On l'avait dit hier : tout allait bien, sérénité absolue, cinq semaines de hausses et un détroit fermé qui n'intéressait plus personne. Eh bien voilà, fin de la récréation. Wall Street a fini dans le rouge après que les Émirats se soient pris des missiles et des drones iraniens dans le museau, que Fujaïrah ait pris feu, et que Trump ait déclaré que l'Iran serait « rayé de la surface de la Terre » s'il touchait à un navire américain. RAYÉS DE LA SURFACE DE LA TERRE. La diplomatie selon Trump est toujours bien présente. Le pétrole remontait et le 30 ans US a cassé les 5%. Du coup, les traders parient à 70% sur une hausse de tau. La sérénité, ça allait bien cinq minutes.
L’Audio du 5 mai 2026
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Le cessez-le-feu qui ne tient plus que par un fil
Je ne sais pas si vous vous souvenez de ce fameux cessez-le-feu du 8 avril ? Ce truc magnifique que personne n’avait vraiment signé, que personne n’avait vraiment envie de respecter, parce que franchement, la négociation c’est pas très intéressant. Eh bien depuis le 8 avril, tout le monde trouvait ça « super » et ça nous a quand même bien permis de « pricer la paix », de passer à autre chose et de battre des records sur le S&P500, le Nasdaq et Intel. Eh bien hier, vers 14 heure, l’Iran a décidé que ce cessez-le-feu était devenu un peu trop encombrant à respecter. Le ministère de la Défense des Émirats arabes unis a annoncé sur X qu’il était en train d’intercepter « des missiles balistiques, des missiles de croisière et des drones » venus d’Iran. Trois ont été interceptés, un quatrième est tombé dans la mer. Et un drone iranien a fini par mettre le feu au site pétrolier de Fujaïrah, qui, pour rappel, était jusqu’ici l’une des dernières routes d’export d’hydrocarbures du Golfe encore à peu près viables depuis que Ormuz est devenu un parking longue durée. Premières frappes contre des installations civiles dans un pays du Golfe depuis plus d’un mois. Le cessez-le-feu indéfini commence à se définir avec une précision millimétrique : il a duré exactement 26 jours. Bien que Trump n’ait pas encore annoncé la fin « officielle » du cessez-le-feu, il a pris un sacré coup dans l’aile. Et tout le monde accuse tout le monde de nouveau.
Parce qu’en parallèle, l’Iran a balancé que deux de ses missiles avaient touché un navire de guerre américain qui essayait d’entrer dans Ormuz, forçant ledit navire à faire demi-tour. Sauf que dix minutes plus tard, le US Central Command a rétorqué qu’aucun navire américain n’avait été touché, démenti catégorique. Trump a enchaîné ensuite sur Truth Social en expliquant que l’Iran avait tiré sur des navires d’autres pays, dont un cargo sud-coréen. Pour faire bonne mesure, il a appelé la Corée du Sud à rejoindre la guerre contre l’Iran. Tant qu’à inviter du monde au barbecue, autant ratisser large. Et pendant ce temps, l’amiral Brad Cooper, chef du CENTCOM, expliquait avoir repoussé des attaques de drones, missiles et embarcations légères iraniennes pendant qu’il escortait deux navires battant pavillon américain dans le détroit. Six bateaux iraniens coulés, selon les Américains. Pas un seul, selon les Iraniens. Comme disait Fox Mulder dans X-Files ; « la vérité est ailleurs ». En tous les cas, le projet FREEDOM est une réussite totale, puisqu’en moins de 24 heures, Wall Street s’est immédiatement À NOUVEAU senti concerné par la guerre et ses conséquences. Pour combien de temps, on n’en sait rien, mais le problème est de retour sur nos écrans Bloomberg. Et il y a un truc qui a changé – je vais vous le dire – c’est que les posts de Trump sur les réseaux sociaux ont moins d’impact qu’il y a trois semaines. Le pattern commence à fonctionner beaucoup moins bien.
Le pétrole prend l’ascenseur, l’obligataire prend la sortie de secours
Évidemment, le pétrole adore ce genre de soirée animée. Le WTI a pris 4,4% à 106,42. Ça se calme un peu ce matin, mais visiblement au-delà de l’aspect de la guerre où tout le monde commence à comprendre que c’est une question de temps pour que le régime iranien soit asphyxié par Trump et ses amis, les intervenants sont également en train d’admettre que le pétrole n’est pas près de rebaisser. D’ailleurs, hier, le CEO de Chevron a fait son petit numéro devant les médias pour expliquer tranquillement que des pénuries physiques de pétrole allaient commencer à apparaître. Concrètement. Et à l’échelle mondiale. D’abord en Asie, puis l’Europe, et finalement même aux États-Unis (qui est quand même le plus gros producteur mondial). Mike Wirth a affirmé : « La demande va devoir s’ajuster pour s’aligner sur l’offre. Les économies vont devoir ralentir. » LES ÉCONOMIES VONT DEVOIR RALENTIR. Tout a fait le genre de mots qu’on aime entendre.
Pour bien enfoncer le clou, il a comparé la situation aux chocs pétroliers des années 70 – ceux avec le rationnement et les files d’attente devant les stations-service. On entend déjà parler d’essence à 5 dollars le gallon au mois de juin aux USA – pile-poil juste avant la « driving season ». Et pour ceux qui pensent que ce n’est qu’une histoire de pétrole : Spirit Airlines a tout simplement arrêté ses opérations ce week-end parce que le kérosène est devenu inabordable et Lufthansa va annuler 20’000 vols parce que c’est trop cher. Sur l’obligataire – chose dont on parle moins – le tableau est encore plus saisissant. Le 30 ans américain a franchi les 5% en intraday (jusqu’à 5,03%) et le 10 ans est passé de 4,38% à 4,45%. Mais surtout, et c’est là que la photo est en train de changer ; les futures montrent maintenant que 70% des traders anticipent une HAUSSE des taux Fed d’ici avril 2027. Pour rappel, il y a deux mois, on tablait sur des baisses. Les banques d’affaires sont toutes en train de tourner la veste. Je crois que là tout de suite, on peut commencer à dire que le scénario qui nous tenait la main depuis que Powell a pivoté il y a près de 30 mois – le scénario qui disait : « la Fed va baisser les taux » est en train de mourir de sa belle mort. On vient de passer de « combien de baisses cette année » à « combien de hausses » en l’espace d’un trimestre. Le marché obligataire est maintenant en train de « pricer » un scénario où Warsh serait obligé de remonter les taux pour étouffer une inflation pétro-importée. ON PRICE QUE WARSH qui arrive le 15 mai avec la mission de baisser les taux confiée par Trump, va DEVOIR MONTER les taux. Les midterms pour Trump commencent à sentir le poisson pas frais qu’on a oublié dans le coffre de la voiture en plein soleil.
Le paradoxe du consommateur
Et au milieu de tout ça, le grand mystère continue – on en parlait hier – le consommateur américain dit qu’il est au fond du trou. Aujourd’hui, 55% des Américains pensent que leur situation financière se dégrade et c’est le plus haut niveau jamais enregistré ; mais il continue de dépenser comme si demain n’existait pas. Ventes au détail +1,7% en mars. Dépenses cartes +3,6% selon les experts. Earnings du S&P 500 attendus à +27,1% YoY – meilleur trimestre depuis Q4 2021. Marges au plus haut depuis 2009. Coca, Visa, Mastercard, Starbucks, tous en mode « tout va bien Madame la Marquise ». Les données macros qu’on nous publie semblent contradictoires comme jamais et au final personne ne sait plus à quel saint se vouer. Seule certitude : la cote de popularité de Trump est tombée à 34%, plus bas du second mandat, et seulement 22% des Américains approuvent sa gestion du coût de la vie. Le vrai juge de paix de cette histoire, sera probablement le prix du gallon et lui, il est en train de coûter des votes au Président. Trump va devoir se bouger s’il veut conserver une chance de faire son one-man-show 24 mois de plus.
Bref, hier les marchés ont baissé parce que le sujet du pétrole, de la guerre et de la hausse des taux refait surface. On ne va pas oublier que ce marché a une mémoire très très courte et que la moindre bonne nouvelle peut à nouveau nous pousser dans le dos – d’ailleurs les futures sont déjà en hausse ce matin, puisque visiblement, Trump n’a pas encore rayé l’Iran de la surface du globe. Hier le Nasdaq a donc perdu 0.19% – on voit que c’est pas non plus la panique – et le S&P500 abandonnait 0.41%. En Europe l’Allemagne a reculé de 1.24%, pendant que la France plongeait de 1.71%. Vous l’aurez compris, le thème général de la séance d’hier c’est « Oh My God, le pétrole remonte et le cessez-le-feu indéfini est en train de montrer ses limites ». Néanmoins, on notera quand même que malgré le « stress ambiant » qui remontait un peu, il y a quand même des actions techs liées aux semiconducteurs qui sont en plein délire et qui ne savent pas du tout où se trouve le Moyen Orient, ni à quoi ça sert. Micron a terminé en hausse de 6% et le SOX – même s’il terminait en baisse – est tout de même parvenu à battre un plus haut historique DURANT la séance. Mais la palme de la séance tous marchés confondus revient sûrement à SOITEC en France. Soitec qui valait 24 euros au début du mois de février, vient de dépasser les 150 euros hier. Le titre explose parce qu’ils font…. des semiconducteurs et qu’hier, une banque d’affaire allemande a augmenté son objectif de prix de 70 à 150. Alors que le titre valait 132. Donc. L’analyste pensait que ça valait 70 balles jeudi dernier – vendredi, pendant que c’est fermé, il refait ses calculs et nous annonce 150 comme nouveau prix. Et c’est atteint lundi matin à l’ouverture. Voilà. J’adore ce métier parce qu’on est toujours capable de trouver des conneries plus impressionnantes les unes que les autres.
En Asie, on se méfie
L’Asie s’est réveillée ce mardi avec la même gueule de bois géopolitique que Wall Street, sauf qu’il manquait la moitié des invités à la fête. Le Japon, la Chine et la Corée du Sud étaient fermés — ce qui transforme une séance asiatique en partie de poker à trois joueurs dont deux dorment encore. Volumes ridicules, liquidité en pointillé, et les rares survivants ont récupéré le mauvais sentiment de Wall Street. L’Australie était en baisse de 0.6% et la Banque Centrale Australienne s’apprête à monter ses taux de 25 points de base aujourd’hui — sa troisième hausse de l’année, on est en mai et c’est déjà la troisième. Et qui est-ce qu’il faut blâmer pour ça ? Roulements de tambour : l’Iran, la guerre, Ormuz, vous choisissez. La RBA avait déjà cité les perturbations d’Ormuz comme justification de son tour de vis de mars. On y retourne. Le pétrole grimpe, l’inflation aussi, donc on resserre. À Hong Kong, le Hang Seng a lâché 0,8%, tiré vers le bas par la tech qui s’est synchronisée sur le tempo des Américains.
Côté futures américains, le future S&P est en hausse de 0.2%. En résumé, personne ne sait quoi faire, tout le monde attend la prochaine déclaration de Trump ou le prochain missile iranien — ça sera selon ce qui arrive en premier. L’or est à 4’542$ et c’est la valeur refuge où personne ne se réfugie, le Bitcoin est à 81’000$ et Strategy retrouve des couleurs. Et puis donc, le rendement du 10 ans US est 4.44%, pendant que le 30 ans est toujours au-dessus des 5%. La dette américaine vient de passer les 39’200 milliards et sachant que le pays s’endette de 7.58 milliards par jour, on atteindra les 40’000 milliards dans le courant du mois d’août. Ça n’a strictement rien à voir avec ce qui se passe en ce moment, mais j’aimerais bien qu’on n’oublie pas la chose non plus. C’est comme le rendement du 10 ans japonais – il est fermé aujourd’hui, mais on en reparlera.
Pendant que le pétrole flambe, le reste du monde corporate fait son cirque
Comme si les missiles iraniens n’étaient pas un programme assez chargé, lundi a aussi été la journée préférée des amateurs de drama d’entreprise. Et aussi un peu de la macro de base. La première chose à retenir c’est qu’Amazon devient AUSSI un transporteur, FedEx et UPS se prennent une rouste mémorable. Bezos – pardon, Jassy maintenant – a lancé Amazon Supply Chain Services, ouvrant son réseau logistique à toutes les entreprises qui en veulent. Résultat des courses : UPS -10,47%, FedEx -9,11%, et Amazon qui finit en hausse de 1,4%. Le marché a vu venir le « AWS de la logistique » et a tiré direct dans le tas. Sauf que – petit détail – on rappelle gentiment qu’Amazon avait déjà sorti exactement la même chose en 2023 sous le nom de « Supply Chain by Amazon », et que ça n’avait pas vraiment fait trembler grand monde. Bref, peut-être un rebranding avec P&G, American Eagle et Lands’ End comme premiers clients-vitrines. Mais 10% sur UPS pour une réannonce à peine déguisée, c’est ce qu’on appelle une réaction démesurée d’un marché un peu tendu pour plein de raisons diverses et variées. L’autre sujet de la séance d’hier c’est GameStop qui veut s’offrir eBay. Mais alors avec quel pognon ? C’est le gros mystère du moment. Ryan Cohen, le PDG-meme préféré de Reddit, a annoncé une offre de 55 milliards de dollars sur eBay, à 125 dollars l’action, donc une prime de 20%. Petit problème de proportions : GameStop pèse 11 milliards, eBay 49. Le poisson rouge essaie d’avaler le requin. Cohen a fait une apparition TV sur CNBC dans laquelle il a répété qu’il ne « comprenait pas la question » à chaque fois qu’on lui demandait comment financer le trou entre son cash (9 milliards), sa ligne de crédit de 20 milliards) et le prix de la transaction. Sa réponse magistrale : « On peut toujours émettre des actions ». Conclusion on va diluer jusqu’à plus soif. GameStop se fait donc défoncer et eBay termine à 109 dollars. Le marché a tranché : « on n’y croit pas ». Et pour rappel, GameStop détient déjà environ 5% d’eBay via des dérivés. Même pas des vraies actions.
Et puis hier, on parlait barbecue et viande de bœuf. Le DOJ a annoncé une enquête antitrust sur les « Big Four » du bœuf – JBS, National Beef, Cargill et Tyson – qui contrôlent à eux quatre plus de 85% du marché de transformation aux US. En 1977, c’était 25%. Avec un ground beef à 6,70 dollars la livre en mars (record), Trump avait demandé à ses équipes en novembre de creuser le sujet. La ministre de l’Agriculture Brooke Rollins enfonce le clou : 100’000 ranchs ont disparu en 10 ans, le cheptel est au plus bas depuis les années 50. Tyson, lui, s’en fout royalement et grimpe de 8% parce qu’il vient de battre les attentes trimestrielles, de relever ses prévisions, et que ses prix du bœuf ont pris +11,5% sur le trimestre. Comme dirait l’autre : on enquête sur les marges, et pendant ce temps, les marges montent et on va bientôt faire des barbecues au tofu aux States cet été. Non, parce qu’entre le gallon et le bœuf, ça va se compliquer. Et puis c’est pas tout, parce qu’il y a aussi les fermiers, qui pleurent en silence. Avec le pétrole qui s’envole, c’est aussi l’urée et les engrais qui prennent l’ascenseur. Une enquête auprès de 5’700 fermiers américains révèle que 70% d’entre eux ne pourront pas se payer tout l’engrais nécessaire cette année. Beaucoup réduisent leurs surfaces plantées. Les États-Unis n’ont pas besoin d’Ormuz pour bouffer, OK, mais l’Europe et l’Asie si – et elles vont surenchérir sur les mêmes ressources. Conclusion : la grippe des fertilisants commence en Asie, contamine l’Europe, et finit dans votre rayon céréales. C’est du déjà-vu quand le maïs avait flirté avec les 7 dollars en 2022. Same player shoot again. Mais cette fois c’est sans l’Ukraine mais avec l’Iran. Nouveau conflit, même menu.

Les chiffres du jour
Côté chiffres du jour, on aura le CPI en Suisse et l’ISM non-manufacturier version emploi aux USA. Pas de quoi se relever la nuit. Pour ce qui est des résultats trimestriels du jour, on aura Shopify et Pfizer avant l’ouverture, puis après la clôture, ça sera AMD et SuperMicro, on va donc parler IA. D’ailleurs, à ce propos, hier soir il y a Palantir qui a publié et ils ont tout explosé, chiffre d’affaires record à 1,63 milliard de dollars – en hausse de 85%– la plus forte progression annuelle de son histoire – et bénéfice net à 876 millions, quadruplé sur un an. Les contrats gouvernementaux US flambent à 687 millions (+84%), tirés par Maven Smart System déployé dans la guerre contre l’Iran et le raid vénézuélien de janvier, plus un deal de 1 milliard sur 5 ans avec le DHS et 300 millions avec l’Agriculture. Le commercial américain double mais déçoit légèrement. La boîte relève sa guidance annuelle. Et L’action perdait 2% after close et reste plombée par les craintes que les agents IA bouffent les softs traditionnels. Quand ça veut pas, ça veut pas.
Nous avons donc un cessez-le-feu qui s’auto-définit en 26 jours, un Trump qui menace de rayer un pays de la carte du monde, un pétrole qui fait couler Spirit Airlines, une Fed qui va devoir monter les taux alors que Warsh arrive pour les baisser, une dette US qui passera les 40’000 milliards cet été, du bœuf à 6,70 dollars la livre, un Ryan Cohen qui « ne comprend pas la question », et Palantir qui quadruple ses profits grâce à une guerre mais qui baisse quand même. Tout va bien. Rien n’a de sens, mais c’est cohérent. Le marché va sûrement rebondir aujourd’hui parce qu’il a la mémoire d’un poisson rouge sous Xanax. Mais quelque part, le 30 ans à 5%, le JGB à 2,5% et le baril à 106 chauffent doucement la marmite. Un jour, quelqu’un finira par regarder dedans. Mais pas aujourd’hui.
Belle journée à tous et on se voit demain ! Et si vous voulez vous simplifier la vie,
vous pouvez également retrouver une nouvelle version des résumés de marchés en allant sur instagram et en vous abonnant au compte : @morningbull.cartoon – ça devrait vous plaire. Hier on a atteint les 100’000 followers sur la chaîne Swissquote où j’officie en vidéo et mardi prochain, 12 mai, il y aura du changement…
Notez bien : le 12 mai…
Thomas Veillet
Investir.ch
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Lady Gaga