Aujourd'hui, ce n'est pas une séance comme les autres. C'est un événement planétaire. SpaceX entre en bourse. La plus grosse IPO de l'histoire de l'humanité : 75 milliards de dollars levés, une valorisation de 1'770 milliards, un prix d'introduction à 135$, et une demande tellement délirante que les particuliers à eux seuls ont déposé pour 70 milliards d'ordres — soit 2.4 fois le montant TOTAL de la précédente plus grosse IPO de l'histoire, Saudi Aramco. Une boîte qui a perdu 4,9 milliards l'an dernier va débarquer directement dans le top 10 des plus grosses capitalisations mondiales. Avant même son premier prix de cotation.
Les chiffres qui piquent
Posons les chiffres, sans anesthésie. Revenus 2025 : 18.7 milliards. Résultat net : MOINS 4.9 milliards. Valorisation : 1’770 milliards. Soit 95 fois les ventes. Pas les bénéfices — il n’y en a pas — les VENTES. Pour situer : Apple se paie 8 fois ses ventes, Microsoft 13 fois, Nvidia entre 20 et 30 selon l’humeur. SpaceX n’est pas dans une autre catégorie. Elle est dans une autre galaxie. Ce qui, pour une société spatiale, est au moins cohérent avec le business plan.
Et le plus drôle, c’est que personne n’est d’accord sur ce que ça vaut vraiment : Morningstar dit 780 milliards. Damodaran — le pape de la valorisation — dit 1’290. Le marché dit 1’770. Et le marché gris cotait 2’100 hier soir. Quand les meilleurs spécialistes du monde divergent du simple au triple, c’est qu’on ne valorise plus une entreprise. On valorise une religion. Pour ne pas dire une secte.
Les croyants et les mécréants
Le dossier des bulls tient en trois étages, comme une fusée. Starlink d’abord : 10 millions d’abonnés, des marges Ebitda de plus de 60%, et Ron Baron qui projette TROIS CENT MILLIONS d’abonnés en 2036 — de quoi justifier la valorisation à lui tout seul, si le scénario tient. L’IA ensuite : 26 milliards de loyer annuel déjà signés avec Anthropic et Alphabet, et un plan pour multiplier la capacité de calcul par 100. SpaceX ne veut pas être le prochain OpenAI, elle veut être le propriétaire des murs dans lesquels tous les OpenAI du monde paieront leur loyer. Starship enfin : si la fusée réutilisable tient ses promesses, SpaceX ne domine plus le marché du lancement spatial — elle EST le marché. Ajoutez le traumatisme générationnel — quinze ans pendant lesquels tous ceux qui ont trouvé Amazon, Tesla ou Nvidia « trop chères » se sont fait broyer — et vous obtenez la phrase la plus dangereuse de toute la finance : « j’ai raté Tesla, je ne raterai pas SpaceX ».
En face, les bears rappellent une évidence que tout le monde fait semblant de ne pas voir : SpaceX n’a JAMAIS gagné d’argent de toute son histoire. C’est la première fois dans l’histoire du capitalisme qu’une entreprise déficitaire débarque directement dans le top 10 mondial. Apple a mis 42 ans pour atteindre 1’000 milliards. SpaceX va faire presque le double en une séance, en perdant de l’argent. Mais tout va bien Madame la Marquise. Pour vendre ça, Morgan Stanley projette 3’400 milliards de revenus en 2040 — cinq fois le chiffre d’affaires actuel de Walmart — et un Ebitda supérieur aux bénéfices cumulés de tout le S&P 500 d’aujourd’hui. Ce n’est plus de l’optimisme, c’est de l’analyse financière en mode science-fiction sponsorisée. On notera d’ailleurs que Goldman et Morgan Stanley — les deux chefs de file de l’IPO — ne sont déjà pas d’accord entre eux sur les revenus de 2030 : 470 milliards pour l’un, 330 pour l’autre. 140 milliards d’écart. Une bricole. Sauf que la bricole fait la taille du PIB de la Hongrie. Et puis il y a la leçon que ma génération n’a toujours pas digérée : Cisco, mars 2000. Entreprise magnifique, revenus en hausse, bénéfices en hausse — et vingt ans pour revoir sa mise. Le problème n’était pas l’entreprise. Le problème était le prix.
Tu paies, il décide
Deux mots sur la gouvernance, ce sujet qui fait bâiller tout le monde jusqu’au jour où il devient le seul sujet. La responsable de la gouvernance de la ville de New York la qualifie de « unprecedentedly bad » — d’une nullité sans précédent. Musk contrôle la totalité des droits de vote et le conseil. Vous apportez les capitaux, il garde les clés. S’il décide demain de claquer 300 milliards dans la colonisation de Mars plutôt que de verser un dividende, vous savez ce qu’il vous reste à faire ? Rien.
Et pendant ce temps, le Nasdaq a modifié ses règles pour fast-tracker SpaceX dans le Nasdaq 100 en 15 jours de cotation. Ce qui veut dire que d’ici fin juin, BlackRock, Vanguard, votre caisse de pension et le troisième pilier de votre belle-mère vont acheter SpaceX. Pas par conviction. Parce que le règlement l’exige. Détail savoureux : le S&P 500, lui, a refusé — parce que ses critères exigent des bénéfices, et que SpaceX n’en a pas. La plus grosse IPO de l’histoire ne se qualifie pas pour l’indice de référence américain. Ça devrait faire réfléchir. Ça ne fera réfléchir personne. Et dès lundi 4 heures du matin, vous aurez même des ETF à levier x2 long et short sur le titre. Le casino est ouvert et la peinture n’est même pas encore sèche.
Huitième mondial avant le premier prix
Petit exercice de calculette pour mesurer le délire : avec 13.1 milliards d’actions en circulation, chaque dollar de cours ajoute environ 13 milliards de capitalisation. Au prix d’émission de 135$, SpaceX entre directement en huitième position mondiale. Mais le marché gris cotait le titre autour de 160$ hier soir — soit environ 2’100 milliards de capitalisation. Ce qui veut dire qu’avant même son premier prix de cotation, SpaceX a déjà dépassé Meta et toque à la porte de Broadcom. Une société qui perd 4.9 milliards par an pourrait terminer sa PREMIÈRE séance de cotation en sixième position mondiale, devant Meta et ses 60 milliards de bénéfices annuels. Si vous cherchiez une seule image pour résumer les marchés de 2026, ne cherchez plus : la voilà. Délirant ? Dell a fait +100% en trois semaines le mois dernier sur un simple upgrade d’analyste. Plus rien n’est délirant. Et c’est peut-être là le problème.
Alors, on fait quoi ?
Un trader new-yorkais le résumait ce matin : « si vous ne pouvez pas raisonnablement estimer les cash-flows futurs, vous ne pouvez pas valoriser SpaceX. Et si vous ne pouvez pas valoriser SpaceX, vous n’investissez pas ; vous SPÉCULEZ. » À court terme, je serais très surpris que ça se passe mal : le FOMO est gigantesque, le flux est monumental et les ETF devront acheter. À long terme, vous achetez un scénario où TOUT se passe bien, pendant vingt ans, sans accident, sans concurrence, sans tweet à trois heures du matin. C’est le syndrome de la Ferrari : après vingt ans devant la vitrine, le concessionnaire vous appelle enfin — et vous signez sans regarder l’étiquette. Et vous vous retrouvez avec une LUCE.
L’ouverture est prévue en fin de matinée à New York, sous le ticker SPCX. À l’heure où je publie, le titre est indiqué à 175$. Ah non, 162$. Oups, 168$. Bref, on va rire.
Dans la version complète de la chronique du jour sur Morningbull, vous trouverez le tableau de tous les chiffres de l’IPO, les projections qui montrent à quel prix SpaceX dépasse Amazon, Microsoft et même Nvidia au classement mondial, et pourquoi le dollar — bizarrement — ne profite pas du tout de la plus grosse IPO de l’histoire. C’est sur Morningbull.ch.
Thomas Veillet
Investir.ch
