DIRE « on attend ». La BCE va dire « on attend mais peut-être qu’on remonte ». Powell va donner sa dernière conférence avant Warsh. Cinq des sept Magnifiques publient mercredi et jeudi soir et on connaitra le PCE jeudi. Aujourd’hui, on dirait que les marchés sont en méditation transcendantale, incapables de vendre, dans un calme zen presque suspect. Personne n’a peur. Personne ne couvre. Personne ne croit que l’Iran, OpenAI, Powell, le pétrole, les MAG7 ou Lagarde puissent gâcher la fête. Tout le monde est bullish, l’IA est un « crowded trade » et généralement, c’est pas comme ça qu’on monte ou alors, c’est une bulle.
Vous l’aurez compris, on est en mode « attentisme » et il est plus que probable qu’au-delà de tous les éléments macro et micro qui nous attendent, Trump vienne encore ramener sa science dans les prochaines heures. Sans compter que comme vendredi sera férié en Europe et ailleurs, mais pas aux States, donc le Président Américain va forcément nous faire un truc.
En attendant, passez une excellente journée, méditez calmement en attendant que ça bouge et nous on se revoit demain pour de nouvelles aventures.
À demain.
Thomas Veillet
Investir.ch
Be miserable. Or motivate yourself. Whatever has to be done, it’s always your choice.
Wayne Dyer