Ce matin ne cherchez pas, si quelque chose monte, que ce soit une action, un indice, une cryptomonnaie, ou même une matière première – SAUF LE PÉTROLE – bien sûr, ne cherchez pas la raison. Il n’y a qu’une seule et unique raison à la hausse des futures et à la l’explosion des marchés asiatiques : c’est le DEAL DE TRUMP. Enfin, il est peut-être un peu tôt pour parler de DEAL, mais comme l’Iran n’est pas encore revenu à l’âge de pierre, la guerre « totale » est donc repoussée de deux semaines. Les marchés trouvent ça EXTRAORDINAIRE et le pétrole se fait laminer. Mais si on prend un peu de recul, on peut se demander ce qui a changé. Mis à part rien et le fait qu’on a un nouveau TACO.

L’Audio du 8 avril 2026

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Deux semaines

Alors voilà. C’est arrivé. Hier soir, à moins de deux heures de la deadline prévue à 20 heures, heure de New York — deadline qui était, rappelons-le, la cinquième depuis le 21 mars — Donald Trump a sorti son téléphone, ouvert Truth Social, et nous a pondu le tweet de « paix » qu’on attendait tous. Enfin. Après avoir écrit le matin même que « toute une civilisation mourra cette nuit », le Président des États-Unis d’Amérique a quand même trouvé le moyen de freiner des quatre fers et d’annoncer un cessez-le-feu de deux semaines. C’est beau. C’est humain. C’est du Trump et ça mérite le Prix Nobel de la Paix. Ou pas.

On appelle ça le TACO. Trump Always Chickens Out. Et hier soir, c’était le cinquième TACO consécutif depuis le début de cette formidable démonstration de force américaine qui a commencé le 28 février dernier. Cinq fois qu’il menace. Cinq fois qu’il recule. À ce stade, les marchés ont intégré le concept. Les diplomates aussi. Et probablement les Iraniens qui ont dû finir par se dire que tant qu’on ne le provoque pas trop, il va finir par plier. Ce qu’il a fait. Encore une fois.

Le Pakistan Sauve le Monde (et les Futures Américains par la Même Occasion)

Il faut quand même rendre hommage à celui qui a fait le boulot hier soir : le Premier Ministre pakistanais Shehbaz Sharif. L’homme a posté sur X en début d’après-midi pour demander à Trump de se calmer, à l’Iran d’ouvrir le Détroit d’Ormuz « en geste de bonne volonté » pendant deux semaines, et a proposé Islamabad comme lieu de négociation pour vendredi. Le Pakistan. Le grand médiateur de la paix mondiale. Dans un autre contexte, ça ferait franchement rigoler. Mais hier soir, ça a suffi. Suffit à faire reculer Trump.

Trump a donc annoncé qu’il suspendait les bombardements « sous réserve que la République Islamique d’Iran accepte l’ouverture COMPLÈTE, IMMÉDIATE et SÉCURISÉE du Détroit d’Ormuz. » En majuscules, comme d’habitude, parce que Trump ne sait écrire qu’en majuscules quand c’est sérieux. Ou quand c’est moins sérieux. En fait, il écrit toujours en majuscules. Bref. Dans la foulée, le ministre des affaires étrangères iranien Abbas Araghchi a confirmé que le passage par Ormuz serait possible « via coordination avec les Forces Armées iraniennes et compte tenu des limitations techniques. » Ce qui, traduit du langage diplomatique vers le français courant, signifie : l’Iran garde le contrôle du Détroit. Et en prime, ils pourront faire payer un péage. On est donc passés d’un détroit bloqué par la guerre à un détroit géré par ceux-là même qui l’avaient bloqué. Sans compter que les « frais » prélevés pour traverser le détroit, seront, ou seraient destinés à la reconstruction de l’Iran.

Les Marchés ont Adoré. Logiquement.

À partir de là, on ne va pas pinailler, nous, dans le monde fabuleux et merveilleux de la finance qui n’est que paix et amour, la réaction des marchés a été exactement ce qu’on attendait. Exactement celle qu’on voit à chaque fois qu’un « deal » made in Trump apparaît à la dernière seconde dans son scénario hollywoodien. Les futures ont explosé à la hausse. À l’heure où je vous parle, le S&P500 prédit une ouverture en hausse de 2.5% et encore plus haut sur le Nasdaq. Il est évident que les marchés asiatiques suivent le mouvement ce matin, Tokyo explose de plus de plus de 5%, près de 3% à Hong Kong et la Chine qui avance de près de 2% et le Kospi – l’indice qui ne fait rien à moitié – assassine les shorts et prend plus de 8%. Il faut dire qu’en plus, Samsung a publié des prévisions optimistes pour l’avenir. Et pendant ce temps-là, le WTI s’effondrait de plus de 16% pour repasser sous les 100$ – très exactement à 96.50$.

On notera – histoire de montrer que ce marché est complètement cinglé et que c’est encore pire côté pétrole – qu’à un certain moment de la nuit, le WTI est passé sous les 90$, ce qui représentait une baisse de près de 23% en quelques minutes. On parle quand même d’un truc qui représente 100 millions de barils par jour. Une matière première primordiale au bon fonctionnement de toute l’humanité et de toute l’industrie mondiale. Ce truc-là peut donc bouger de 23% en quelques minutes sur base d’un pseudo-accord bricolé sur un coin de table quelque part entre le Pakistan et l’Iran. Quoi qu’il en soit, cette plongée brutale du baril serait le signe que le marché commence à croire que la paix est peut-être réelle et qu’on « POURRAIT » finalement peut-être revenir à une situation normale. Mais le peut-on vraiment ? Trump vient de revendiquer une victoire TOTALE et que la réouverture du détroit d’Ormuz va libérer des sommes colossales qui vont financer la reconstruction de l’Iran. Le Président du monde libre a même ajouté que ce qui s’est passé cette nuit pourrait débuter le nouvel âge d’or du Moyen Orient.

Les mots me manquent. Il y a 24 heures le gars voulait renvoyer les Iraniens à l’âge de pierre et ce matin on parle d’âge d’or au Moyen Orient. Je me demande si Trump ne va pas EN PLUS faire une démonstration de marche sur l’eau et de multiplication des pains lors de la prochaine conférence de presse de la Maison Blanche. Et s’il lui reste du temps, il guérira le cancer dans le monde. On est en plein délire et on doit faire semblant que tout fonctionne encore normalement alors que j’ai connu des saisons du cirque Knie qui étaient bien plus sérieuses que ce que nous montre le gouvernement américain depuis 18 mois. Mais revenons à l’âge d’or du monde merveilleux de la finance mondiale.

Pendant que Trump faisait son VICTORY LAP sur l’air du YMCA, les bon du trésor ont aussi réagi. Le deux ans américain a plongé de 7 points de base à 3,72%. Le dix ans est passé de 4,30% à 4,26%. Pas un tsunami, mais une direction claire. Et surtout – oui, parce que dans la finance mondiale, on ne perd jamais de temps pour tourner la veste, les swaps de taux commencent à pricer quelque chose qu’on n’avait plus vu depuis longtemps, puisque soudainement, grâce à un coup de crayon iranien qui n’est pas encore posé, on estime qu’il y a environ 60% de probabilité que la Fed baisse ses taux avant la fin de l’année. Contre zéro probabilité en début de semaine et 0% en début de soirée et 0% quand je suis allé me coucher. Mais là, la logique est implacable : pétrole moins cher = inflation en baisse = Fed qui respire = baisses de taux possibles. Ça vient directement du manuel. C’est la THÉORIE PARFAITE DU PETIT ÉCONOMISTE. Et le marché a sauté dessus. Que dis-je ; le marché s’est littéralement rué dessus. Je suis à deux doigts de me dire que ce matin tout le monde va acheter du béton pour « jouer » la reconstruction de l’Iran et acheter Disney pour parier sur le lancement d’un Disney Land Moyen Orient dans la banlieue de Téhéran – ben oui, faut profiter de l’âge d’or. On ne sait pas combien de temps ça va durer.

Qui a Vraiment Gagné ?

Bon, on va respirer deux secondes. Prendre le temps de réfléchir et se demander si la question qu’il faut peut-être se poser ce matin est peut-être : MAIS QUI A GAGNÉ ?

Je crois que c’est une vraie interrogation. Et qu’on devrait y répondre avant de se laisser emporter par l’euphorie. Parce que si on lit un peu plus loin que les gros titres, la réalité est un tout petit peu plus complexe. L’Iran a présenté un plan en dix points. Trump a dit que c’est « une base de travail viable ». Mais quand on regarde ce que contient ce plan de dix points :

– Engagement de non-agression américain,
– Contrôle iranien sur le Détroit d’Ormuz,
– Acceptation de l’enrichissement d’uranium par l’Iran,
– Levée de TOUTES les sanctions primaires,
– Levée de TOUTES les sanctions secondaires,
– Fin de TOUTES les résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU,
– Fin de TOUTES les résolutions du Conseil des Gouverneurs de l’AIEA,
– Paiement de compensations à l’Iran pour les dommages de guerre,
– Retrait des forces de combat américaines de la région,
– Et cessez-le-feu sur tous les fronts y compris le Liban.

Bien sûr le gouvernement de ces gros tarés d’ayatollahs reste en place et il faut reconnaître qu’ils ont été magnanimes, parce qu’ils auraient aussi pu demander que le Hezbollah soit sponsorisé par les Américains et que Trump vienne signer l’accord de paix déguisé en poulet de chez KFC.

Prenez le temps de relire ça. Prenez le temps de relire la « base de travail » fournie par l’Iran. Tranquillement. L’Iran demande le retrait des troupes américaines de la région. L’Iran demande le droit d’enrichir son uranium. L’Iran demande la levée de toutes les sanctions. L’Iran demande qu’on lui paie les dommages. Et l’Iran garde le contrôle d’Ormuz.

Le Conseil Suprême de la Sécurité Nationale iranien a d’ailleurs communiqué hier soir que les États-Unis « ont accepté ces principes comme base de négociation et se sont rendus à la volonté du peuple iranien. » Ils n’ont pas utilisé le mot « victoire ». Ils ont utilisé le mot « capitulation ». Et pendant ce temps, Trump danse le YMCA devant les caméras de FOX News et nous on est censé prendre des décisions d’investissements sur base de cette comédie ?

Alors certes, Trump dit que « presque tous les points de désaccord ont été résolus. » Mais entre ce que dit Trump sur Truth Social et la réalité du terrain, il y a parfois le Grand Canyon et la faille de San Andrea quand elle aura cédé. Et pendant ce temps, le Sénateur Lindsey Graham — l’un des plus grands partisans des frappes américaines en Iran — a posté sur X pour rappeler qu’Ormuz avait été attaqué par l’Iran en premier, et que « l’Iran ne devrait pas être récompensé pour cet acte hostile contre le monde. » Ce qui, de la part d’un républicain pro-Trump, ressemble furieusement à : « mon Président vient de totalement merder (encore une fois) »

Le TACO Version Géopolitique

Soyons directs. Ce qu’on a devant nous ressemble beaucoup à une situation où Trump arrive en terrain de négociation avec une liste d’exigences — démantèlement nucléaire, Ormuz libre, capitulation totale — et repart avec un cessez-le-feu de deux semaines et un plan iranien qu’il appelle « base de travail viable » qui ressemble à un scénario de série B que même Paramount aurait refusé de tourner. Un expert américain du Moyen Orient disait hier soir : « Ça donne un répit sur le chemin de l’escalade, mais on est très loin de toute résolution du conflit — et encore plus loin des problèmes sous-jacents. » Du côté de certaines banques d’affaires américaines on est d’accord sur le principe et on pense que le scénario de l’escalade reste celui qu’il faut privilégier. J.P. Morgan n’est pas en reste : « L’Iran a une incitation limitée à rouvrir complètement le Détroit sans un accord de cessez-le-feu complet. » En clair : l’Iran va faire ce qu’il veut avec Ormuz pendant deux semaines. Et dans deux semaines, on sera exactement au même endroit.

Parce que n’oublions pas l’essentiel : ce deal ne règle rien sur le nucléaire iranien. Il ne règle rien sur les drones et missiles. Il ne règle rien sur les sanctions. Et il ne règle certainement rien sur la question de savoir si les pétroliers qui ne battent pas pavillon irakien peuvent passer tranquillement par le Détroit. L’Iran a dit que le passage du détroit devrait se faire en coordination avec les forces armées iraniennes. Ce qui veut dire : vous passez si on vous le permet. Et on pourra vous faire payer le passage. Selon certaines rumeurs, l’Iran pourrait facturer 2 millions de dollars par transit. C’est désormais une route à péage. Gérée par ceux qui avaient mis le verrou.

Combien de temps ?

Alors oui, ce matin les marchés vont EXPLOSER, le pétrole va se faire DÉFONCER, ça semble évident à 2 heures de l’ouverture. Reste à voir combien de temps tout ça va durer. Non, parce que cette nuit, les marchés ont répondu comme si la guerre était finie. Mais la guerre n’est pas finie. Elle est suspendue. Pour deux semaines. Avec un accord qui reste flou sur les détails les plus importants. Les frappes continuaient d’ailleurs hier soir sur Israël, les Émirats, le Koweït et le Qatar. Israël a dit accepter le cessez-le-feu côté Iran, mais a démenti l’extension au Liban. Ce qui n’est pas du tout le sens de la déclaration du Pakistan. Le vrai test, sera peut-être de voir si les armateurs, les opérateurs de tankers, les assureurs vont effectivement reprendre les transits par Ormuz dans les prochains jours. Pas un ou deux pétroliers irakiens comme on en avait eu ces dernières semaines. Non, une vraie reprise du trafic maritime. Environ 20% de la consommation mondiale de pétrole passait par là avant la guerre. Ça ne se remet pas en route avec un post sur Truth Social. Ça prend du temps. Ça prend de la confiance. Et la confiance en ce moment, c’est la denrée la plus rare de la planète.

Les analystes sont clairs là-dessus : ce cessez-le-feu de deux semaines, ça suffira probablement à ramener le baril vers les 100$ – là où nous sommes d’ailleurs ce matin — les 100$ qui sont devenus le nouveau plancher depuis le début du conflit. Pour ce qui est des niveaux d’avant-guerre, on en est encore très loin. Mais pour l’instant, le cessez-le-feu permet aux marchés de respirer et aux traders de ranger leurs casques. Le problème, c’est que dans deux semaines, si les négociations à Islamabad n’ont accouché de rien — et les négociations de paix au Moyen-Orient, ça n’a jamais vraiment été du sprint — on se retrouve exactement au même endroit. Avec un WTI qui n’aura aucune raison de rester sagement à 100$ et qui pourra très vite aller refrapper les 115-120$ sans prévenir. On est peut-être sorti de l’auberge qui était au fond des bois et au fond du trou, mais il faut encore sortir du trou et de la forêt et si c’est la forêt de Sherwood, on cherche toujours Robin des Bois.

Et qu’est-ce qu’on en fait ?

Concrètement, si vous regardez vos portefeuilles ce matin, c’est la détente. Le soulagement. Les valeurs pétrolières vont souffrir à l’ouverture. Les valeurs de croissance vont respirer. Les compagnies aériennes, le transport maritime, la consommation — tout ce qui était comprimé par le choc pétrolier va rebondir. Et les obligations vont continuer leur remontée. Logique. Mécanique. Presque prévisible, même si on est tous plus intelligent APRÈS. Mais gardez quand même un œil sur les sorties de secours. Dans deux semaines, le film recommence. Et l’histoire récente nous dit que si Trump n’a pas réussi à obtenir ce qu’il voulait en six semaines de guerre. Il n’est pas évident qu’il y arrive en deux semaines de négociation à Islamabad. Les Iraniens ont leur plan. Les Américains ont leur liste. L’écart entre les deux est abyssal. Et entre-temps, la saison des résultats trimestriels commence la semaine prochaine et on va commencer à mesurer les vrais dommages que six semaines de baril à 115$ ont causés dans les marges des entreprises américaines. Ce sera intéressant.

Enfin. Quelque chose de concret. Des chiffres. Des bilans. De la vraie finance, quoi.
En attendant, profitez du rebond. Il est mérité. Il est logique. Et il sera probablement de courte durée. Parce que c’est comme ça que ça marche depuis six semaines. On espère, on monte, on déchante, on redescend. Et le cycle recommence. Sauf que cette fois, on a un acronyme pour l’expliquer. TACO. Passez une belle journée. Et si dans deux semaines on se retrouve exactement au même endroit, ne me dites pas qu’on ne vous avait pas prévenus.

Thomas Veillet
Investir.ch

You can no more win a war than win an earthquake.” – Jeanette Rankin