Il y a des matins où le marché ressemble à un type qui traverse l'autoroute les yeux bandés, persuadé que rien ne peut lui arriver parce qu'il a acheté du Micron. Pendant que le Moyen-Orient brûle pour la dixième nuit d'affilée, que le Brent a franchi les 90 dollars et que Trump distribue des tarifs comme d'autres des flyers, Wall Street n'a qu'une obsession : les semi-conducteurs. Les trois indices ont cassé trois séances de baisse d'un coup, portés par un SOX en hausse de 5,2%. Un marché avec la mémoire d'un poisson rouge et l'appétit d'un ado devant un buffet à volonté.

L’Audio du 22 juillet 2026

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La peur de rater le train (encore)

Le plus délicieux : il n’est sorti aucun résultat. Rien. Le rebond n’est fondé sur aucune donnée nouvelle, seulement sur l’angoisse de ne pas être dans le wagon quand la loco IA redémarre. On le dit sans détour : on achète les puces « par peur de rater le coche ». Traduction : on achète parce que le voisin achète, et le voisin achète parce qu’il vous a vu acheter.

Et voici le grand retournement narratif, un cas d’école. Il y a quelques mois, l’IA chinoise open-source, c’était le croque-mitaine : DeepSeek allait tuer Nvidia. Nouveau modèle chinois, le Kimi K3, qui rivalise avec les meilleurs américains pour trois francs six sous. Coup de théâtre : Bank of America explique que ces modèles consomment autant, voire plus de mémoire. Donc ce qui devait couler le secteur devient la raison de l’acheter. Le même fait, l’interprétation inverse, à six mois d’écart. Le marché ne raisonne pas, il rationalise : il décide d’abord d’être haussier, il trouve les arguments après.

Sauf que ce n’est pas de l’argent frais, c’est de la rotation. On vend le software pour acheter les puces : Morgan Stanley dégrade Workday et Adobe, Jefferies dégrade Datadog, et l’ETF software se ramasse 1,2%. On déshabille Pierre pour habiller Paul, et on appelle ça un rallye. Détail que personne ne veut voir : sur les trois indices, l’advance/decline est négatif. Le S&P monte de 0,9% avec 6 titres qui baissent pour 5 qui montent. Toute la hausse tient à une poignée de mastodontes des puces. Un rallye tenu par cinq gars costauds pendant que la salle se vide en douce.

Taux et VIX : le détail qui devrait vous empêcher de dormir

Pendant que tout le monde fait la fête au rez-de-chaussée, la cave prend l’eau. Le 10 ans américain se tend à 4,63%, et surtout le 30 ans pointe à 5,16% — son pire niveau de 2026. Le pétrole cher sent l’inflation, et l’inflation déteste les obligations. Si la pression continue, on repart vers les sommets d’un an et demi. De quoi faire dérailler toute la machine.

Et le paradoxe qui devrait faire tousser : le VIX baisse de 8,6%, vers 17. Taux au plus haut de l’année, moitié des titres en repli, pétrole qui flambe, guerre qui s’intensifie — et l’indice de la peur pique du nez. Le VIX ne mesure plus le risque, il mesure la sédation : le calme d’un patient sous anesthésie pendant qu’on l’opère. Il ne sent rien, ce qui ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Jamie Dimon : à ces prix, il n’achèterait ni actions ni Treasurys long terme, et les marchés sous-estiment les risques. Mais bon, Dimon a peur, et le marché achète du Nebius à +19%. On verra qui rit le dernier.

La guerre que Wall Street a décidé d’ignorer

Dixième nuit de frappes américaines. Une usine de dessalement en feu au Koweït, ça tape aussi sur Bahreïn et la Jordanie. Les Houthis décrètent un blocus maritime contre l’Arabie saoudite et détournent six navires en mer Rouge. Ormuz est quasi à l’arrêt. Et Trump joue au dur : « aucun intérêt » à négocier tant que l’Iran n’est pas « constructif », pendant que son secrétaire à la Guerre promet de frapper « dix fois plus fort ». On est loin du cessez-le-feu que certains fantasment depuis le week-end.
Conséquence logique : le Brent clôture au-dessus de 90 dollars pour la première fois depuis début juin, à 91, le WTI à 84,91. Une hausse de 25 à 30% depuis le 2 juillet. Rappel de plomberie : pétrole cher = inflation = Fed coincée = taux hauts = fête de l’IA qui finit tôt. Tout est relié, et la corde est tendue.

Et Trump remet de l’essence sur le feu : après 50% de tarifs sur des produits canadiens— il annonce mardi soir 100% de taxe sur tous les génériques importés dès 2028, puis 200%. Objectif affiché : rapatrier la production. Objectif réel : envoyer le prix de vos pilules dans la stratosphère. Le marché s’en fout, royalement — il a rangé ça dans le tiroir « on verra en 2028 ». On connaît la chanson : le marché ignore tout jusqu’au jour où il n’ignore plus rien, d’un coup, un lundi matin.

Les entreprises : Super Micro fait exploser le compteur

Le vrai feu d’artifice s’appelle Super Micro : +20% en after-hours. Plus de 60 milliards de dollars de nouvelles commandes sur le seul quatrième trimestre, et des marges brutes révisées entre 15 et 17% contre 8,2 à 8,4% prévus. Une marge qui double chez un assembleur de serveurs, c’est un événement géologique. Merci qui ? En partie SpaceX, nouveau client. Dell et HPE ont suivi. Résultats complets le 11 août.

Ailleurs : General Motors +5%, Mary Barra relève ses prévisions pour la deuxième fois, portée par les pick-ups et les SUV. 3M +7,3%, meilleure valeur du Dow. Hasbro +8,8% grâce à ses jeux numériques. En face, les punis : Halliburton -5,5%, plombé par l’effondrement de son activité au Moyen-Orient, et MSCI -10% sur des coûts revus à la hausse. Côté pharma, Novartis renoue avec la croissance mais rame contre la plus grosse falaise de brevets de son histoire, et sort le chéquier — 12 milliards pour Avidity. Et Novo Nordisk, faute de gagner en pharmacie, attaque Eli Lilly en justice sur ses pubs GLP-1. Quand on ne peut plus battre le concurrent, on le traîne devant le juge.

Conclusion : ce soir, le grand oral

Un marché qui achète les yeux fermés avant le moindre résultat, en pariant sur la perfection. Et la perfection laisse peu de place à la déception. Ce soir, après la clôture, Alphabet et Tesla passent à la casserole, suivis d’IBM, Texas Instruments et ServiceNow, Intel jeudi. Pour Alphabet, on ne regardera qu’une ligne : le capex. Un carnet de 400 milliards dans le cloud à convertir en vrai chiffre d’affaires, et des dépenses IA qui menacent d’avaler le cash-flow. Si la guidance déçoit, la fête finit avant le dessert.
Demain la BCE parle, Trump balancera trois tarifs avant son café, le pétrole montera peut-être encore. Mais ce matin, le marché ne veut entendre qu’une chose : l’IA va tout sauver. Il l’a décidé. Reste à savoir si les entreprises seront d’accord ce soir. Rendez-vous demain, même heure, même café — pour compter les survivants.

Thomas Veillet – Investir.ch