Cinquième record consécutif. S&P à 7'610, Dow à 51'308, Nasdaq à 27'094. Champagne, confettis, tout le monde est riche sur le papier. Sauf que — et c'est là où le film devient intéressant — pendant ces cinq jours de records historiques, la majorité des titres ont baissé. Cinq fois de suite. 55% à 60% des valeurs dans le rouge pendant que l'indice battait des records. Ça ne s'était jamais produit en 145 ans d'histoire boursière. Jamais. Zéro occurrence. On est dans un territoire que l'histoire financière n'a même pas de case pour ranger.

L’Audio du 3 juin 2026

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On s’en tape

Mais le marché s’en fout, parce que tu comprends, y a le SOX — l’indice des semi-conducteurs, +90% depuis le 30 mars, en route vers les 100% juste parce qu’on aime les chiffres ronds. La vedette du jour, c’était Marvell. +32,5% en une séance. +315% depuis février. Pas parce qu’ils ont annoncé un produit révolutionnaire. Pas parce qu’ils ont battu le consensus de 200%. Non. Parce que Jensen Huang — l’homme en veste en cuir qui dirige la plus grosse boîte du monde — a déclaré que Marvell était « un maillon indispensable » et pourrait valoir 1’000 milliards un jour. Marvell en valait 250 milliards le matin. Le marché a fait le calcul en trente secondes et s’est rué dessus. Marvell traite désormais à 120 fois les bénéfices 2027. Ce qui, dans l’univers actuel, est presque de la value — parce qu’ARM se balade à 340 fois les bénéfices après +270% depuis janvier. Les analystes qui font encore des DCF méritent une médaille de bravoure au combat. Tenter de valoriser ARM avec Excel en 2026, c’est essayer d’attraper un Rafale avec un filet à papillons.

Ce n’est pas 1999 pour autant. Les boîtes ont de vrais revenus, de vraies marges, de vrais clients. Le problème, c’est que les valorisations ont anticipé quinze ans de croissance parfaite. La moindre guidance qui ne bat le consensus que de 3% au lieu de 12% dans deux ans, et on redécouvrira le mot « correction ». Mais ça, c’est pour plus tard. Beaucoup plus tard, visiblement.

Le paradoxe du breadth

La tech pèse désormais 40% du S&P 500 — record absolu. Les dix premières capitalisations représentent 40% de l’indice. Sur les cinq dernières séances, deux secteurs seulement montaient : la tech à +5,9% et l’énergie à +0,3%, pendant que l’immobilier, les utilities et les télécoms perdaient chacun plus de 3%. Le VIX à 15,70. Personne ne se couvre. Full risk-on. Le jour où ce momentum s’inverse — ça produirait une situation symétrique et tout aussi inédite : des indices qui baissent pendant que la majorité des titres montent. Le marché est tellement tordu qu’il peut être paradoxal dans les deux sens.

En Europe, STMicro +15%, Infineon +10%, ASML +5% — tous au plus haut historique. Pendant ce temps Nvidia perdait 0,69%, Alphabet -3,86%, Microsoft -4,17%. L’IA punit les géants de l’IA au profit de leurs sous-traitants. Darwin aurait adoré.

Le reste du monde, pendant ce temps

Les taux américains se tassent légèrement — 10 ans à 4,45% — mais les JOLTS montrent 7,6 millions d’offres d’emploi en avril, +10% en un mois. L’ISM manufacturier à 54, plus haut depuis 2022. Économie solide, emploi qui repart, pétrole à 96 dollars, inflation européenne à 3,2%. Les banques centrales vont adorer. Au Japon, le Nikkei monte grâce à l’euphorie IA, mais les JGB paniquent discrètement — le 10 ans japonais remonte à 2,585%, le pays qui a passé trente ans à zéro redécouvre ce que c’est d’avoir une vraie courbe des taux. Ueda parle ce matin. Tout le monde retient son souffle.

Du côté de l’Iran, rien de neuf. Tout le monde se tire dessus sous cessez-le-feu, Trump crie « FAKE NEWS » quand l’Iran dit avoir rompu les négociations, et Téhéran réfléchit maintenant à bloquer aussi Bab el-Mandeb — l’autre robinet pétrolier mondial. Fermer Ormuz et Bab el-Mandeb en même temps, avec des stocks mondiaux à des niveaux historiquement bas et la demande estivale qui n’a pas encore commencé, c’est une idée superbe. Tout le monde le sait. Tout le monde fait semblant de ne pas le savoir.

En guise de conclusion

Le riz a pris 20% en mai en Thaïlande — record depuis 2008. +26% depuis avril. Les engrais azotés ont flambé de 50% en Asie du Sud-Est à cause de la guerre iranienne. La dette des ménages américains sur carte de crédit frôle 1’250 milliards de dollars, +360 milliards depuis 2020. 21% des porteurs de carte ont plus de 10’000 dollars de dette personnelle. La nourriture devient inabordable, les gens s’endettent pour compenser, et quelque part un analyste de Goldman vient de relever son objectif sur le KOSPI de 35% après 100% de hausse. Mangez du riz pendant que vous pouvez encore vous le permettre.

Aujourd’hui : PMI partout et Beige Book. Demain : ADP. Vendredi : les NFP, consensus 95’000 — mais vu les JOLTS, on pourrait avoir une surprise. Les futures sont inchangés. Belle journée à tous

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Thomas Veillet