Je ne sais pas si c'est l'âge ou si c'est simplement parce que les marchés financiers ont décidé de se transformer en sketch humoristique que même Coluche ou les Nuls n’auraient pas osé, mais il y a des jours où je relis une information trois fois en me disant qu'il y a forcément un piège. C’est un truc qui sort du « Gorafi ». C’est Un article satirique. Une blague publiée avec vingt-quatre heures d'avance sur le premier avril. Ou alors un journaliste qui s'est amusé à voir jusqu'où il pouvait raconter n'importe quoi sans que personne ne s'en rende compte.

Le supplément coup de gueule du matin !

Et pourtant

Et puis non. On est en plein mois de juillet. Il n’y a pas de premier avril en vue. Juste le Président Américain qui vient de nous en faire encore une bonne. Juste au moment où on pense que c’est pas possible. Il prouve le contraire. La « news » que je vous partage ce matin est absolument véridique. Et c’est qui fous encore un peu plus la trouille et qui donne l’impression que VRAIMENT, on nous prend pour des cons.

Trump Media vient donc d’annoncer qu’ils allaient vendre un abonnement permettant aux investisseurs professionnels de recevoir les publications de Donald Trump sur Truth Social avant tout le reste de la planète.

(lien : https://www.marketwatch.com/story/trumps-media-company-wants-traders-to-pay-to-get-presidents-market-moving-social-media-posts-first-c4425210?mod=home_lead)

Je vais le répéter lentement, parce qu’il faut parfois laisser le cerveau le temps d’encaisser :

« Ils vont vendre un abonnement qui permettra de recevoir les messages du Président des États-Unis avant les autres »

Officiellement.

Légalement.

Avec un communiqué de presse.

Il y a vingt ans, on appelait ça du délit d’initié. Aujourd’hui, ça s’appelle un produit commercial. On vit une époque formidable. Vraiment.

Il fût un temps

Quand j’ai commencé ce que l’on peut pompeusement nommer « ma carrière en Bourse » nous étions à une époque où les compliance officers n’existaient carrément pas. On ne savait même pas comment on écrivait le mot « compliance » ni même ce que ça pouvait bien pouvoir dire. C’était le FAR-WEST, tout le monde faisait plus ou moins ce qu’il voulait et tout le monde faisait son beurre. Pourtant, malgré tout, on ne rigolait pas avec les « délits d’initiés ». Au moindre écart, au moindre doute, tu avais le FBI qui débarquait qui te coinçais dans un bureau avec la lumière dans les yeux en te disant avec un accent germanique tout droit venu des grandes plaines d’Argentine : « Nous avons les moyens de vous faire parler ». Tu éternuais un peu trop près d’un communiqué de résultats, tu parlais trop souvent au CEO d’une boîte et tu avais déjà trois avocats et deux responsables conformité qui te demandaient pourquoi tu respirais aussi fort. Et pourquoi t’avais les mains moites.

On te répétait une seule chose :

« L’information doit être disponible au même moment pour tout le monde. »

C’était la règle.

La base, le pilier.

Le marché pouvait être irrationnel, stupide, manipulé ou complètement schizophrène, mais il y avait une ligne rouge que personne n’était censé franchir : tout le monde devait partir au même instant lorsque le coup de pistolet était donné. Plus tard, on a même hurlé au scandale et lancé des enquêtes dignes d’une série Netflix sur 12 saisons pour arrêter des Hedge Funds Manager qui avaient érigé l’insider trading au rang d’industrie – salutations amicales à Steve Cohen, patron des Mets de New York qui s’est d’ailleurs plutôt bien remis de de ses déboires judiciaires. Comme Michael Milken, d’ailleurs. Mais aujourd’hui, sous la houlette d’un Président qui a largement prouvé que tous les débordements étaient possibles, on a remplacé l’équité par les abonnements.

Il y a ceux qui paient. Ceux qui sont plus égaux que les autres.

Et les autres, justement.

On croit rêver

Imaginez simplement la scène :

Donald Trump se réveille à cinq heures du matin avec une envie irrépressible d’expliquer que finalement les droits de douane sur les puces électroniques passeront à 150 %, que la Chine est un danger pour la civilisation occidentale, que le pétrole est trop cher, que Warsh est finalement un incapable et qu’il réfléchit sérieusement à bombarder quelqu’un ou quelque chose avant le petit-déjeuner.

On connaît le personnage.

On sait que c’est tout à fait plausible.

Le problème n’est même plus là.

Le problème, c’est que pendant que toi tu es encore en train d’essayer de faire fonctionner la machine Nespresso, quelque part à dans la campagne genevoise, un serveur informatique vient déjà d’envoyer le message à une centaine de hedge funds.

Les algorithmes ont déjà lu le texte. Ils l’ont analysé. Ils ont déterminé si c’était bullish, bearish ou simplement complètement délirant. Ils ont déjà acheté. Ils ont déjà vendu. Ils ont déjà acheté ET vendu et ils ont déjà déplacé plusieurs milliards de dollars.

Et toi…dans ton pyjama trop grand, tes cheveux pas coiffés et ton café tiède…Toi, tu viens juste de voir apparaître la notification sur ton téléphone. Autant dire que tu arrives sur le champ de bataille en slip avec un lance-pierre alors que les autres sont déjà en train de partager le butin et son déjà en train de débattre du prochain post de POTUS.

Fabuleusement fabuleux

Le plus extraordinaire dans cette histoire, c’est que personne n’a l’air de trouver ça étrange.
On nous vend ça comme une innovation technologique. Une API de plus. Une source d’information supplémentaire. Rien que le mot est fantastique. Une API. Ça fait sérieux et ça fait très Silicon Valley. On imagine presque un ingénieur avec un sweat à capuche expliquant que c’est simplement une meilleure façon de distribuer les données.

Oui, en effet. Sauf qu’on ne parle pas de la météo. On ne parle pas des horaires des trains. On parle des déclarations du Président des États-Unis. Ces même déclarations qui sont capables de faire varier le prix du pétrole de 8 %, de faire gagner 400 milliards de capitalisation à Nvidia ou d’envoyer le dollar dans une direction complètement différente avant même que les Européens aient fini leur premier café.

Et ça…

Ça devient un abonnement.

Le plus drôle, c’est qu’on continue à nous raconter que les marchés sont transparents où nous sommes tous égaux les uns avec les autres. J’adore cette phrase. Elle revient tout le temps. Les marchés sont transparents. Les règles sont les mêmes pour tout le monde. Les investisseurs sont égaux.

MAIS QUELLE CONNERIE !!!

Et moi je suis le prochain gardien de but du Real Madrid, avec mes 1m71 et quand j’aurais 5 minutes, j’irais remplacer LeBron James aux Lakers !!! Non, parce qu’à partir du moment où certains paient pour avoir une information présidentielle quelques secondes avant les autres, il n’y a plus d’égalité. Il y a juste une file d’attente. Avec une caisse prioritaire. Un fast-track, comme à Disneyland. Sauf qu’au lieu de gagner cinq minutes pour monter dans Space Mountain, tu gagnes quelques secondes pour encaisser plusieurs dizaines de millions de dollars.

Ce qui me fascine le plus, c’est qu’on ne prend même plus la peine de cacher les choses.
Avant, les délits d’initiés se faisaient dans les parkings souterrains. On parlait à voix basse.
On utilisait des téléphones jetables. On utilisait des codes comme : « Blue Horseshoe loves Anacott Steel ». Et on se retrouvait dans des restaurants où les nappes étaient suffisamment épaisses pour étouffer les conversations.

Aujourd’hui ?

On envoie un communiqué de presse. On explique que cela va devenir une nouvelle source de revenus. On annonce la date de lancement. Et tout le monde applaudit l’innovation.
Je suis presque surpris qu’ils ne proposent pas déjà une formule familiale.Ou un abonnement étudiant. Ou une offre Black Friday avec deux mois gratuits.

Finalement, le plus inquiétant n’est même pas que cette idée existe, le plus inquiétant, c’est qu’elle ne choque presque plus personne. On vit dans une époque où tout est monétisable.
Les données. Notre attention. Nos habitudes. Nos conversations.

Et maintenant, la vitesse d’accès aux déclarations du Président des États-Unis.

À ce rythme-là, la prochaine étape sera probablement un abonnement permettant de connaître les décisions de la Fed cinq minutes avant la conférence de presse. Et je suis prêt à parier qu’il y aura une file d’attente. ÉVIDEMMENT qu’il y aura une file d’attente. Parce qu’au fond, c’est peut-être ça qui a le plus changé en trente ans. Le délit d’initié n’a pas disparu.
Il a juste changé de département. Avant, il dépendait du service juridique. Du service compliance.

Aujourd’hui, c’est le service marketing qui s’en occupe.

Thomas Veillet
Morningbull.ch

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