Mercredi soir, le marché était allongé sur la table d'autopsie. Warsh avait parlé une heure sans rien dire, le 30 ans tapait un plus haut de dix-neuf ans, les semis se faisaient défoncer pour la sixième séance d'affilée et on avait un vrai goût de correction dans la bouche. Puis Microsoft a publié. Et hier, le cadavre s'est redressé et a « fabriqué » 450 milliards de dollars de capitalisation en une seule séance. Record absolu. Le Nasdaq a explosé, Microsoft a repris 15%. Bienvenue dans le monde merveilleux de la finance, où l'espérance de vie d'une panique boursière est de quatorze heures et où il suffit d'un patron qui promet de ne PAS trop dépenser pour ressusciter la planète entière.

L’Audio du 31 juillet 2026

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L’adulte est entré dans la pièce

Depuis des mois, le marché vit avec une écharde plantée dans le pied : est-ce que tout ce fric balancé dans l’IA reviendra dans les caisses un jour ? Alphabet monte son capex à 200 milliards, sanction immédiate. Tesla montre un cash-flow négatif, massacrée. Meta publie un free cash-flow en baisse de 91%, bain de sang.

Et puis est arrivé Microsoft. Azure en folie, plus de 100 milliards annualisés sur le cloud pour la première fois, carton sur Copilot, guidances au-dessus des attentes, mais surtout un capex qui n’augmente pas et la promesse de rester en free cash-flow positif sur tout l’exercice 2027. C’est tout. Microsoft n’a pas guéri le cancer, Microsoft a dit « on va dépenser, mais on ne va pas se ruiner ». Et le marché, qui vivait depuis six semaines dans la terreur d’une génération de patrons tech transformés en joueurs de casino, a poussé un soupir de soulagement qui s’est entendu de Séoul à Francfort. Microsoft +15,51%, meilleure séance depuis le 13 octobre 2008. Dans son sillage, tout ce qui avait été massacré a ressuscité à la vitesse de la lumière : Sandisk +26%, CoreWeave +21%, Micron +18%, AMD +13%, Intel +11,3%, le SOX +8,2%. Et Nvidia se paie désormais 17,5 fois les bénéfices attendus, son multiple le plus bas depuis avril 2015. Il y a deux jours on vivait dans la terreur de la correction, ce matin on trouve Nvidia bon marché.

MAIS. Parce qu’il y a toujours un mais dans ce métier. Ce rebond est un mensonge statistique. Le S&P hors technologie a fini dans le rouge, plus de 70% des composantes ont baissé, 21 des 30 valeurs du Dow aussi, l’équipondéré perd 0,8%. Le marché n’a pas rebondi : huit titres ont rebondi, et ils sont si énormes qu’ils ont porté les indices sur leur dos comme un déménageur porte un piano. Le reste du monde coté — ceux qui fabriquent des vis, vendent des yaourts, assurent des bagnoles — s’est fait ignorer poliment.

L’obligataire toujours sous respirateur

Pendant que CERTAINES actions faisaient la fête, l’obligataire est resté au bar, seul, à se saouler au whisky avec une tête d’enterrement. Warsh est monté au pupitre pour ne rien dire, et pour annoncer qu’il ne dira plus rien dorénavant. Pire : il a suggéré qu’il ne faisait plus vraiment confiance au PCE. Mais le vrai sujet est sur la partie longue de la courbe. Le 30 ans prend 7 points de base à 5,24%, plus haut depuis vingt ans, le 10 ans monte à 4,67%, le 2 ans baisse à 4,23%. Ça s’appelle un bear steepening : le marché ne croit plus que la Fed montera ses taux à court terme, mais exige d’être payé beaucoup plus cher pour prêter à long terme, parce qu’il ne lui fait plus confiance pour tuer l’inflation. Un vote de défiance déguisé en courbe des taux, avec des probabilités de hausse en septembre passées de 82% à 59% en une semaine. Le plus savoureux, c’est que Warsh trouve ça très bien : l’obligataire fait le sale boulot à sa place. Sous-traiter sa politique monétaire aux gérants obligataires, c’est comme confier le volant à son passager bourré en espérant qu’il conduise mieux que vous.

Côté guerre — le sujet qui n’intéresse plus personne — cinquième mois de conflit avec l’Iran, et un pétrole qui ne bouge pas : Brent à 85,50, WTI à 82,10. Le brut a développé une tolérance à la guerre, comme un camé qui a besoin de doses toujours plus fortes pour ressentir quelque chose. Historiquement, c’est le moment où il se passe un truc.
Même logique en Europe : Adidas plonge jusqu’à -18,8% en séance et efface deux mois de rêve made in Coupe du Monde, alors que ses ventes sont RECORD à 6,74 milliards — le résultat opérationnel rate simplement le consensus. Vous pouvez donc battre tous vos records historiques et vous prendre 19% dans la figure parce que quelqu’un, dans une banque d’affaires, espérait un chiffre plus gros. Idem pour BMW (-35,1% de bénéfice, Chine à -30,2%), Stellantis (-46% depuis janvier) ou Airbus, qui publie +28% de revenus et recule quand même.

La pomme et le colis

Apple a publié son meilleur trimestre de tous les temps. 109,42 milliards de revenus, +16,4%, BPA à 2,02$ contre 1,89 attendus, iPhone à 54,25 milliards (+21,7%, record absolu), Mac à +28,7%, marge brute à 50,1%. Le titre a perdu 5,9% après la clôture. Dans un marché où dépasser les attentes est devenu de rigueur, se contenter de les atteindre ne suffit plus. Les coupables : des services à +12,1% qui décélèrent depuis les 16,3% du trimestre précédent — or les services, c’est la marge, le récurrent, ce qui justifie le multiple. Et surtout une guidance à 9-11% contre 12% espérés, avec un Tim Cook d’une honnêteté rare sur le pourquoi : ce n’est pas la demande, c’est l’offre. Apple manque de puces. Apple, qui a bâti son empire sur une maîtrise chirurgicale de la supply chain, manque de mémoire pour ses Apple Silicon. Quelle ironie : c’est la seule des MAG7 à n’avoir PAS englouti des centaines de milliards dans l’IA, et l’IA vient quand même la chercher par la pénurie de mémoire. Apple a esquivé la dépense mais encaisse la facture. Et c’était la dernière sortie de Tim Cook : quinze ans à la barre, une société passée de 350 milliards à 5’000, et il part sur un record de ventes et une action qui perd 6%.

Dix minutes plus tard, Amazon. Le seul chiffre qui comptait, c’était AWS : +37% à 42,2 milliards, la croissance la plus rapide depuis dix-huit trimestres. Sauf qu’Amazon annonce aussi un free cash-flow sur douze mois NÉGATIF de 7,6 milliards et un capex de 173 milliards. Meta : cash-flow effondré, titre -8%. Amazon : cash-flow carrément négatif, titre +9%. La différence explique toute la psychologie du moment : chez Amazon on voit où va l’argent ET ce qu’il rapporte. Chez Meta, on voit l’argent partir dans des GPU pour une superintelligence dont le business model consiste à vendre de la pub entre deux vidéos de golden retrievers. Le marché ne punit plus la dépense, il punit la dépense sans le ticket de caisse.

Le Japon sort l’artillerie, la Corée se shoote

Le yen était tombé à un plus bas de QUARANTE ANS. En vendre, c’était le trade le plus confortable du monde : vous empruntez à 1% au Japon, vous placez à 4,6% aux États-Unis, et la devise se déprécie en prime. De l’argent gratuit. Jeudi, en pleine séance américaine, le dollar/yen s’est effondré de 164 à 158 en quelques heures. Aucun communiqué, juste un mur d’achats tombé du ciel. Tokyo est intervenu — et surtout, les Américains auraient fait des « rate checks » pendant que Séoul vendait du dollar en parallèle. Opération coordonnée, chose rarissime. Ce matin, la BoJ a fait ce que 52 économistes sur 52 avaient prévu : rien. Taux à 1%, yen déjà reparti à 160,51. Les interventions ne durent jamais — en avril, 73 milliards claqués pour six semaines de répit. Mais le vrai enseignement est ailleurs : le carry trade yen vient de perdre son confort. Et un carry trade sans confort, c’est un carry trade qui commence à se déboucler.

Et puis il y a la Corée, exemple parfait du n’importe quoi absolu. Le KOSPI a ouvert en hausse de 16,5% à 6’513 points, après un plus bas à 5’262 en début de semaine. Samsung +21%, SK Hynix +26%. Du short squeeze en règle sur des sociétés qui gagnent plus d’argent qu’elles n’en ont jamais gagné et dont les titres font -17% en trois jours puis +25% en une matinée. Ce n’est plus un marché, c’est un électrocardiogramme. Et malgré ce rebond monstre, le KOSPI reste sur -24% en juillet, sa pire performance mensuelle depuis 1997.

Et maintenant quoi ?

PMI chinois, inflation flash en zone euro, résultats d’Exxon, Chevron et Colgate-Palmolive — des sociétés qui vendent du pétrole et du dentifrice, des choses dont les gens ont vraiment besoin, ce qui par les temps qui courent a quelque chose de reposant. Les futures montent, l’Europe devrait ouvrir en fanfare. Et comme nous sommes vendredi, on peut garantir que Trump va nous faire un truc d’ici lundi. Excellent week-end, on se voit lundi pour décoder la dernière déclaration du chef de guerre américain !

Thomas Veillet
Investir.ch