S’il y a une chose que les Américains savent faire, c’est ménager le suspense et continuer à fabriquer des épisodes pour une série que plus personne n’a envie de regarder. Depuis le début de la seconde « ère » Trump, on a pris l’habitude qu’il se passe toujours quelque chose le week-end et que tous les lundis nous offrent notre lot de réflexions géopolitiques, économiques et financières. Encore une fois, le week-end qui vient de se terminer n’aura pas échappé à la règle. Mais avant de plonger encore une fois dans les affres du détroit d’Ormuz et des subtilités d’un accord de paix pas signé, il faudra se souvenir que depuis la semaine dernière, le marché a anticipé la paix. C’est un fait.
L’Audio du 20 avril 2026
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La paix est dans les prix
Oui, on ne peut pas le nier, on peut noter que ce matin, les futures sont en baisse d’un peu moins de 1% parce que les Américains et les Iraniens continuent de jouer à celui qui a la plus grosse marine dans le détroit d’Ormuz et à celui qui trolle le plus l’autre sur les réseaux sociaux et dans la presse. Mais au fond du cœur du marché, au fond de l’esprit torturé des investisseurs de tous les pays, la paix n’est qu’une question de temps et on regarde déjà l’après en se reconcentrant sur les choses qui comptent, les semiconducteurs, l’IA et les nouvelles technologies qui vont changer le monde. On l’a vu la semaine dernière, les marchés sont ultra-réceptifs aux « bonnes nouvelles » et digèrent relativement bien les mauvaises. Même les reports de plan de paix au calendes grecques. On sait qu’à la fin, Trump ne peut pas se permettre de s’enliser trop longtemps dans cette guerre ridicule qui finira par impacter l’économie mondiale – si ça n’est pas déjà fait – et par impacter sa capacité à gérer le pays après les « midterms » surtout.
La semaine dernière, rappelons tout de même que nous avions commencé la semaine avec des discussions autour des accords de paix qui avaient magistralement capotés, que nous avions continué avec un Trump qui parlait au téléphone avec des gens en Iran et que l’on avait conclu la semaine au plus haut de tous les temps avec l’Iran qui avait annoncé une opération « open bar » pour le détroit d’Ormuz, histoire de pouvoir liquider leurs positions sur le Nasdaq au top de la semaine pendant les dernières heures de trading. Le pétrole s’est donc effondré sur l’annonce de la réouverture complète d’Ormuz (selon les Iraniens) et on ne parlera pas des positions massives « short pétrole » qui ont été ouvertes 20 minutes AVANT l’annonce de la réouverture du détroit. Il faut dire que ça fait bien longtemps que les magouilles boursières à ciel ouvert que nous offre le monde merveilleux de la finance ne choque plus personne. Bref, vendredi soir tout le monde était content de vivre dans un monde en paix, avec des perspectives financières et économiques dignes d’une série Netflix où c’est les gentils qui gagnent à la fin, un pétrole au fond du bac (mais pas encore de retour à 60$) et un marché au plus haut de tous les temps avec un S&P qui a pulvérisé les 7’000, un Nasdaq qui n’arrête plus de monter. Et pour terminer, un Semiconducteur Index qui est sous stéroïdes à cause de l’IA, parce que depuis deux semaines, l’IA est redevenue le conte de fées que l’on connaissait avant la guerre. Tout était bien qui finissait bien.
Et puis le sketch a continué…
Ça c’était donc vendredi soir. Et puis le week-end a commencé et tout est parti en vrille. Samedi matin les Iraniens ont refermé le détroit d’Ormuz parce que les Américains ont continué leur blocus quand même, on a reparlé « pourparlers de paix » à Islamabad, puisque Trump a envoyé ses hommes sur place et puis les Iraniens ont refusé d’y aller parce que les Américains sont trop exigeants dans leurs demandes et parce qu’ils ne veulent pas revenir à la situation AVANT la guerre et les laisser fabriquer tranquillement leurs armes nucléaires et dans la foulée, ils ont commencé à tirer sur des pétroliers qui tentaient de passer le détroit. Réponse du berger à la bergère hier soir, les Américains ont arraisonné et saisi un cargo iranien. On en est plus ou moins là, mais à la vitesse où ça tire et ça tweet, on n’est pas encore couché ce soir.
Les tensions du week-end ramènent donc le baril de pétrole à 87$ sur le WTI et à 95$ sur le Brent, les futures américains sont en baisse de 0.6% et les pourparlers de paix semblent remis en question encore une fois. Sans compter que le 22, le cessez-le-feu va prendre fin. Mais bon, le 22 c’est dans 48 heures et au rythme où ça bouge dans tous les sens, autant vous dire que tout peut arriver et ce, à tout moment. Mais rassurez-vous, il y a une bonne nouvelle. Oui, parce que pendant que l’on passe notre temps à constater que tout cette histoire est en train de friser le tout grand n’importe quoi, entre un pays qui vient de se faire pilonner pendant 6 semaines et qui veut faire croire qu’ils sont aussi puissants et résolus qu’au premier jour et un Président Américain qui est en train de jouer son avenir politique et l’économie du reste du monde à pile ou face, on constatera que les marchés sont de plus en plus résilients et paniquent de moins en moins à chacune de ces nouvelles qui sera invalidée demain. On est même carrément ultra-réceptif aux excellentes nouvelles – j’en veux pour preuve la séance de vendredi avec le baril qui plonge de 13% en 2 séances alors que ce matin, on récupère à peine 4.7%, comme si personne n’était convaincu de la fermeture du détroit d’Ormuz et que l’on vivait dans la conviction que « ça ira mieux demain ». Les bourses mondiales sont devenues immunisées contre la guerre et les conneries que les deux parties belligérantes nous balancent à longueur de journée sur X. Avant on avait la stratégie du « BUY THE DIP » et maintenant on a la stratégie du « BUY THE PEACE ». C’est visiblement pas la guerre qui va nous faire baisser. Les conséquences économiques à long terme, peut-être, mais c’est pas la préoccupation du moment.

Le doute, mais pas tant que ça
Ce matin l’ouverture promet donc d’être un peu sous pression, mais je dois dire qu’avec le temps, on a commencé à prendre l’habitude et qu’à moins qu’il y ait un réel gros changement, il n’y a pas de raison de paniquer. D’ailleurs, le marché ne panique pas une seconde. Alors oui, ça bouge un peu sur le baril, ça bouge sur les futures, mais l’un dans l’autre, tant que Trump n’annonce pas la fin du cessez-le-feu ce soir et le retour à l’âge de pierre pour l’Iran, on n’a pas de raison de paniquer. Et encore, je pense que nous sommes tellement devenus résilients et convaincus du retour à la paix à moyen terme, que même si demain les Américains nous rejouaient le débarquement de Normandie, mais à Téhéran, on dirait « oui bon, la guerre est donc bientôt terminée, on peut acheter ».
La peur ne fait plus partie de nos vies et la guerre ne fait plus partie de nos peurs en tant qu’investisseurs. D’ailleurs, on sait bien que les guerres n’ont jamais impacté durablement les bourses mondiales, il n’y a donc vraiment pas de raison de paniquer. Enfin, tant que la guerre n’a pas lieu au milieu de Silicon Valley. Bref, pour l’instant on n’a plus peur, on sait juste que tout ça va se régler. Peut-être pas demain, mais dans une semaine tout au plus et on voit mal ce qui pourrait faire paniquer le marché, même les rafales de conneries déblatérées par le locataire de la Maison Blanche toutes les 5 minutes n’intéressent plus personne.
L’Asie
Trump a passé son week-end à menacer de raser l’Iran centrale électrique par centrale électrique, il a aussi passé son week-end à jouer à la bataille navale — on a déjà abordé le sujet — et les marchés asiatiques ont regardé ça, ont réfléchi environ trente secondes, et ont décidé que finalement, non, ce n’était pas si grave. Le Nikkei monte de 1%. Le KOSPI monte de 1,1%. Shanghai gagne 0,8%. Tout le monde est content et plus personne n’en a strictement rien à foutre du prix du baril ou du fait que le détroit d’Ormuz soit devenu un gigantesque merdier à ciel ouvert et totalement ingérable. C’est ce qui se passe quand un président menace un pays de destruction totale sur les réseaux sociaux trop souvent : à un moment, les traders arrêtent de paniquer. Pas parce que la situation est moins dangereuse. Mais parce qu’ils ont appris. Trump menace, Trump recule, Trump tweet, Trump négocie, Trump prend un virage à 180 degrés en annonçant que c’était en fait son plan depuis le début. C’est documenté, c’est répétable, c’est presque rassurant dans son absurdité mécanique. Le marché a intégré le chaos comme une variable. Ce qui est soit un signe de maturité, soit un signe d’épuisement collectif. Probablement les deux.
La vraie locomotive du jour, c’est la tech. Encore elle. SK Hynix bondit de plus de 3% parce que la boîte annonce qu’elle va produire des modules serveurs pour les prochains chips Nvidia — les Vera Rubin. Et comme Wall Street a terminé la semaine dernière sur des records — Nasdaq à +6,8%, S&P 500 au-dessus de 7’100, treize jours de hausse consécutifs, du jamais-vu depuis 1992 — l’Asie a simplement suivi le sillage. C’est la globalisation financière dans ce qu’elle a de plus prévisible : quand l’Amérique éternue, l’Asie dit « à vos souhaits » et achète des semiconducteurs. Surtout quand la guerre du pétrole est devenue une variable que plus personne ne regarde. Pendant ce temps, la Banque Populaire de Chine a gardé ses taux directeurs inchangés pour le onzième mois consécutif. Donc on a une session asiatique qui monte modérément, portée par la tech, plombée par l’énergie un peu – parce qu’on sait que dans la région, le robinet fermé d’Ormuz va quand même avoir des répercussions à moyen terme et ce, même si on est indifférent à l’Iran. En résumé, l’Asie monte, les futures US baissent, le pétrole flambe (un peu) et les diplomates se retrouvent à Islamabad pour parler avec Téhéran qui dit qu’il ne viendra pas. Pendant ce temps, pour commencer la semaine, l’or est à 4’811$, le rendement du 10 ans américain est à 4.26%, le Bitcoin vaut presque 75’000$ et le rendement du 10 ans japonais est à 2.39%, ça va quand même beaucoup mieux et c’est moins pire que 2.5%. Même si c’est vachement plus que 0%.
La semaine qui commence
Bon, vous l’aurez compris, pour ce qui est des marchés on va continuer à suivre attentivement le fil des déclarations des uns et des autres, même si on a l’impression que l’impact sur les marchés est de moins en moins violent. Nous avons des marchés qui veulent monter et des investisseurs qui veulent acheter. On ne peut pas aller contre la tendance. Sans compter que demain on en saura un peu plus sur la nomination de Kevin Warsh à la FED. On sait que le vote d’approbation pourrait être bloqué par un Républicain qui met les pieds au mur, mais comme on sait aussi que Trump trouve toujours des solutions, on commence à se demander ce que Warsh va faire quand il sera à la FED. Non, parce que Trump a dit qu’il allait baisser les taux, mais au vu de la situation actuelle, comme il va faire pour baisser les taux ? Kevin Warsh a été Gouverneur de la Fed entre 2006 et 2011. Depuis 2011, il s’est fait mission de dire du mal de la FED et pour finir, Trump l’a choisi en janvier pour remplacer Powell, dont le mandat expire en mai. Et mardi, il passera devant la commission bancaire du Sénat pour sa confirmation. Ce sera le moment de vérité. Ou du moins, une excellente occasion de regarder quelqu’un contorsionner son discours en direct.
La question que tout le monde se pose : comment est-ce que Warsh va tenir sa promesse implicite de baisser les taux dans un contexte d’inflation à son plus haut depuis deux ans, de guerre en Iran qui fait flamber le pétrole, et de collègues au FOMC qui regardent l’idée de couper les taux avec à peu près autant d’enthousiasme qu’un condamné à mort regarde son dernier repas ? La réponse se trouve peut-être en réduisant le bilan de la Fed. Le bilan de la Fed, c’est plus de 6’000 milliards de dollars d’actifs. Des bons du Trésor, des mortgage-backed securities, tout ce que Ben Bernanke avait acheté en mode panique en 2008 et que ses successeurs ont continué d’accumuler comme des gens qui ne savent pas se débarrasser de leurs vieux meubles. La thèse de Warsh, c’est que réduire ce bilan de 1’000 milliards équivaut à une hausse de taux de 50 points de base. Donc, logiquement — et c’est là où ça devient beau — si on réduit le bilan ET qu’on baisse les taux de 50 points de base pour compenser, eh bien on a baissé les taux sans vraiment changer la politique monétaire globale. Autrement dit : Warsh resserre d’une main, assouplit de l’autre, et annonce à Trump qu’il a baissé les taux. C’est du jonglage comptable avec l’économie mondiale comme filet de sécurité. Ce n’est pas rien.
Trump se diversifie dans les conflits
Et Trump, dans tout ça ? Trump qui a déclaré sur Fox Business que « quand Kevin arrivera, les taux baisseront ». Trump qui a plaisanté — officiellement plaisanté — sur le fait qu’il poursuivrait Warsh en justice si les taux ne baissaient pas assez vite. C’est drôle. Mais on ne rit pas trop fort, parce qu’on n’est plus tout à fait sûr que ça soit une blague. Les économistes sérieux, eux, sont sceptiques. Un ex-conseiller de Powell, dit que le raisonnement est « globalement plausible mais loin d’être une certitude ». Chez Bank of America on dit que le marché accueillerait l’argument avec « un haut degré de scepticisme ». Et au Peterson Institute, on pense que ça pourrait justifier 100 points de base de baisses cumulées — 50 pour le bilan, 50 une fois que l’inflation liée aux tarifs douaniers et à l’Iran se calme. Ce qui implique d’attendre que l’Iran se calme. Ce qui n’est pas forcément gagné. Quoi que. Le problème concret, celui que personne ne dit vraiment franchement : réduire le bilan de manière significative, ça prend des années. Modifier les règles prudentielles qui forcent les banques à détenir des réserves colossales à la Fed, ça prend encore plus longtemps — on parle de réglementations construites sur vingt ans depuis la crise de 2008. En gros, les baisses de taux n’arriveront probablement pas avant les midterms. Pas sûr que Trump partage cette vision – entre mai et novembre, il a largement le temps de mettre la pression sur celui qui est encore son protégé. Mais pour combien de temps ?
Résumé de la situation : Warsh propose de baisser les taux en ne baissant pas vraiment les taux, dans un calendrier qui pourrait s’étendre jusqu’à après les prochaines élections, face à un FOMC majoritairement hostile à l’idée, avec une inflation à son plus haut depuis deux ans et un pétrole qui flirte avec les 100 dollars. Et Trump a dit : « Quand Kevin arrivera, les taux baisseront. » On a hâte de voir la tête de Warsh devant le Sénat demain. Ce sera soit un numéro d’équilibriste remarquable, soit un carnage en direct. À moins que ça soit les deux.
Conclusion
Voilà, c’est ça une journée dans le monde de la finance en 2026. L’Iran qui ferme, ouvre et referme le détroit d’Ormuz comme si c’était une porte de saloon. Trump qui tweete des listes de bombardements entre deux interviews et un traité de paix sur Fox. Un futur patron de la Fed qui va expliquer au Sénat comment baisser les taux en ne les baissant pas vraiment. Et des marchés qui regardent tout ça, haussent les épaules, et achètent des semiconducteurs.
On a collectivement décidé que la guerre, l’inflation, le chaos diplomatique et les menaces nucléaires à peine voilées, c’est du bruit de fond. De la musique d’ascenseur géopolitique. On n’écoute plus. On achète le dip, on parie sur la paix et on recommence. En attendant, gardez un œil sur le détroit. L’autre, mettez-le sur les résultats trimestriels. Parce que cette semaine, la saison des earnings commence vraiment. Et là, au moins, c’est du concret. Ça nous changera…
Moi je vous dis ; à demain, si vous le voulez bien…
Thomas Veillet
Investir.ch
« When it is obvious that the goals cannot be reached, don’t adjust the goals, adjust the action steps. »
Confucius