Cette fois, je crois qu’il faut se rendre à l’évidence : rien — mais alors RIEN — ne peut faire baisser ce marché. Trump peut décréter que le cessez-le-feu iranien est en « life support », le baril peut casser les 100$ - d’ailleurs on a complétement intégré le fait que le prix moyen du baril est de 100$. La VIX peut bondir de 7% en une séance, le S&P bat quand même son propre record. Si c'est pas l'IA qui tire, c'est les pétrolières qui poussent. Bonne nouvelle ? Ça monte. Mauvaise nouvelle ? Ça monte aussi, parce qu'on va régler le problème. Un jour. Le CPI va faire mal ? On s'en tape, c'est dans les prix. La tech ? Regardez les semi’s, ça fout la trouille. Oui, mais ça monte.

L’Audio du 12 mai 2026

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Un cessez-le-feu en carton

On va essayer de reprendre les choses dans l’ordre parce que sinon, ça va être trop compliqué. Déjà que c’est pas simple de rationaliser la hausse, si en plus on ne sait plus où on en est ça va pas être possible. Donc, hier matin, le Président des États-Unis d’Amérique — cheveux au vent et smartphone à la main — a fait savoir au monde entier que la réponse iranienne à sa proposition de paix en quatorze points était, je cite, «un déchet ». Le terme est délicat, on sent qu’il a bossé pour trouver les bons mots. Son acuité intellectuelle n’aura de cesse de m’émerveiller. Dans la foulée, il a expliqué que le cessez-le-feu était désormais sous « assistance vitale », ne disposant plus que de « 1% de chances de survie ». On se serait cru sur le plateau des chaînes d’infos quand on aborde le sujet de l’Hantavirus – autant garder la peur à son niveau le plus pratique pour qu’on ne pose pas trop de questions..

Petit rappel historique pour ceux qui auraient été en weekend prolongé à Saint Trop dans un hôtel où y avait pas de wifi : le cessez-le-feu en question est entré en vigueur le 8 avril, après que Trump avait gentiment promis de « détruire toute la civilisation iranienne et de les rayer de la surface de la planète ». Le contrat initial était de deux semaines. Washington l’a prolongé unilatéralement le 21 avril. Depuis, chaque camp accuse l’autre de violer la trêve, on a eu des échanges de tirs dans Ormuz, des frappes américaines sur des pétroliers iraniens, une attaque attribuée à l’Iran contre les Émirats… bref, le « cessez-le-feu light et qui laisse libre cours à la notion de chacun du mot cessez-le-feu » dans toute sa splendeur diplomatique post-2026. Ce truc est un bricolage qui ne ressemble à rien, puisque personne ne fait le moindre effort au sujet des négociations. Y en a qui veut du nucléaire et l’autre qui veut bien mais pas en Iran. Et alors pour couronner le tout, Trump a lâché à un journaliste de Fox News qu’il envisagerait sérieusement de relancer une opération militaire majeure contre l’Iran. CNN précise même qu’il est « impatient » face à la fermeture continue d’Ormuz. Donc, assez logiquement, on a acheté, parce que du coup, une fois que Trump aura rasé l’Iran, on pourra rouvrir Ormuz et le pétrole va se péter la gueule. Vous voyez la réflexion ? Il y a toujours un moyen de se dire que ça ira mieux plus tard pour justifier la hausse. Et les records historiques que l’on bat tous les jours. Encore. Et encore.

Le baril à 104$, the « new normal »

Et puis alors, les tensions militaires et les déclarations à la limite du vindicatif de la part de Trump ont FORCÉMENT eu des conséquences sur le prix du baril. Des conséquences qui, dans un monde normal, aurait pu faire très mal aux bourses mondiales. Mais comme nous ne sommes pas dans un monde normal et que cette fois c’est différent, c’est évidemment pas pareil. C’est pas pareil, parce qu’en ce moment nous sommes en train de banaliser un pétrole à 100$ – Trump a même dit hier : « certains disaient que le baril irait à 250 ou 300$, mais il est «À PEINE» à 100$ !!! ». À PEINE ! Le mec a déjà oublié que pendant sa campagne, il parlait d’un gallon à 2$ pour tous et là, on est plus proche des 5$ que des 2$ le gallon. Mais tout le monde s’en fout, parce qu’on nous dit que quand le problème sera réglé en Iran et dans le détroit, le pétrole va plonger comme un seul homme et qu’on va pouvoir consommer comme des fous et que tout le monde va acheter 2 ou 3 iPhones, histoire de ne pas se lasser de la couleur.

Oui, ce matin le WTI est à 99$, le Brent est à 105$ et c’est normal. Ça fait même pas peur. Il y a quelques années, la France était dans la rue avec le diesel à 1.60 parce que c’était insoutenable économiquement et quelques années plus tard, tout le monde se bat pour partir pendant le pont de l’Ascension avec un diesel à 2.20 le litre. Rien à foutre. On se plaint toute l’année et là, plus un mot, tout le monde sur les routes et on se précipite pour regarder l’Eurovision ou la propagation de l’Hantavirus en allant acheter des actions Moderna, juste au cas où ! À l’heure actuelle, les investisseurs ont globalement ignoré la nouvelle hausse des prix du pétrole. Voilà. C’est tout. On a juste ignoré le fait que le baril a doublé et que c’est sûrement pas terminé, et puis c’est tout. À côté de ça, vous pouvez faire passer la plupart des EXPERTS mondiaux spécialisés sur le détroit d’Ormuz à la télé, ils peuvent TOUS venir nous dire que MÊME si Ormuz rouvre demain (ce qui est loin d’être le cas), il faudra des semaines, voire des mois. Voire des semaines et des mois pour revenir à la normale. Plus personne n’en a rien à foutre. On achète quand même parce QU’ON SAIT QU’UN JOUR, ça va se régler. Un jour. Ça nous suffit amplement comme objectif temporel.

Sauf qu’un baril à 100$ pendant des mois, ça finit par avoir des conséquences. Ça se répercute dans le carburant, dans le transport, dans la chimie, dans l’engrais, dans tout ce qui bouge et tout ce qui ne bouge pas. Dans vos fringues, dans vos pompes, dans tout. Un jour ou l’autre, ça finira FORCÉMENT par avoir des conséquences sur la consommation, sur nos vies, mais en attendant, on parie sur le fait que le jour où ça aura des conséquences sur le consommateur, ce jour-là sera un jour qui sera APRÈS le jour où tout sera réglé avec les Iraniens. Comme ça on pourra noyer le poisson. Mais en attendant, si Trump veut faire la guerre, ça monte. Et si Trump veut faire la paix, ça monte aussi, parce que forcément, à la fin, c’est les gentils qui gagnent. Et les gentils, c’est nous !

Le CPI : tout le monde s’en fout (officiellement)

Et alors, puisque l’on parle de pétrole élevé, on ne peut pas ne pas parler d’inflation. Et ça tombe bien parce que le CPI américain va sortir tout à l’heure. Le CPI « pas CORE » est attendu à 3,7% en glissement annuel — en forte accélération — et le core à 2,7%. De deux choses l’une ; tout d’abord les chiffres sont produits par le BLS et il est plus que probable qu’on leur fasse dire ce qu’on a envie qu’ils disent – comme par exemple que le prix du baril n’a pas AUTANT d’influence que ça sur l’inflation – mais au-delà de tout ça, ce qui est totalement fou, c’est que comme tout le monde sait que les chiffres du CPI vont monter, personne ne sera surpris. Tout sera donc dans les prix. Pour faire simple, si t’as un chiffre de merde qui va sortir, autant préparer les foules, comme ça ça passera crème. Et ça va passer crème. Parce que tout le monde est déjà en train de dire : « Oui, bon d’accord, ça monte, mais on savait !!! ». Oui, et puis comme tout le monde a eu une augmentation de salaire de 4 ou 5 % ces 12 derniers mois, ça ne se remarquera même pas.

Il n’y a donc rien à craindre parce que c’est dans les prix. Tellement dans les prix qu’il n’y a plus une seule baisse de taux anticipée pour 2026 (alors qu’on en anticipait quand même deux avant la guerre). Donc on a : pétrole en hausse, taux qui restent hauts, inflation qui repart, dollar stable, et le S&P qui prend ça comme une bonne nouvelle. Pourquoi ? Eh bien parce que si le CPI sort « conforme aux attentes », haut mais conforme aux attentes, ça conforterait l’idée que la Fed n’a pas besoin de RELEVER ses taux. Je suis sérieux, les experts sont en train de se dire que « si la FED ne monte pas les taux », c’est une bonne nouvelle !!! Mais c’est quoi la prochaine réflexion ? « Si la FED ne monte les taux QUE DE 25 points de base c’est bien, parce que ça aurait pu être 50 ???? »… Je veux bien être bullish, optimiste, enthousiaste et motivé pour l’avenir, y a quand même un moment où je me dis qu’il y a un truc qui déconne dans la réflexion globale.

L’Asie suis le mouvement, mais prend ce qui peut être pris

L’Asie s’est réveillée ce mardi avec des doutes. Et les doutes venaient de Corée. Le KOSPI a plongé jusqu’à -4% en séance après avoir tutoyé un record en ouverture —l’investisseur coréen est entré dans le mode « je prends mes bénéfices et je me casse avant que la musique s’arrête ». Samsung et SK Hynix ont morflé sur fond de grève prévue le 21 mai chez Samsung (ce qui pourrait amputer 3% de la production mondiale de mémoire, mais bon, c’est « dans les prix », comme tout le reste et en plus si y a plus de mémoire, ça va faire un shortage et ça faire monter le secteur). Le Japon, lui, a fait semblant de ne rien voir : Nikkei et TOPIX +0,5%, en haussant les épaules face aux fuites hawkish de la BoJ qui laissent toujours entendre que des hausses de taux sont dans le « pipe ». La Chine est plate, Hong Kong est gentiment dans le vert, l’Inde continue de saigner après — Modi ayant gentiment prévenu sa population qu’une pénurie de carburant pointait son nez (mais sans paniquer, hein, surtout sans paniquer). Le tout sur fond de futures S&P -0,2%, de CPI américain dans quelques heures, et de Trump qui s’apprête à débarquer à Pékin avec son menu habituel : Iran, commerce, nucléaire, Taïwan, IA, terres rares — Musk, Cook et les autres – le grand classique..

En attendant, l’or est à 4’731$, le Bitcoin vaut presque 82’000$, le 10 ans américain est à 4.42% et le 10 ans japonais offre un rendement de 2.53%. ça monte, ça monte, mais c’est sûrement bon signe.

Des records et des questions

Donc le S&P500 est au plus haut, le Nasdaq est au plus haut. Le SOX est au plus haut , les semiconducteurs sont en folie et à la limite du hors-sol, mais on commence quand même à se poser des questions. On l’a dit hier ; tous les titres du S&P500 ne sont pas en plein délire, la surperformance est regroupée sur 22% des actions, ça ne rigole pas partout. On note aussi que le S&P500 a pris 17% depuis le cessez-le-feu qui est train de craquer. Le tout avec un baril à 100$, une inflation qui repart, un détroit d’Ormuz bloqué et un Président qui se tâte pour bombarder à nouveau. Si ça n’est pas un bull market qui est shooté aux stéroïdes et à l’EPO, je sais pas ce que c’est…

On est donc en train de nous sortir des statistiques à la pelle pour expliquer qu’il y a un truc qui déconne quelque part. Comme par exemple le fait que vendredi, le S&P 500 a touché un nouveau record alors qu’il y avait PLUS de nouveaux plus bas que de nouveaux plus hauts dans les composants de l’indice. Troisième fois depuis 1990 que ça arrive. Pas terrible comme signal. Pire : c’était la première fois en 30 ans qu’un indice clôture à plus de 7% au-dessus de sa moyenne mobile 50 jours avec aussi peu de titres au-dessus de la leur. Et hier, 39 valeurs du S&P 500 ont touché un plus bas de 52 semaines — soit 7,8% de l’indice — alors que l’indice lui-même faisait un record. Un chiffre qui se rapproche des 8% que nous avions atteint fin 99. Fin 99. Vous vous rappelez ce qui s’est passé APRÈS ? Moi je me rappelle. En résumé, si l’on devait imager la chose, on dirait que « la fête continue, mais elle a commencé vers 19h. Et là, il commence à être tard. Les gens s’amusent encore, mais ceux qui sont arrivés tôt commencent à se demander combien de temps ils vont rester parce que demain y a boulot ». On en est donc à regarder la pendule entre deux verres de champagne qui n’a plus de bulles en se demandant si on reste encore pour le gâteau ou si on appelle un Uber tout de suite.

Et puis, les semis : ça fait peur

Maintenant, parlons des semi-conducteurs. Parce que c’est là que le ridicule devient sublime. Le SOX a bondi de 71% depuis fin mars. C’est « le plus gros rallye depuis la bulle dot-com de 2000 ». Mais bon, « cette fois c’est différent » – il faudra se rappeler d’inscrire cette expression au Hall of Fame avec celles de 1929, 1987, 2000, 2007 et 2026 – c’est du délire depuis des semaines et c’est pas terminé. Hier, Nvidia a terminé au plus haut de tous les temps, troisième record de clôture de l’année. La boîte a pris 550 milliards de capitalisation en quatre séances. Pour rappel, il n’existe que 18 entreprises américaines qui valent plus de 550 milliards au total. NVIDIA a ajouté l’équivalent de la 19ème plus grosse capitalisation américaine. En quatre jours. Qualcomm a pris encore plus de 8% hier, elle a pris 40% en 5 séances. L’objectif moyen des analystes est à 176$. La clôture d’hier est à 237$. Heureusement que les analystes se gourent tout le temps.

Micron a pris encore +6,5% pendant que SK Hynix prenait +12%, à cause de la grève chez Samsung que pourrait toucher 3% de la production mondiale de mémoire. Donc on achète. Micron a pris 150% en 6 semaines. Lumentum a pris 17% hier parce qu’ils vont entrer dans le Nasdaq 100 le 18 mai à la place de CoStar. La boîte a pris 200% depuis janvier. Une action qui prend 200% en quatre mois, ça ne veut rien dire de particulier, ça veut juste dire qu’on a oublié comment fonctionne un marché rationnel. Intel continue de monter, comme tous les jours et Tesla qui ne font pas des semiconducteurs – enfin, pas encore – a pris 3.89% parce que les investisseurs anticipaient des nouvelles sur la conduite autonome. Bien sûr. C’est ça. La conduite autonome. Comme toujours. Aujourd’hui, on est tellement convaincus que l’IA va tout révolutionner qu’on achète maintenant l’usine du sous-traitant du fournisseur du dépanneur. On achète tout ce qui a le moindre rapport avec l’IA. Tant qu’à faire, achetez aussi le boulanger d’en face, il livre des baguettes à Sam Altman.

En attendant Pékin

Donc voilà, mardi matin, on récapitule la situation : Trump dit que le cessez-le-feu est cliniquement mort, le pétrole se balade au-dessus de 100$ comme s’il avait toujours été là, le CPI va sortir en forte hausse, la Fed ne baissera pas les taux, le VIX grimpe, la breadth de marché est aussi étroite qu’un fil dentaire, on a des comparaisons avec mars 2000 dans à peu près tous les rapports d’analystes, et le S&P bat des records pendant que 39 de ses propres composants touchent des plus bas annuels. Et tout le monde sourit. Tout. Le monde. Se marre…

Ed Yardeni, vétéran de Wall Street, vient de coller un objectif à 8’250 sur le S&P, ajoutant que les 10 000 points prévus pour 2029 pourraient arriver en avance. RBC parle de 7 900, HSBC de 7 650 avec un chemin vers 8 000. Robert Edwards d’Edwards Asset Management balance, dans un de ces moments d’extase qui font les grands sommets : «Le setup est trop beau pour être raté ». C’est exactement, mot pour mot, ce que disaient les gens en février 2000. Et en octobre 2007. Et en janvier 2022. Et Dan Ives pense que le Nasdaq sera bientôt à 30’000 et qu’on entendra les mêmes discours négatifs ! Mais jusque-là, tout va bien et c’est ça qui compte.

En ce qui me concerne, cette chronique est la dernière chronique « complète » que je publierai sur Investir.ch – je l’ai expliqué dans le message de ce matin : https://www.investir.ch/2026/05/vingt-ans-et-maintenant-autre-chose/

À l’avenir, cette version de la chronique sera disponible en version payante sur le site MORNINGBULL.CH et je vous retrouverai quand même ici tous les matins avec une version light mais gratuite. Si vous en voulez plus, plus d’idées du jour, plus de graphique du jour, plus webinaires et avoir un contact direct avec moi, je vous retrouve de l’autre côté. En attendant, je vous souhaite une très belle journée et je vous dis : à demain, ici ou ailleurs !

Thomas Veillet
Investir.ch

« There are three kinds of men. The one that learns by reading. The few who learn by observation. The rest of them have to pee on the electric fence for themselves. »

Will Rogers