On est lundi matin et tout à l’air plutôt calme. On regarde les futures et on se dit que finalement la semaine commence dans une ambiance étonnamment décontractée avec une confiance inouïe. Surtout pour quelqu'un qui suit l'actualité et qui est un poil objectif. On n’a plus peur de rien et la seule chose qui nous intéresse, c’est quand est-ce que le S&P va taper les 10'000. Oui, parce que pendant que le monde brûle gentiment, Wall Street vient de boucler sa cinquième semaine de hausses consécutives. Comme si de rien n'était. Et tout le monde sourit tranquillement avec sérénité en attendant la fameuse « Jobs Week ». Cinq semaines de hausse d'affilée. On n’avait plus vu ça depuis mai 2020.
L’Audio du 4 mai 2026 2026
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Souvenir du COVID
Vous vous souvenez de mai 2020 ? C’était cette période merveilleuse où on était tous confinés à se demander si on aurait du papier toilette pour Noël et comment est-ce que fonctionnait cette foutue machine à pain. Eh bien voilà, nous y sommes spirituellement, on admettra tous que c’est pas pareil du tout, parce que cette fois tout va bien alors qu’à l’époque on montait juste parce que les gouvernements étaient tous frères et qu’ils avaient tous mis la main au portemonnaie pour soutenir des économies fermées et inexistantes en ce temps-là. La semaine sera pourtant chargée. Peut-être pas au début parce que le Japon et les Anglais sont fermés, mais on va rapidement attaquer les choses sérieuses avec les JOLTS dès mardi, les chiffres de l’emploi ADP mercredi et le grand show son et lumières du BLS avec les chiffres de l’emploi du mois d’avril qui sont agendés pour vendredi.
Trois occasions de se faire peur ou pas, pour le prix d’une. Et puis il y aura aussi du monde côté trimestriels, avec des boîtes comme Palantir, AMD, ARM, Novo Nordisk, Disney ou encore McDo, mais on aura le temps d’en reparler. Les futures, eux, montent légèrement en ce matin pratiquement automnal. Comme si l’été était déjà derrière nous et que, comme il faut bien commencer la semaine quelque part, autant la commencer dans le déni. Mais le vrai feuilleton du week-end, c’est évidemment et encore une fois le pétrole. Mais cette fois, c’est même pas à cause de Trump. L’OPEP+ s’est réunie dimanche, première réunion sans les Émirats arabes unis qui ont claqué la porte la semaine dernière. L’OPEP commence à ressembler à un groupe WhatsApp où les membres quittent un par un en silence. Le cartel a donc accouché dans la douleur d’une augmentation de production de 188’000 barils par jour pour juin. Soit MOINS que les 206’000 de mai. En gros, ils font semblant d’ouvrir le robinet alors que le tuyau d’approvisionnement est coincé parce qu’un type a marché dessus. Ils appellent ça « adopter une approche prudente avec une flexibilité totale » – une formule digne de ChatGPT.
Le baril dans le doute
Résultat des courses, il ne se passe pas grand-chose. Le WTI est toujours à 102$ – il faut dire qu’entre la communication de l’OPEP et ce matin, Trump a posté et l’Iran a répondu. Ce qui fausse un peu la donne de l’impact de l’OPEP. On notera quand même que très tôt ce matin, on estimait que la décision de l’OPEP était une bouffée d’air frais. Le WTI est passé brièvement sous les 100$ et on a trouvé ça « super ». Alors qu’on était à 55$ il y a 6 mois. Nous sommes donc à un niveau sur le baril qui, à n’importe quelle autre époque serait considéré comme une catastrophe nationale, mais qu’on présente aujourd’hui comme une bouffée d’air frais. Et pendant ce temps, à la pompe, l’Américain moyen pleure toutes les larmes de son corps en payant 4 dollars 45 le gallon d’essence (une hausse de 40 cents en une semaine), Le diesel est à 5.62 et lui aussi, il bat de records. Selon un expert, les Américains paient 152 millions de dollars de plus par jour qu’il y a une semaine, et 566 millions de plus qu’il y a neuf semaines. Mais le plus dure à vivre, c’est sûrement le fait de voir les conducteurs de Tesla qui font la fête devant les stations-services.
Et puis alors évidemment, ce matin, il y a le clou du spectacle : Trump. Notre génial orateur a encore parlé dimanche soir JUSTE AVANT L’OUVERTURE DES FUTURES SUR LE PÉTROLE. Il a remis son projet « FREEDOM » sur la table. Cette fois, on y apprend que les États-Unis vont escorter les navires des « pays neutres » à travers le détroit d’Ormuz à partir de lundi matin, heure du Moyen-Orient. Une opération « humanitaire ». Entre guillemets pour humanitaire, pare que c’est important, les guillemets. Il a ajouté également que toute interférence « devra être traitée avec force ». Donc c’est humanitaire, mais avec des missiles au cas où l’humanité ne suivrait pas la procédure. Évidemment, les Iraniens ont immédiatement déclaré que toute intervention américaine dans le détroit serait considérée comme une violation du cessez-le-feu. Donc on a un cessez-le-feu qui n’en est pas vraiment un, soutenu par un plan de paix iranien que Trump trouve « pas assez bon », pendant que Scott Bessent, le grand argentier, explique en off qu’on est « en train de faire suffoquer le pays ». Suffoquer. Le mot est joli. Ça sent l’humanisme à plein nez.
Nous en sommes donc à la dixième semaine de guerre, détroit toujours fermé comme un magasin le dimanche en Suisse, Trump qui joue les capitaines de remorqueur avec un porte-avions, les Iraniens qui chargent leurs missiles qui leur reste, « juste au cas où », l’OPEP qui se déchire en interne, le baril qui flirte avec les 100 dollars depuis des semaines, et les marchés sont au plus haut de tous les temps. Enfin, surtout aux USA.

L’économie US nous rejoue « Die another Day »
Et c’est là qu’on entre dans le grand mystère du moment, le truc qui interroge tous les économistes du monde – les économistes objectifs, bien sûr – le paradoxe qui fait que même les permabears commencent à douter de leur propre existence : malgré tout ce bordel, l’économie américaine encaisse comme jamais. Pétrole à 100 balles, taux à 4.40%, inflation qui colle au plafond, guerre au Moyen-Orient qui rentre dans son troisième mois, FED qui ne baisse pas les taux, et toujours rien. Pas de récession. Pas de craquement. Juste une croissance qui avance gentiment comme un escargot qui aurait macéré dans la chartreuse, mais qui avance quand même. Du jamais vu, ou presque.
Pour l’instant, le marché de l’emploi tient. La consommation tient. Les boîtes investissent (surtout dans l’IA, parce qu’évidemment, en 2026, si vous n’investissez pas dans l’IA, vous êtes considéré comme un dinosaure). Le PIB progresse, lentement mais sûrement. Les licenciements restent contenus. Bref, sur le papier, le tableau est presque idyllique. Sauf que voilà — quand on ouvre le capot, on découvre que cette belle mécanique tourne sur trois cylindres et demi, et que les trois cylindres en question s’appellent les riches, les très riches, et les très très riches. Oui, parce qu’il faut quand même appeler un chat un chat : la résilience américaine actuelle, c’est essentiellement l’effet richesse en mode stéroïdes. Les marchés montent, les portefeuilles gonflent, les ménages aisés prennent leurs bénéfices boursiers et les dépensent, et tout ce petit monde maintient le PIB à flot. La théorie est connue depuis Keynes, vérifiée mille fois : quand vous voyez votre patrimoine augmenter de 30%, vous changez la cuisine, vous prenez l’option VIP au concert, vous offrez un séjour aux Maldives à la famille. Et en ce moment vous vendez la Range SVR pour aller acheter une voiture électrique. N’importe quelle voiture électrique.
En attendant…
Et pendant ce temps, en bas de l’échelle, c’est une autre histoire. L’autre moitié de l’Amérique — celle qui ne possède pas de portefeuille chez Robinhood, celle qui paie son plein d’essence à 4,45 dollars le gallon, celle qui regarde le prix du caddie au Walmart en se disant qu’il y a un truc qui cloche — cette moitié-là, elle galère. L’épargne post-Covid s’est évaporée comme une promesse de campagne, les salaires ralentissent, et le pouvoir d’achat se fait grignoter façon castor. C’est ce qu’on appelle pudiquement « l’économie en K » : les uns montent, les autres descendent, et statistiquement on fait semblant que tout va bien parce que la moyenne, elle, reste à peu près stable. Oui, comme la statistique du gars qui a la tête dans le four et les pieds dans le congélateur : en moyenne, il est confortable. Chirac aurait appelé ça « la fracture sociale ». Mais le truc qui fascine vraiment, c’est que ce déséquilibre TIENT. Et il tient depuis vachement longtemps. Tous les économistes annonçaient la récession pour Q3 2024. Puis Q1 2025. Puis Q3 2025. Maintenant on est à Q2 2026 et on attend toujours. La récession, c’est devenu une espèce de prophétie auto-différée : plus on l’annonce, plus elle recule, comme si l’économie américaine s’amusait à lire les rapports des analystes pour faire exactement le contraire par esprit de contradiction.
Le moteur de tout ça, on le connaît et c’est probablement l’IA. C’est elle qui justifie les valorisations, c’est elle qui pousse les capex des grosses boîtes, c’est elle qui maintient l’optimisme structurel. Tant que NVIDIA fait ses chiffres et que Microsoft balance des dizaines de milliards dans des datacenters, le narratif tient la route. Il faudrait être fou pour aller contre la tendance. Mais le jour où une de ces deux briques se fissure – et on a envie de dire que ça finira par arriver, parce que les arbres ne montent jamais jusqu’au ciel, c’est tout l’édifice qui va tanguer. Mais bon, en attendant, on profite du spectacle. L’économie US est résiliente et ceux qui font du pognon en bourse continuent de dépenser pour ceux qui n’en ont pas les moyens, la fracture entre les riches, les très riches et les très très riches et les autres, ne cesse de s’agrandir et le pays est de plus en plus divisé – financièrement, économiquement et politiquement. Mais pour l’instant, jusque-là, ça va.
Et puis il y a le Japon
Et puis y a le Japon qui a fait parler de lui en fin de semaine dernière. Le Japon, ce pays merveilleux où les trains partent à l’heure, où l’on s’excuse de respirer trop fort dans le métro et où la banque centrale a passé trente ans à essayer de faire renaître l’inflation. Eh bien figurez-vous que ladite banque centrale, accompagnée du gouvernement, a claqué environ 35 milliards de dollars pour empêcher le yen de finir à la casse. Quand on aime, on ne compte pas. Donc, jeudi dernier, le yen tapait gentiment ses 160 contre le dollar et Tokyo a décidé qu’il était temps d’arrêter le massacre. Ils ont sorti la sulfateuse à billets, ont racheté du yen à tour de bras un jeudi en pleine semaine de la « Golden Week » et hop, le yen rebondit de 2,4% en une journée. Bravo, médaille en chocolat, applaudissements polis.
Sauf que — et c’est là que ça devient drôle — pendant que les Japonais essaient héroïquement de tenir leur monnaie à bout de bras, le pétrole, lui, se prend pour une fusée SpaceX à cause de la petite sauterie en cours entre les États-Unis et l’Iran.
Le Brent a flirté avec les 125 dollars la semaine dernière. Et comme le Japon importe 90% de son pétrole et le paie en dollars (oui, les mêmes dollars qu’ils essaient de vendre pour soutenir leur yen, vous suivez ? La boucle infernale est magnifique), chaque dollar plus cher ajoute une louche d’inflation dans la marmite. L’inflation japonaise est à 1,8%, ce qui dans n’importe quel autre pays passerait pour un mardi tranquille, mais qui au Japon équivaut à peu près à une éruption volcanique macroéconomique. Les analystes expliquent gentiment que cette intervention est « un pansement sur une plaie qui aurait besoin de points de suture ». Traduction pour le commun des mortels : ça ne sert à rien si on ne monte pas les taux. Mais Takaichi, la nouvelle Première ministre, ne veut surtout pas les monter, parce qu’elle a un programme fiscal aussi serré qu’un slip de bain. Et la BOJ, fidèle à elle-même, regarde ses pieds en sifflotant pendant qu’Ueda refuse de s’engager sur quoi que ce soit. Pour couronner le tout, Tokyo envisage maintenant d’aller intervenir sur les marchés à terme du pétrole. Le Japon, deuxième plus grand consommateur d’or noir d’Asie, va essayer de manipuler le prix du pétrole mondial. Bonne chance les copains, on vous regarde.
Conclusion sanglante
Récapitulons de ce somptueux lundi matin calme et grisâtre. D’un côté, nous avons un président américain qui transforme une zone de guerre en croisière humanitaire armée jusqu’aux dents avec son « Project Freedom », un OPEP+ qui se désintègre par les bords, des Iraniens qui menacent de tout faire péter à la moindre escorte et un Bessent qui parle d’asphyxier un pays. De l’autre, une économie américaine qui refuse obstinément de plier malgré tous les signaux d’alerte, portée à bout de bras par le top 10% de la population et par narratif IA qui est toujours au top. Et au milieu, un Japon qui crame ses réserves pour un résultat qui durera aussi longtemps qu’un printemps en Suisse.
Ce matin, le Japon est fermé et Londres est fermée aussi. Donc forcément, la liquidité va être réduite, les volumes vont être ridicules, et statistiquement, ça devrait être un lundi un peu plus calme. Reposant ? Non. Calme ? Peut-être. Disons que c’est l’œil du cyclone, le moment où l’on profite du silence relatif pour faire l’inventaire des dégâts avant la prochaine rafale. Petit détail qui ne va pas plaire à tout le monde mais qu’il faut quand même signaler, le 10 ans japonais est à nouveau autour de 2,5%. Pour les jeunes, je précise qu’on n’avait plus vu ce genre de niveau depuis l’époque où Bill Clinton expliquait qu’il n’avait « pas eu de relations sexuelles avec cette femme ». Et avant que vous ne sortiez le champagne en hurlant « ça y est, le Japon est sorti de la déflation, gloire à Ueda », laissez-moi gentiment vous rappeler que le Japon est le plus gros créancier des États-Unis (devant la Chine), que son secteur financier est gavé de JGB jusqu’aux yeux, et que quand le 10 ans nippon monte sérieusement, ça veut dire que les capitaux japonais qui sont allés chercher du rendement aux quatre coins du monde pourraient bien commencer à rentrer à la maison.
C’est ce qu’on appelle, en jargon de salle des marchés, « l’unwind du carry trade yen ». C’est ce qui avait déclenché le mini-krach d’août 2024, vous vous souvenez ? La VIX qui passe de 16 à 65 en trois jours, le Nikkei qui se mange -12% en une séance, les portefeuilles qui pleurent du sang ? Sauf qu’à l’époque, le 10 ans japonais était à 1%. Aujourd’hui, on est à 2,5%. Faites le calcul vous-mêmes. Donc oui, ce matin c’est calme. Pour l’instant. Parce que pendant que Trump joue au capitaine Haddock dans le détroit d’Ormuz, que l’économie américaine fait du surplace en faisant croire qu’elle court, et que le yen survit sous oxygène, le vrai détonateur du prochain craquement est peut-être en train de se charger silencieusement à 9’000 kilomètres d’ici. Et personne, je dis bien : personne, n’en parle.
Soyez-fort, que la force soit avec vous et on se voit demain !
Thomas Veillet
Investir.ch