Il est 6h30, je suis dans une chambre d’hôtel avant de prendre mon avion, mais bon, le marché ne m'a pas attendu pour faire n'importe quoi. Hier soir, Wall Street a fait ce qu'elle sait faire de mieux depuis trois mois : paniquer, puis se calmer en quinze minutes parce que Trump a posté un truc sur Truth Social. Le scénario est tellement écrit qu'on devrait breveter le mot "TACO" et en faire un ETF à effet de levier — ça ferait sûrement +20% en une séance, comme tout le reste cette semaine.
TACO again, et le pire c’est qu’on y croit encore
Donc Trump annule ses frappes prévues sur l’Iran hier soir, explique que tout le monde « est d’accord sur les grandes lignes » — Israël, l’Arabie Saoudite, le Qatar, la Turquie, le Koweït, à peu près toute la région sauf le room service de l’hôtel — et que le détroit d’Ormuz va « bientôt » rouvrir. Bientôt. Ce mot qui, depuis trois mois, a la même valeur informative qu’un horaire SNCF un jour de grève. Résultat : le Dow prend +930 points, le S&P +1,75%, le Nasdaq +2,54%, et le Russell explose de 3%. Le pétrole, lui, fait l’inverse et plonge de 7% sur le WTI, le Brent retombe vers 89 dollars.
C’est donc le nouveau paradoxe, parce qu’il est franchement savoureux : le marché ne baisse plus quand on parle de guerre. Il ne baisse même plus quand l’Iran tire des missiles sur une base américaine ou que le détroit est « officiellement fermé » depuis des semaines. Non. Le marché attend, impassible, blasé, presque ennuyé par la géopolitique — et il explose dès qu’on lui dit que la paix arrive. Sauf qu’on lui dit ça depuis 93 jours, et qu’il n’y a toujours pas de papier signé. On a un marché qui réagit à l’espoir de la paix comme un junkie réagit à la promesse de sa prochaine dose : peu importe que les 29 fois précédentes ça ait foiré, cette fois c’est la bonne, juré.
SpaceX, l’arnaque du siècle (ou pas, on verra)
Aujourd’hui, c’est le grand jour : SpaceX entre en bourse. 75 milliards levés, 555 millions d’actions à 135 dollars, valorisation à 1’770 milliards. La plus grosse IPO de l’histoire, devant l’Aramco de 2019 — et il a fallu attendre sept ans pour trouver un truc plus gros qu’un pays producteur de pétrole et c’est Elon qui a réussi ça avec des fusées. La demande dépasse les 250 milliards, le titre se négocie déjà sur le gris à 160 dollars, soit 20% au-dessus du prix d’introduction – la demande de ceux qui n’ont pas souscrit est telle que ça pourrait même ouvrir à des prix délirants rappelant l’IPO de Yahoo ! en 1999. Et bien sûr, comme on n’a toujours pas appris de nos erreurs depuis le COVID, des ETF à levier x2 arrivent dès lundi pour parier dans les deux sens sur SpaceX. Donc en gros : on peut maintenant emprunter de l’argent pour parier sur une action qui n’a même pas encore eu le temps de cocher une seule case et qui perd de l’argent.
L’arnaque, si arnaque il y a, ce n’est pas SpaceX en soi — la boîte a de vrais revenus, de vrais lancements, de vrais contrats. L’arnaque c’est plutôt le narratif « le dollar va exploser grâce à cette IPO » qu’on nous vend depuis deux jours. Sauf que les stratèges FX expliquent tous la même chose : la plupart des investisseurs étrangers vont juste recycler du cash déjà en dollars, ou vendre de l’or, du Bitcoin, de l’argent — qui ont d’ailleurs déjà tous bien morflé — pour financer leur ticket d’entrée. Donc l’effet net sur le billet vert ? Probablement proche de zéro. Mais ça fera un joli titre et puis on pourra dire qu’au moins, le but avec SpaceX, c’est d’aller sur Mars.
Le PPI qu’on a déjà oublié
Et tant qu’on est dans les contradictions, parlons du PPI publié hier. +1,1% en mai contre +0,7% attendu, soit 6,5% en rythme annuel. C’est moche, c’est de l’inflation pure et dure dans les coûts de production, et la probabilité d’une HAUSSE de taux. Mais personne n’en parle parce que le pétrole baisse, que SpaceX entre en bourse et que Trump va faire la paix. On efface l’inflation d’hier avec l’espoir de demain. Encore.
La Coupe du Monde, parce qu’il fallait bien en parler
Pour finir sur une note légère : la Coupe du Monde a commencé hier à Mexico, plus de 60 milliards de dollars de paris attendus, record absolu. Et le clou du spectacle : on a demandé aux IA de prédire le vainqueur. Gemini de Google voit les Pays-Bas champions du monde — un pays qui n’a JAMAIS gagné le tournoi en 96 ans d’histoire — devant l’Argentine de Messi. ChatGPT, lui, voit l’Argentine battre l’Angleterre en finale, bien plus consensuel. Et Claude a pondu un quart de finale avec l’Espagne, l’Angleterre, la France et le Brésil, avec la France en grande finaliste. Bref, même les machines ne sont pas d’accord entre elles — un peu comme Trump et Netanyahu sur ce qu’ils se sont dit au téléphone.
Conclusion
Donc voilà : on efface une guerre avec un tweet, on efface une inflation moche avec un baril qui baisse, et on s’apprête à voir débarquer la plus grosse IPO de l’histoire le même jour que le premier match de la Coupe du Monde — pendant que les IA elles-mêmes n’arrivent pas à se mettre d’accord sur qui va gagner quoi. Tout est cohérent, tout est logique, et tout le monde s’en fout, pourvu que ça monte. On se retrouve lundi, moi je vous laisse j’ai un avion à prendre pour revenir dans cette merde de G7 made Macron.
Bon week-end
Thomas Veillet
Investir.ch