Ce matin c’est pas faute d’avoir cherché, mais les grands médias financiers ont mis la guerre en Iran au second plan. Peut-être même au troisième plan. Depuis que Trump a mis en place un blocus et déclaré que les Iraniens voulaient la paix, la guerre est finie à Wall Street et on peut se reconcentrer sur la tech, l’IA et les records historiques. Je crois que LA PHRASE du jour est la suivante : « Le marché est convaincu que cette guerre est entrée dans une nouvelle phase, qui mènera à la fin des combats et à une réouverture de la voie maritime ». Voilà, c’est simple. Si le marché est convaincu, que peut-on bien rêver de plus ? Le gallon à 2$ ? L’inflation à 2%, ne soyons pas trop exigeant…

L’Audio du 15 avril 2026

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Tout s’oublie (surtout la guerre et le pétrole à 100$)

Depuis plusieurs semaines, on regarde le Détroit d’Ormuz comme un embouteillage sur l’autoroute le vendredi soir — sauf que là, c’est un cinquième du pétrole mondial qui est coincé dans les bouchons. Le FMI vient de revoir ses prévisions à la baisse. L’Agence Internationale de l’Énergie parle du « choc pétrolier le plus grave de l’histoire ». Le PMI mondial décroche. Et là, il y a une alerte sur votre Smartphone qui dit que Trump dit que tout va bien et que la guerre va bientôt se terminer, que les Iraniens le supplie de faire la paix. Le pétrole se fait déglinguer, Lukoil peut continuer d’exporter malgré les embargos. Bref, dans les marchés on a décidé de prendre le pari que la guerre était finie et que le pétrole allait bien finir par redescendre à 60$. Du coup, on achète comme des fous et on est de nouveau à la chasse aux records. C’est exactement ce qui s’est passé mardi sur les places financières mondiales.

Le Nasdaq en mode Energizer

Commençons par les chiffres, parce qu’ils sont franchement spectaculaires. Le Nasdaq vient d’enchaîner dix séances de hausse consécutives — sa plus belle série depuis 2021. Dix jours sans fléchir. Dix jours à ne faire que monter. Entre le 30 mars où le Nasdaq Composite avait terminé sa séance à 20’794 et hier soir, l’indice de la tech américaine a repris 14%. À titre de comparaison – même si je sais qu’aujourd’hui tout le monde se fout du prix du baril (depuis 48 heures), le WTI était à 100$ le 30 mars et ce matin il est à 91$ et des poussières. À l’époque on disait : « cash is king », aujourd’hui on dit « tech is king ». Ah oui, parce que Nvidia a aussi vécu 10 séances de hausses à la suite. Le SOX est au plus haut de tous les temps et a repris 30% sur la même période. TRENTE POURCENT, pendant que le baril a doublé ou presque, que l’inflation a explosé et que la croissance économique mondiale à l’air aussi dynamique qu’un spaghetti trop cuit abandonné au fond d’une casserole. C’est tout simplement inouï.

Et c’est pas tout. C’est pas tout parce qu’hier soir, le S&P 500 a terminé à 6’967 points — à 0.15% des plus hauts de tous le temps — d’ailleurs il inscrit au passage sa troisième meilleure clôture de tous les temps quand même. À ce rythme-là, si Trump ne se marche pas dessus sur son prochain « post », on devrait battre le record absolu ce soir. Et puis d’ailleurs, même si Trump fait n’importe quoi, on devrait le battre quand même. Quand on voit que le Président peut publier des images de lui dans le rôle de Dieu et que le marché explose quand même, je crois que même s’il vient à la télé pour proposer un match de catch dans la boue avec Poutine, Kim Jong Un et ce qui reste du guide suprême iranien, le marché trouvera quand même ça « SUPER » et Nvidia ira au plus haut de tous les temps. Pendant ce temps, l’Europe n’était pas en reste, Paris prenait 1,12%, Francfort 1,27%, Milan 1,36%. Même LVMH et ses chiffres pourris parce que les riches n’achètent plus de sacs à mains, parvient à terminer en baisse de « seulement » 0.06% – parce que oui, forcément, ça va recommencer à claquer du pognon maintenant que la guerre est finie, c’était donc une opportunité d’achat gigantesque. Même le SMI terminait en hausse de 0.94%. C’est beau. C’est propre. C’est… reposant, c’est presque trop facile. À tel point qu’on se demande même si cette guerre s’est vraiment produite. Si ça se trouve, dans deux jours on va nous dire que c’était un « poisson d’avril ». C’est pas trop tard.

Le coupable et la raison de tout ça

Alors d’où ça vient, tout ça ? Ben comme d’habitude, ça vient d’un seul homme. Un homme et son smartphone. Tout est parti d’une phrase prononcée en début de semaine par le 47ème président des États-Unis, qui a lâché, l’air de rien : les Iraniens « voudraient faire un accord, à tout prix ». Et pour faire bonne mesure, il a précisé que son téléphone avait sonné. Voilà. C’est tout. Pas de communiqué conjoint. Pas de date fixée. Pas de cessez-le-feu signé. Pas de navires qui reprennent leur route dans le Détroit d’Ormuz en file indienne. Juste un homme qui a dit qu’on l’avait appelé et « Le marché s’est convaincu que cette guerre est entrée dans une nouvelle phase, qui mènera à la fin des combats et à une réouverture de la voie maritime ».

La réaction la plus spectaculaire, elle n’est pas tant sur le marché actions. Alors oui, les marchés se rapprochent de niveaux jamais vu dans l’histoire en plein crise au Moyen Orient et c’est déjà pas mal. Mais pendant qu’ils se contentent de chasser le record, le baril, lui, s’est littéralement effondré de près de 8% en une seule séance, à 91,28 dollars. Le Brent lâche 4,6% à 94,79 dollars. Et en 48 heures, le WTI a perdu 12%. Douze pour cent. En deux jours. Sur une simple promesse de reprise des discussions. Non, parce que soyons clairs ; ces 20 millions de barils qui ne sont plus disponible sur les étagères du commerce mondial depuis maintenant 45 jours, n’ont pas été compensés, n’ont pas été remplacés, c’est 900 millions barils de pétrole qui manquent à l’appel. Et hier encore, il a manqué 20 millions de barils et aujourd’hui, il manque 20 millions de barils et je ne crois pas prendre de gros risque en disant que demain et tous les jours du reste de la semaine, il manquera 20 millions de barils.

On anticipe

Mais c’est pas grave, c’est pas grave parce que nous dans les marchés : ON EST DES ANTICIPATEURS et si on était un héros de chez Marvel, on s’appellerait « Anticipator » et on aurait un costume rouge et vert. Mais surtout vert avec des cornes sur la tête. Des cornes. Pour le bull market. Donc le baril s’est fait démonter et ça, ça soulage les marchés qui respirent mieux. Alors rassurez-vous, ça ne sert à rien de courir à la pompe, le prix n’a pas baissé et il n’est pas près de le faire. Mais ça, à Wall Street, on s’en fout. Ça, c’est du MAINSTREET. Si l’on revient à ce qui se passe là-bas et quelles sont les implications en essayant de comprendre le contexte pour saisir l’ampleur du moment. Depuis le début du conflit, l’Iran bloque le Détroit d’Ormuz (on ne revient pas sur les 20% de pétrole mondial qui y transite). Maintenant c’est la Marine américaine qui a instauré un blocus sur les ports iraniens. Et malgré tout ça, mardi, plusieurs navires auraient franchi le Détroit, dont au moins trois chargés de pétrole à destination de la Chine. La Navy n’a pas essayé de les arrêter. La marine la plus exceptionnelle de la planète, selon les dires de son Président, n’a pas été foutu d’intercepter des pétroliers de 330 mètres de long et de 60 mètres de large.

Pour bien visualiser la chose, c’est trois terrains de foot mis bout à bout… Et les mecs les ont pas vu passer. C’est quand même pas des zodiacs. Admettons. Toujours est-il que ce simple fait — des bateaux qui passent sans se faire intercepter — a suffi à faire dégringoler les prix de l’énergie. L’indice de la peur, le VIX, a lâché 4% pour revenir autour des 18, ses niveaux d’avant conflit. Le secteur aérien, en première ligne depuis le début des hostilités, a retrouvé des couleurs. On a presque envie de repartir en week-end à Dubaï pour faire du shopping. Le marché s’emballe et la guerre est finie. Enfin, devrait être finie bientôt selon Trump, psaume 23, verset 1. Par contre, si l’on se réjouit de voir le baril baisser brutalement pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le concept de l’offre et de la demande, il ne faut pas non plus se bercer d’illusions : le WTI est encore à 91 dollars. Au-dessus de 90. Ce n’est pas le prix d’un monde apaisé, tranquille et bon marché. C’est le prix d’un monde qui espère. Nuance.

L’économie, la vraie, celle qui ne tweete pas

Pendant que les diplomates s’envoient des messages via des copains au Pakistan, des copains anonymes, l’économie réelle, elle, continue de digérer le choc. Bonne nouvelle du jour : l’indice des prix à la production américain pour le mois de mars est sorti très en dessous des attentes. Le consensus tablait sur +1,1% mensuel. On a eu +0,5%. En rythme annuel, +4% contre +4,6% attendu. Le « core » — hors alimentation et énergie, le chiffre que les banquiers centraux regardent dans leur coin — n’a progressé que de 0,1%. C’est presque rien. C’est une bouffée d’oxygène pour la Fed, qui peut désormais envisager des baisses de taux sans avoir l’impression de jeter de l’huile sur un feu inflationniste. On peut se demander, dans le contexte actuel, comment on peut sortir un aussi bon chiffre, mais ça n’est ni l’heure, ni l’endroit pour se mettre à jouer les complotistes. Les taux ont réagi en conséquence : le 10 ans américain recule à 4,25%, le 2 ans à 3,75%. Pas une révolution, mais une direction encourageante que l’on préfère voir dans ce sens que dans l’autre.

Sauf que — et c’est le revers de la médaille que personne n’a vraiment envie de regarder en face — le FMI vient de revoir ses prévisions de croissance mondiale à la baisse, de 3,3% à 3,1% pour 2026. Et si le conflit dure, si le baril s’installe durablement au-dessus ou autour des 100$, ce chiffre pourrait tomber à 2,5%. Le PMI mondial, cet indicateur avancé de l’activité économique, a décroché de 3% à 2% — un ralentissement d’une sévérité qu’on n’avait plus vue depuis le Covid. Retenez bien ce mot : Covid. La dernière fois que le PMI mondial a chuté aussi vite, c’était en 2020. Personne n’a envie d’y penser. Tout le monde préfère regarder le Nasdaq grimper, c’est quand même vachement plus sympa et comme on sait que c’est pas une bonne idée de pisser contre le vent, on va continuer à regarder le feu d’artifice.

Les banques et le bal des résultats

Vous ne l’avez pas oublié, c’est la saison des trimestriels. Cette semaine c’est les financiers qui sont mis en valeur — et les résultats sont, disons, c’est le moins qu’on puisse dire : contrastés. JPMorgan : bénéfice net en hausse de 13%, à 14,49 milliards de dollars. Le bénéfice par action dépasse de 8% les attentes des analystes. Rien à dire, mais dans ce monde, on sait que bien n’est jamais assez, le titre recule légèrement hier. Quand vous battez les attentes et que le marché n’en a rien à foutre, c’est que les attentes étaient peut-être déjà un peu trop bien intégrées dans les prix.

Citigroup : début d’exercice qualifié d' »exceptionnellement solide » — bénéfice net en hausse de 42%, revenus +14%. Le titre grimpait de 2,6%. Voici donc une banque qui profite à fond de la volatilité des marchés, du trading, de l’incertitude géopolitique. Le chaos, c’est leur fonds de commerce. Et le marché a apprécié.

Wells Fargo : profit en hausse de 15%, bénéfice par action conforme aux attentes. Et pourtant, le titre plongeait de 5,65%. Pourquoi ? Parce que le chiffre d’affaires est ressorti en dessous des espérances. Sur les marchés financiers, avoir raison « à peu près » ne suffit pas. Il faut avoir raison partout, sur tout et même un peu plus.

BlackRock termine le trimestre avec 13’900 milliards sous gestion en légère baisse par rapport à la fin de l’année. Mais c’est la faute des marchés. Bénéfice net à 2,2 milliards, en hausse de 46%, les ETF iShares collectent 130 milliards nets — record historique — preuve que la gestion passive continue de bouffer la gestion active comme un Pac-Man bien nourri. Larry Fink, lui, explique que BlackRock est « la destination de confiance » quand les marchés paniquent — ce qui est une façon élégante de dire que la panique des autres, c’est leur fonds de commerce. BlackRock prenait 3% hier. Johnson & Johnson a battu le consensus sur ses ventes (+9,9% à 24 milliards) même si son bénéfice net a été divisé par deux — effet pétrole, effet guerre, effet monde compliqué. Le titre n’a pas bronché. La surprise du jour c’est Bloom Energy qui s’envolait de 24% après avoir annoncé l’extension de son partenariat avec Oracle pour l’infrastructure IA et cloud. L’intelligence artificielle, grand absent de nos colonnes depuis quelques semaines, rappelle discrètement qu’elle est toujours là, qu’elle continue de faire rêver, et qu’elle n’a pas fini de dicter ses lois aux marchés. Bloom Energy, c’est la boîte qui valait 15 balles il y a un an et comme ils offrent des solutions énergétiques aux datacenters, ben là ça vaut 219$. Performance sur 12 mois : 1’400% et ça se paie 223 fois les bénéfices…

En Asie, on suit le mouvement

L’Asie a suivi le mouvement mercredi matin — parce que quand Wall Street éternue, l’Asie …éternue aussi, c’est la règle depuis 1945 et rien n’a changé. Le Nikkei grappille 1%, le KOSPI coréen s’emballe de 3%, porté par les fabricants de mémoire BIEN SÛR, fabricants qui surfent sur la vague IA — SK Hynix touche un record historique ENCORE, Samsung suit le mouvement. Shanghai +0,4%, Hang Seng +1%. Tout le monde est content. Tout le monde suit. Tout le monde fait semblant de croire que la reprise des négociations US-Iran — dont personne n’a encore fixé la date, le lieu, ni même confirmé que les deux parties seraient dans la même pièce — constitue une raison sérieuse d’acheter des actions à Séoul à 6h du matin.
Le bon PPI américain d’hier aide aussi évidemment (encore un miracle économique made in Trump). L’inflation recule, la Fed respire, les marchés avancent. La logique est implacable — à condition d’oublier que le WTI est encore à 91 dollars et que le FMI vient de sortir ses prévisions de croissance qui ressemble plus à une fracture ouverte infectée qu’au bilan de santé d’un sportif d’élite. Mais bon. L’optimisme, ça ne se discute pas. Ça se suit.

Au fond, ce mardi de marché ressemble à beaucoup d’autres depuis le début de ce conflit : une journée construite sur du vent. Un joli vent chaud qui vient du Sud, bien sûr. Du vent qui sent bon la désescalade et le pétrole moins cher. Mais du vent quand même. Les négociations pourraient reprendre au Pakistan « dans les prochains jours » — peut-être. Israël et le Liban se sont parlé pour la première fois depuis 1993 — c’est réel, c’est même historique. L’Europe élabore un plan pour sécuriser le Détroit d’Ormuz après la guerre — après la guerre, ils précisent bien. Pas pendant. Une source iranienne de haut rang a précisé qu’aucune date de reprise des négociations n’avait encore été fixée. Personne n’a signé quoi que ce soit.

En conclusion

Et pendant ce temps, le Nasdaq enchaîne son dixième jour de hausse consécutive et s’il y a une chose que j’ai apprise c’est que les marchés n’anticipent pas la réalité. Ils anticipent les anticipations. Ce qui compte, ce n’est pas ce qui va se passer. C’est ce que les investisseurs pensent que les autres investisseurs vont penser qu’il va se passer. Et en ce moment, tout le monde pense que tout le monde est optimiste. Donald Trump dit qu’on l’a appelé. La Navy laisse passer des bateaux. Le PPI est sage. Les banques publient des résultats corrects.
C’est suffisant pour que la fête continue. Jusqu’à ce que ce ne soit plus suffisant.

Aujourd’hui, on continue la valse des chiffres du trimestre, hier soir, il y a déjà eu Kering qui a annoncé une baisse de son chiffre d’affaires. Mais que l’on se rassure, le groupe a prévu de renouer avec la croissance et de redresser ses marges d’ici la fin de l’année 2026. Pourvu que ça suffise. Et puis il y a ASML qui va publier ce matin, ça devrait encore faire du bien aux Semi’s et ensuite, il y aura Bank of America, Morgan Stanley et Hermès. Du côté chiffres économiques il y aura le New York Empire State Manufacturing Index, les prix à l’import et à l’export aux USA, Lagarde qui va parler et sûrement Trump qui va parler entre 6 et 8 fois pour dire tout et son contraire. Les futures sont inchangés, le pétrole n’est pas à 60$ et moi je vous retrouve demain pour de nouvelles aventures que j’imagine passionnantes dans un monde d’anticipation des anticipations avec plein de supputations autour…

Belle journée et à demain !

Thomas Veillet
Investir.ch

« I can accept failure, everyone fails at something. But I can’t accept not trying. »

Michael Jordan