Hier on a quand même réussi à prendre des profits tout en se souvenant qu’on était toujours en guerre et que cessez-le-feu ne veut pas dire que la paix est parmi nous. Il y a eu des échanges de missiles dans le détroit d’Ormuz entre Américains et Iraniens. Et les marchés ont moyennement apprécié. Le baril s’est traité dans un range de 7$ mais à la fin, Trump a déclaré que ces échanges de missiles à tout va n’étaient qu’une « petite tape affectueuse ». Une « love tap » selon ses mots. On se tire dessus dans le détroit, on s’essuie les pompes sur le cessez-le-feu, les indices étaient en baisse, mais ce matin les futures remontent déjà, parce que ça ira mieux demain. Et ce soir, y a NFP.

L’Audio du 8 mai 2026

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LE LOVE TAP DU SIÈCLE

Commençons par le morceau de bravoure de la nuit. Vers 21h heure suisse hier soir, trois destroyers de la Navy — l’USS Truxtun, l’USS Rafael Peralta et l’USS Mason — ont décidé de traverser le détroit d’Ormuz, comme si de rien n’était. Sauf qu’en fait, il était quand même quelque chose. L’Iran leur a balancé des missiles, des drones et des petits bateaux. Les Américains ont riposté en frappant le port de Qeshm, des sites de lancement de missiles, des centres de commandement et toute une série d’installations militaires « responsables de l’attaque ». Verdict final : « aucun actif américain n’a été touché ». Ce qui, dans le langage Pentagone, veut dire qu’on a tout cassé chez l’autre et qu’on est rentré à la maison sans une éraflure. Après, je dis que l’Iran leur a balancé des missiles, pour être franc, on ne sait pas trop qui a commencé puisque les deux se renvoient la balle, si l’on en croit les deux camps : c’est la faute à personne.

Trump, fidèle à lui-même, s’est fendu d’un post pour expliquer que les Iraniens « sont tombés au fond de l’océan so beautifully, very much like a butterfly dropping to its grave ». En gros, les Iraniens “sont tombés dans l’océan avec grâce, comme un papillon tombant dans sa tombe.” On a connu des présidents américains moins poétiques. Puis, dans la foulée, il appelle ABC News pour préciser que le cessez-le-feu tient toujours. Que ce qu’on vient de voir, c’est « juste une petite tape d’amour ». À ce stade, soit Trump n’a pas la même définition du mot « cessez-le-feu » que le reste de l’humanité, soit il vient d’inventer un nouveau registre diplomatique entre la déclaration de guerre et l’appel à la paix. Je crois qu’il faut commencer à admettre que ce cessez-le-feu est un cessez le feu a options. Ils ont l’interdiction de se tirer dessus, sauf quand ils ont le droit. Pour relâcher la pression. C’est un peu comme quand t’es au régime, de temps en temps, t’as le droit à un jour où tu manges ce que tu veux. Mais t’es toujours au régime. Le cessez-le-feu, c’est pareil. Tu ne tires pas, sauf un jour de temps en temps où tu peux tirer. Et c’est comme pour les régimes, le jour où tu t’autorises plus de jours où tu manges ce que tu veux, que de jours de régime, t’es plus au régime. Le cessez-le-feu, quand tu commences à tirer tous les deux jours, c’est plus un cessez-le-feu. Mais Trump s’accroche à ses convictions. Le mec a dû arrêter son dernier régime il y a 9 ans mais il est persuadé, qu’il est toujours membre chez Weight Watchers alors que le programme a changé 14 fois entre deux.

Deux salles deux ambiances

Pendant que Donnie le poète raconte sa vérité à coup de strophes et de vers, sur le terrain, l’Iran ne rigole pas et n’utilise pas le même langage et rejette publiquement le plan de paix américain en 14 points, qualifie « Project Freedom », de « stratagème », et prévient que le détroit restera fermé jusqu’à ce que les États-Unis paient des réparations de guerre. Et ensuite, ils vont demander à voir comment la marmotte elle met le chocolat dans le papier et ils voudront que Trump vienne signer l’accord déguisé en danseuse du Crazy Horse avec des plumes partout. Pour faire simple, toute cette équipe de branquignoles, d’un côté comme de l’autre se paluchent sur leur histoire de plan de paix alors que l’on sait tous que personne ne veut faire la moindre concession. C’est un peu comme mon ex-femme qui disait que l’on pouvait toujours débattre sur tous les sujets, pour autant qu’elle ait raison à la fin. En résumé, la question n’est pas de savoir s’ils vont recommencer à se foutre sur la gueule, la question est plutôt : « Quand est-ce qu’ils vont recommencer à se mettre la misère ».

Pendant ce temps, Wall Street monte – enfin on n’est pas monté hier, mais disons qu’on s’est créé des opportunités d’achat durant la séance d’hier et ce matin les futures sont déjà en hausse, parce que Trump nous a laissé entendre que c’était pas si grave, après tout ce ne sont que des missiles avec plein d’amour dedans et des mitrailleuses lourdes qui sont équipées pour distribuer de la joie et du bonheur à chaque rafale. Du coup, on va bien finir par trouver un accord, la paix sera signée, jusqu’à que l’on recommence à se balancer des missiles à la gueule, parce que fondamentalement, on se hait beaucoup trop à la base. Et nous, investisseurs, traders, fund managers et autres brasseurs d’air professionnel, on continue à trouver des raisons de NE PAS VENDRE.

Le pétrole dans tout ses états

Forcément, dans ce contexte, le baril a vécu une belle séance. Durant la journée, le WTI a perdu près de 6% jusqu’à 90.30$ vers 16h, sur les espoirs d’une réouverture du détroit. Puis remonté à 97$ vers 19h15 quand est tombée la rumeur des frappes US. Puis re-redescendu de 1.5% juste avant la cloche. Puis re-re-grimpé de 2% pendant la nuit après les confirmations de combats de la part de la Marine Américaine.. Le pauvre trader sur l’énergie qui a essayé de survivre à la séance d’hier, a probablement vieilli de cinq ans en 12 heures.

Et puis alors, pendant que tout le monde s’envoie la vaisselle à la tronche, le patron de Shell qui état confortablement assis dans son bureau de Londres et dans son costard à 5’000 balles, a tout de même glissé aux investisseurs que le marché du pétrole fait face à une pénurie d’un milliard de barils, et que ça empire chaque jour que dure la guerre. Alors juste pour que vous visualisiez bien la chose ; un milliard de baril, c’est 159 milliards de litres de pétrole. Si on le répandait sur le sol, ça créerait un lac visible depuis l’espace, mais c’est aussi l’équivalent de 63’600 piscines olympiques remplies de pétrole et il faudrait 5’300’000 camions citernes pour le transporter et avec un milliard de barils, on pourrait rouler de la terre à la lune, puis revenir. Et repartir. Et revenir. 2’700’000 fois. Pendant ce temps, le prix de l’essence aux US a passé les 4.50$/gallon pour la première fois depuis juillet 2022. Six mois avant les midterms. Trump a donc deux options : signer la paix très vite, ou accepter que les électeurs américains paient leur plein cet été en grognant à la pompe. Jusqu’à présent, il a choisi de menacer l’Iran sur les réseaux et d’estimer que se prendre des missiles en pleine tronche, c’est des petites tapes d’amour. Il faut reconnaître que ça doit être plus facile d’imager la chose quand c’est pas toi qui te fais défoncer à coup de tomahawks.

Pause

Côté actions, c’est la fin de la série. Le S&P 500 lâche 0.38%, le Nasdaq reculait de 0.12% à 28’774 – il faut reconnaître qu’on était quand même loin du krach boursier et le Nasdaq a quand même pris 6’000 points en 6 semaines, alors une correction de 0.12% pour trois missiles qui se courent après, c’est pas cher payé. Le Dow capitulait aussi et n’arrive pas à clôturer au-dessus des 50’000. C’est la deuxième fois en deux jours que le Dow casse les 50’000 dans la journée et qu’il redescend comme un « magnifique papillon qui tombe dans sa tombe ». La star incontestée de la séance c’était Datadog qui explosait de 31%. Les résultats sont solides, la guidance relevée, la cybersécurité boostée par l’adoption massive de l’IA dans les entreprises. La boîte vient de prendre +95% en quatre semaines et a re-testé son record absolu des 200$. Pendant que tout le monde regarde Nvidia, Datadog est tranquillement en train de devenir la nouvelle obsession.

À l’autre bout du parking, le drame du jour : Zoetis -21.5% après avoir massacré ses guidances. Apparemment, soigner les chats et les chiens n’est plus un business aussi défensif qu’on le croyait. Whirlpool -12%, le fabricant de lave-linge accuse la guerre d’Ormuz de plomber la demande américaine — version moderne du « la canicule a tué nos ventes de chauffage ». Planet Fitness -31%, les Américains arrêtent d’aller à la salle. Shake Shack se fait défoncer de 28% : les Américains arrêtent aussi de manger des burgers à 18$, mais par contre Mc Donald’s a fait mieux que les attentes, visiblement quand la récession commence à poindre à l’horizon et que le gallon s’installe à 4 dollars 50, on préfère le Happy Meal au restaurants trop prétentieux. Quand l’Empire de la consommation tombe en panne d’essence, le burger à 1$ vit sa meilleure vie. Côté chips, gros dégagement : ARM -10% malgré des résultats supérieurs aux attentes, c’était pas suffisant. D’ailleurs tout le secteur semiconducteur était sous pression. Marvell -7%, Applied Materials -4.2%, AMD -3.1% après le +16% spectaculaire de la veille. Apparemment le secteur veut bien monter au ciel, mais pas d’un coup d’un seul. Faut faire des pauses. Le SOX est toujours en hausse de 61% depuis début mars, donc pas encore de raison d’appeler le SAMU. Et au milieu de cette fête, un absent remarqué : Nvidia. Le ratio NVDA/SOX touche un plus bas de deux ans. Intel +200% depuis le 1er janvier, Micron +126%, AMD +89% et Nvidia +14%. La rotation hors des hyperscalers vers les outsiders du semi est en train de tout réécrire. Le roi est encore sur le trône, mais il commence à recevoir des regards bizarres de la part de ses sujets.

Licenciements diplomatiques

Cloudflare annonce 1’100 licenciements — 20% de l’effectif — et publie une lettre qui mérite d’être encadrée. Citation : « Ces actions ne sont pas un exercice de réduction de coûts. » Ah bon. Et qu’est-ce que c’est, alors ? « C’est Cloudflare qui définit comment une entreprise high-growth crée de la valeur dans l’ère des agents IA. » On ne licencie plus, on redéfinit la création de valeur. L’usage interne de l’IA chez Cloudflare a augmenté de 600% au Q1, donc évidemment, on n’a plus besoin d’un cinquième des humains. Le marché, lui, n’a pas adoré la poésie : -19% after-hours. À côté, Upwork -24% du staff, Bill Holdings (-30%), Coinbase -14%, Block -40% il y a trois mois : la nouvelle ligne de comm’ est désormais établie. « Ce n’est pas un plan social, c’est une transformation agentique. » Les RH du monde entier ont trouvé leur excuse pour les dix prochaines années. Préparez-vous, dans votre agenda, c’est pour bientôt.

Petit bonus géopolitique commerciale internationale, hier, des juges de New York ont invalidé les tarifs de 10% imposés par Trump en février sous la Section 122. Verdict d’un panel de trois juges : Trump n’a pas le droit. Mais — petite subtilité juridique — l’injonction ne s’applique qu’aux deux entreprises plaignantes et à l’État de Washington. Les autres importateurs continuent de payer en attendant l’appel. Pour info, les douanes US ont collecté 8 milliards de Section 122 rien qu’en mars. Pendant ce temps, les remboursements des anciens tarifs IEEPA (170 milliards) commencent à atterrir dans les comptes bancaires. Et pendant qu’il se fait encore une fois humilier par des juges, dans la même journée Trump a donné jusqu’au 4 juillet à l’Union européenne pour ratifier l’accord commercial négocié en juillet 2025, sous peine de hausse immédiate des tarifs auto. Von der Leyen répond qu’ils toujours autant motivés pour trouver un deal. Traduction : on traîne les pieds, mais on sourit quand même. Aucune réaction de part et d’autre de l’Atlantique. Le marché a appris à ne plus paniquer pour chaque tweet de Trump. C’est probablement une compétence qu’on enseignera dans les MBA d’ici cinq ans.

Le grand rendez-vous

L’Asie ouvre dans le rouge mais sauve la semaine. Nikkei -0.9% mais +4% sur la semaine, KOSPI -1.6% mais +11% cette semaine. Hang Seng -1.3%, CSI 300 -1%. Le marché chinois retient son souffle avant le sommet Trump-Xi des 14-15 mai à Pékin — sommet déjà reporté une fois à cause de la guerre, et que Pékin n’a pas vraiment envie de tenir tant que le détroit reste fermé, l’or est à 4720$, le 10 ans US est à 4.39%, le 10 ans japonais est à 2.49% et le Bitcoin vaut 79’500$. Et nous voilà arrivés au plat principal de l’après-midi : les Non-Farm Payrolls d’avril. Et sur ce coup-là, le marché part avec un cocktail de signaux contradictoires. Hier, les jobless claims sont sortis à 200’000. Un niveau toujours aligné aux plus bas historiques.

La productivité Q1 a battu les attentes (+0.8%) et le coût unitaire du travail s’est légèrement refroidi (+2.3% vs +2.6% attendu). Bref, tout va bien. Ou tout ça n’a rien à voir avec la guerre. Ou les chiffres n’intègrent pas encore le choc d’Ormuz. La vraie question c’est : est-ce que les disruptions causées par le conflit ont commencé à se voir dans l’embauche ? Le consensus parle de 60’000 à 65’000 créations d’emplois. Le taux de chômage attendu : 4,3 %. Mais à ce stade, le marché obligataire a déjà acté que la Fed ne bougera plus de l’année — Powell est en transition vers Kevin Warsh, l’incertitude géopolitique paralyse tout, et personne au FOMC n’a envie de sortir du bois. Si les NFP sortent très chauds, ça va re-tendre toute la courbe et secouer les actions. S’ils sortent faiblards, on aura le débat « ralentissement vs Fed dovish » et le marché tirera dans tous les sens. La seule chose certaine : ça va bouger. Enfin, ça devrait bouger…

Conclusion

Hier dans cette même chronique, on disait avoir « craqué le code » du marché. 24 heures plus tard, on découvre qu’il n’y avait pas de code. Il y avait juste Trump avec son téléphone, l’Iran avec ses petits bateaux, le pétrole avec son syndrome bipolaire, et un Dow qui n’arrive pas à clôturer au-dessus des 50’000 malgré deux essais. Pendant ce temps, Goldman dit que tout repose sur le capex IA. Cloudflare licencie 20% de ses humains et appelle ça de la création de valeur. Datadog prend +31% en une séance. Et un président américain qualifie un échange de missiles de petite tape d’amour.

Si vous cherchiez encore une raison de croire en l’efficience des marchés, c’est peut-être le moment d’ouvrir une autre bouteille. Bon vendredi à tous et bonne lecture des NFP cet après-midi. Ça va au moins nous occuper.

Passez un excellent week-end et à lundi – lundi où j’aurais une communication IMPORTANTE à vous faire.

Thomas Veillet
Investir.ch