Je ne vais pas vous surprendre si je vous dis que le marché a encore été secoué par les paroles de Trump et que les négociations qui n’existent pas n’aident pas à trouver la confiance nécessaire pour aller encore un peu plus haut – sauf pour le secteur des semiconducteurs qui eux, on l’air de vivre dans un monde parallèle. Bref, Trump a fait du Trump, le SOX continue d’exploser et de battre des records en pagaille et pendant ce temps, le baril est à 106$ (sur le Brent) et l’inflation commence à avoir vraiment une sale gueule mais c’est pas le problème. Le problème c’est de parvenir à garder l’attention du public avec des belles histoires et hier soir, la belle histoire, c’était INTEL.

L’Audio du 24 avril 2026

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Pendant un moment j’ai cru qu’on ne parlerait pas de Trump hier

Le baril a donc repris encore 4% hier. Le Nasdaq termine en baisse de 0.9%, IBM et ServiceNow se sont fait massacrer parce que les softwares c’est tellement has been, mais le SOX a aligné sa 17ème séance de hausse à la suite et c’est la 12ème fois consécutive qu’on fait un « nouveau plus haut historique » et ça, c’était jamais arrivé. Il n’y a même plus de date pour essayer de s’en souvenir. Ça n’est JAMAIS arrivé. Point final. Et hier soir, Intel prenait 21% after close. La chronique du jour pourrait s’arrêter là, mais on me qualifierait de minimaliste et c’est pas parce que je suis rentré à 1h du matin que je vais me laisser abattre. Donc.. En plus des chiffres, on se souviendra que ce 23 avril 2025, si l’on essaie de faire une analyse « fine » de la situation, on va dire que l’on on commence à peine à percuter qu’on est en guerre. Enfin, « on », c’est l’Iran, les États-Unis, Israël, le Liban, et accessoirement nous les consommateurs quand on passe à la pompe. Hier, Donald Trump a fait son Donald du jour – deux fois – d’abord il a balancé sur Truth Social que l’US Navy avait l’ordre de « tirer et détruire » tout bateau qui aurait l’audace de poser des mines dans le détroit d’Ormuz. Et ensuite, il a annoncé un cessez-le-feu de trois semaines entre Israël et le Liban. Le gars est sur tous les fronts. Mais nous on aimerait bien qu’un jour, il parvienne à clôturer un dossier. Au moins un, ça serait pas mal.

Pendant ce temps, l’Iran — histoire de bien montrer qu’ils sont encore chez eux à Ormuz — ont diffusé une vidéo de commandos prenant d’assaut un cargo nommé MSC Francesca. Comme quoi ils ont encore des commandos et des bateaux, contrairement à ce que Trump affirme tous les deux posts. À moins que ça soit de l’IA. La vidéo iranienne. Pas les posts de Trump. Résultat : le détroit reste FERMÉ. D’autant fermé qu’ils sont plusieurs à s’y mettre l’Iran qui bloque le détroit et les Ricains qui bloquent le reste. D’ailleurs, bonne nouvelle pour la pompe à essence, une enquête publiée hier par la Fed de Dallas, nous apprend que 8 dirigeants du secteur pétrolier sur 10 anticipent qu’Ormuz restera coincé pendant DES MOIS. Pas des semaines, des mois. Les plus optimistes ne parient pas sur une ouverture avant le mois d’août, et 96% d’entre eux pensent que les coûts de transport vont exploser à cause des assurances qui s’envolent, parce que, je cite : « l’Iran reconnaît que certaines mines marines ont échappé à leur contrôle ». Magnifique. On a perdu les mines. C’est Cluedo, version Pacifique nord, sauf qu’à la fin du jeu il n’y a pas le colonel Moutarde dans la cuisine avec un chandelier mais un supertanker en feu dans le détroit. Les Américains avaient perdu le soldat Ryan et les Iranien eux, ils perdent leurs mines flottantes. Et puis si j’osais poser la question :

C’est qui qui va payer les coûts supplémentaires de transport ? Les entreprises qui vont compresser leurs marges ou c’est le consommateur qui se compressera tout seul ???

Le pétrole c’est pas comme le SOX, mais presque

Pendant que les semiconducteurs n’arrêtent plus de monter, le pétrole essaie de faire pareil, mais avec beaucoup moins de succès, il faut bien le reconnaître. Donc le WTI s’est offert un petit +3,7% à 96,37$ (avec une pointe au-dessus de 98$ en cours de séance), le Brent a pris +3,8% à 105,82$, et le S&P 500 a fait le calcul à toute vitesse : pétrole en hausse = inflation = marges en danger = on vend. Les experts traduisent ça avec des jolis mots qui donnent l’impression qu’on a réfléchi avant d’écrire son rapport du matin et ils appellent ça un « signal d’alarme potentiel ». Moi j’appelle ça enfoncer une porte ouverte en se rendant subitement compte que le feu ça brûle et que l’eau ça mouille. Pour faire bon poids, bonne mesure, Trump a aussi déclaré qu’il avait « tout son temps » pour gérer cette guerre. Sympa.

Et pendant ce temps, le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf —bonne chance pour le placer dans un Scrabble — a démenti toute possibilité de réouverture tant que durerait le blocus américain des ports iraniens. Bref, c’est le blocage totale, d’un côté, l’Iran exige la levée du blocus AVANT la reprise des négociations ». Trump dit « on verra », l’Iran dit « jamais » et nous on regarde le baril monter. J’ai envie de dire « comme des cons », mais en même temps on peut tellement rien faire qu’il ne nous reste plus qu’à acheter des semiconducteurs pour compenser le prix du plein d’essence. Ou alors de revendre nos billets pour le concert de Céline Dion.

I believe I can fly (dixit le SOX)

Pendant que tout le monde regarde Ormuz, le Philadelphia Semiconductor Index — le SOXX pour les intimes — aligne son 17ème record absolu d’affilée et fait de lui LE SUJET qui rend de bonne humeur. Ça fait au moins un. On est donc à DIX-SEPT séances de hausse consécutives et ce soir ça fera 18 avec les chiffres d’Intel. Du jamais vu sur 100 ans de Wall Street selon les statisticiens. En même temps, l’indice a été créé en 1993, on peut donc chercher un moment pour trouver des similitudes avant 1993. On est dans la 4ème dimension. Depuis le 30 mars, l’indice est monté de 44% et n’a toujours pas soigné le cancer ou la maladie d’Alzheimer. Tout ça nous donne un joli petit air de bulle vintage dot-com made in 1999, mais les bulls les plus optimistes et convaincus vous diront que « cette fois c’est différent » parce que — vous l’aurez deviné — roulements de tambour : « il y a l’IA ». J’ai l’impression qu’on nous l’a déjà faite celle-là ; pas vous ?

Une des raisons de la hausse d’hier soir, c’était Texas Instruments qui s’est offert un splendide 19,4% sur ses chiffres du trimestre, parce qu’à l’instant T tout ce qui touche aux puces s’envole, même si vous fabriquez des transistors pour des micro-ondes. STM à Paris s’est gavé de +14,4% pour les mêmes raisons (le groupe est « désormais stratégiquement positionné pour capter le potentiel de croissance des nouveaux programmes liés à l’IA » — la phrase la plus utilisée de 2026). Et puis hier soir, dans le rôle du dessert ou du coup de massue final : Intel. On va y revenir. On notera au passage que pendant que le silicium triomphait, le software se prend une baffe monumentale. ServiceNow se faisait déglinguer de 18%, IBM -8,3%, Salesforce -8,7% et même Microsoft -4%. Après un rebond spectaculaire du secteur ces derniers jours, on a, soit pris les bénéfices, soit remis au goût du jour la bonne vielle théorie du grand remplacement. Bref, hier la journée aurait pu être mieux, mais elle aurait aussi pu être pire si on s’était dit qu’on pourrait AUSSI prendre les profits sur le SOX. Mais c’était pas prévu au scénario, ça sera pour une autre fois.

L’Asie en mode « follower »

Ce matin en Asie c’est l’image même du malinois obéissant. Le déjà-vu d’un déjà-vu : on suit la baisse de Wall Street avec la discipline d’un fonctionnaire japonais. Le KOSPI sud-coréen lâche -0,4% après son record absolu d’hier, Shanghai -0,5%, le CSI 300 -0,6%, Hong Kong -0,5% avec une pression supplémentaire sur le secteur tech. Singapour -0,8%, Australie -0,5%.
Petite exception : le Nikkei qui se permet un +0.66% après son record d’hier — bien parti pour finir la semaine en hausse.

La BOJ se réunit la semaine prochaine. Les analystes attendent qu’elle ne touche pas à ses taux mais qu’elle laisse entendre qu’elle pourrait peut-être éventuellement envisager de réfléchir à une hausse. La grande tradition nippone du je-ne-me-mouille-pas. On dirait une ceinture noire d’Aïkido qui reste sur le tatami sans rien faire, parce qu’il ne peut rien faire tant qu’on ne l’attaque pas. Pourtant, Le CPI japonais est ressorti à +1,8% en mars (contre +1,6% en février), c’est encore sous l’objectif de 2% mais ça approche dangereusement du moment où Ueda — va se sentir attaqué et va devoir bouger et placer un violent Kotegaeshi sur les taux d’intérêt. L’or est à 4’688$ et le Bitcoin fait comme hier, pendant que le 10 ans japonais est à 2.44%…

C’est fort en chocolat, mais c’est parce qu’on le vaut bien

Dans les trucs qu’il faut retenir d’hier, il faut tout de même noter que Nestlé c’est fort en chocolat et que L’Oréal le valait bien. Et Roche je sais pas, leur team de marketing est nul. Donc, Nestlé a publié un chiffre d’affaires baisse de 5,7% à 21,32 milliards. Mais la croissance organique — le seul truc qui intéresse VRAIMENT les analystes au sujet de Nestlé — sort à +3,5%. Lesdits analystes en question attendaient 2,4%. PAF ! Le RIG, autrement dit le « Real Internal Growth » est à +1,2%, contre +0,1% attendus. ET RE-PAF ! Le nouveau patron coupe 16’000 emplois, vend les eaux, vend les vitamines, vend les glaces, vend tout ce qui n’est pas vissé au sol et finalement Nestlé prenait +5,89%. Finalement.

Roche ensuite. Chiffre d’affaires +6% à 14,72 milliards de CHF, en ligne avec le consensus. Pharma +7%, Diagnostic +3%. Les guidances annuelles sont confirmées, tirées par Xolair (urticaire), Phesgo (cancer du sein) et Ocrevus (sclérose en plaques). Le franc suisse fort lui coûte cher mais Schinecker refuse de changer la devise de référence parce que « sur nos monts quand le soleil annonce un brillant réveil, tu comprends ? » Le titre prenait quand même presque 4%.

Et à Paris, Le numéro un mondial des cosmétiques a fait +9%. Croissance organique +7,6%, le double des attentes du marché, 12,15 milliards de chiffre d’affaires. Les produits professionnels +13,1%, la beauté dermatologique +10,2%. La Chine reprend, les US repartent. Le PDG Hieronimus parle de l’effet « lipstick » : oui, parce qu’en période d’incertitude et de disette on s’achète un rouge à lèvres pour se faire plaisir, parce que c’est moins cher qu’un sac à main. Une thèse vieille comme le monde. Même si perso j’ai jamais acheté du rouge à lèvres pour me faire plaisir, mais faut jamais dire jamais.

INTEL, le retour de la vengeance

Bon, maintenant accrochez-vous. Intel — le has-been, le dinosaure, le truc dont on disait il y a un an « il faut juste qu’il survive » — vient de publier des chiffres qui ont fait disjoncter Wall Street. Chiffres d’affaires de 13,58 milliards (vs 12,42 attendus). EPS ajusté : 29 cents (vs 1 cent attendu — un splendide ratage de classe mondiale de nos amis les analystes. Division Data Center & AI : 5,1 milliards (vs 4,41 attendus, soit 700 millions de surprise !). Marge brute ajustée : 41% (vs 36,7% le trimestre passé). Guidance du prochain trimestre revue à la hausse : 13,8 à 14,8 milliards (vs 13,07 attendus). Bref : INTEL nous a fait LA TOTALE !!!

Résultat des courses : +21% after close. Si l’action confirme une hausse de plus de 10,7% durant la séance de tout à l’heure, ça fera la MEILLEURE réaction post-résultats de TOUTE l’histoire d’Intel. Et si on clôture au-dessus des 74,88$, le titre dépasserait son record de clôture historique — celui du 31 août… 2000. Là le titre se traite hors bourse à 81$. Vous avez bien lu : 25 ans plus tard, on revient au pic de la bulle dot-com. Un quart de siècle pour récupérer un sommet. C’est dingue. Trump a fait le deal de sa vie en août 2025. 8.9 milliards, 9.9% du capital à 20$. Fois quatre en moins d’un an. 30 milliards de bénéfice. On peut lui reprocher pas mal de truc, mais sur ce coup-là, c’est brillant. Encore quelques deals comme ça et il pourra solder la dette américaine et ses 39’156 milliards. Intel est donc devenu un meme stock, sauf qu’il y a — pour une fois — une vraie histoire derrière.

Intel inside, l’histoire

Le héros de cette série Netflix : Lip-Bu Tan, le nouveau CEO. L’homme qui a vendu 9.9% du capital au gouvernement américain pour faire ami-ami avec Trump. Il a signé un partenariat avec Nvidia (qui détient maintenant 4,5% d’Intel — oui, NVIDIA actionnaire d’Intel, on aura tout vu). Il a racheté à Apollo une partie d’usine qu’Intel avait vendue. Et surtout, il vient de signer avec Elon Musk un méga-deal pour bâtir une usine au Texas pour Tesla et SpaceX, qui utilisera la techno 14A d’Intel. « On commence à devenir un bénéficiaire important des investissements dans l’IA », a dit le CFO hier. Sans rire, Intel + IA dans la même phrase, on n’aurait pas parié là-dessus il y a 12 mois — même bourré au gin tonic.

Le seul problème, c’est que l’action se traite désormais à 92x les bénéfices estimés sur 12 mois. Le S&P 500 traite à 21x. Intel est plus cher en multiple que Nvidia. Si c’est pas de l’optimisme, je ne sais pas ce que c’est. Mais bon, comme on dit chez les analystes-influenceurs : « momentum is your friend ». Jusqu’au jour où il te découpe la paix et ton portefeuille.

La surprise du jour

Et puis alors là, on TIENT LA NOUVELLE À COUPER LE SOUFFLE DE L’ANNÉE. Tenez-vous bien. Selon une étude publiée hier, Trump AURAIT été le DRIVER PRINCIPAL des 5 meilleures ET des 5 pires séances du marché américain depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025. Les 5 meilleures, les 5 pires. TOUTES. Du jamais vu sur 12 présidences en 45 ans. Aucun autre président n’avait jamais réussi cet exploit. En même temps, vu qu’on ne vit que par et pour les posts du Président, tu m’étonnes qu’on ait la tête dans un sac. Néanmoins, ce matin je vous offre un petit florilège : meilleure séance le 9 avril 2025, S&P 500 +9,5% quand Trump a suspendu les tarifs du « Liberation Day ». Le 12 mai 2025, +3,3% sur la trêve commerciale avec la Chine.

Le 31 mars 2026, +2,9% après que Trump ait dit qu’il était prêt à arrêter la guerre avec l’Iran. Et côté pire séance ? Toutes liées aux tarifs : -4,8% le 3 avril 2025, -6% le lendemain quand la Chine a riposté, -3,5% le 10 avril 2025 quand Trump a brièvement balancé les tarifs sur la Chine à 145%. Et puis alors, le détail qui tue : sans les 5 meilleures séances liées à Trump, le S&P 500 serait à -2,7% depuis l’investiture, au lieu de +18,5%. TOUT-LE-BULL-MARKET-DE-CES-18-DERNIERS-MOIS-TIENT-DANS-LE SMARTPHONE DE-TRUMP. On ne trade plus des fondamentaux, plus des banques centrales, plus des earnings : on trade un compte Truth Social. Un des gars qui a participé à l’étude disait hier :

« les investisseurs feraient mieux de jeter leurs vieux manuels à la poubelle, parce que les règles ont changé ».

Voilà. Bienvenue dans le casino Trump. Faites vos jeux, rien ne va plus, sauf si Donny décide le contraire à 7h du matin sur Truth Social.

Le chiffres

Ce matin, le calendrier de publications est aussi vide que le quai de la gare de Palézieux un dimanche matin très tôt — Eni, Holcim et Procter publieront et puis ensuite : bonne fin de semaine à tout le monde. L’IFO allemand nous dira si les industriels sont désespérés ou juste très désespérés. Aux USA, il y aura la confiance du consommateur version Michigan, ce sondage téléphonique fait sur 400 personnes pour savoir s’ils vont acheter un lave-vaisselle ou pas. Ce sondage qui va encore faire bouger les algos comme si c’était la parole de Dieu.

Et en toile de fond : l’inflation au plus haut depuis 4 ans, mais Trump dit qu’on a le temps, donc tout va bien. Ormuz est bloqué, le pétrole en hausse, les softwares sont en vrac (de nouveau), les semis s’envolent, et la semaine prochaine les Mag7 passeront à la confession.

Il me reste à vous souhaiter un très bon vendredi, merci d’avoir été avec moi ce matin et tous les autres matins et on se revoit lundi, ici-même.

À lundi et comme disait l’autre : bon week-end et à lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

“The essence of strategy is choosing what not to do.”

Michael Porter