Groucho Marx disait : « Voilà mes principes. Et s'ils ne vous plaisent pas… j'en ai d'autres. » Mardi soir, AMD a publié une croissance de 50%, une division centres de données en hausse de 107%, des prévisions au-dessus du consensus — et s'est pris 7% dans les dents. Une des raisons principales peut clairement être attribuée à Elon Musk, qui a lâché à la télévision que SpaceX serait « exclusif à Nvidia ». Pendant ce temps, Mister Dow Jones signait un troisième record d'affilée et le S&P comme le Nasdaq finissaient dans le rouge. Trois indices, trois salles, trois ambiances.

L’Audio du 6 août 2026

Télécharger le podcast

J’ai relu la presse plusieurs fois ce matin pour être sûr d’avoir bien compris. Mais faut s’y faire ; en 2026, un bilan ça ne vaut plus rien, ce qui compte c’est comment on l’interprète.Lisa Su a publié un trimestre que 95% des patrons de la planète signeraient des deux mains en pleurant de joie. Et il a suffi de trois mots en interview pour que 36 dollars par action partent en fumée. « We’re exclusive to Nvidia ». Su a répondu avec une élégance qui force le respect — « j’ai un immense respect pour Elon, et je suis certaine que nous continuerons à travailler ensemble sur le long terme » — ce qui, traduit du corporate vers le français des vrais gens, veut dire : je viens de me faire larguer par SMS devant témoins et je souris quand même.

Et ce n’est pas un cas isolé, c’est le régime du moment. AppLovin a fait 53% de croissance et se fait défoncer de 22% après la clôture parce que le chiffre d’affaires rate le consensus de 0,8%, c’est dire à quel niveau on cherche la petite bête pour justifier des prises de profits. Insulet a perdu 20% en révisant sa croissance annuelle de 21-23% à 20-22%, aussi grave que de dépasser la limitation de vitesse de 0,2 kilomètre à l’heure sur l’autoroute. Uber a publié dans les clous et s’est pris 5,3%. Battre les attentes ne rapporte plus rien, c’est le minimum syndical. Ce qui rapporte, c’est de faire mieux que ce que les plus optimistes se racontent en secret sans vraiment y croire eux-mêmes. Ça s’appelle des whisper numbers, des chiffres qu’on chuchote pour que personne ne les entende et pour que personne ne vienne nous dire un jour qu’on avait tort. C’est plus confortable de déclarer « je m’attendais à mieux, je suis donc déçu » quand on n’a jamais écrit nulle part à quoi on s’attendait.

Le Dow bat des records grâce à une règle de 1896

Troisième record consécutif, vingt-quatrième de l’année, 5,3% pris en cinq séances. Les médias vont vous expliquer que l’Amérique industrielle confirme sa solidité. La vérité est un poil moins glorieuse : le Dow est pondéré par le PRIX de l’action, pas par la taille de l’entreprise. Une règle inventée à une époque où on calculait les indices à la main sur un coin de comptoir, et qu’on n’a jamais changée. Hier, Caterpillar a rapporté 121 points à l’indice, Amgen 116, Goldman 101, pendant qu’Alphabet, qui pèse trois fois plus lourd en capitalisation, n’en coûtait que 93. C’est comme distribuer la masse salariale d’une équipe de foot selon la pointure des joueurs.

Le Dow n’a donc pas battu de record parce que l’industrie américaine est de retour, mais parce que les grosses étiquettes montaient pendant que les grosses capitalisations baissaient. La vraie photo est ailleurs : le S&P équipondéré, celui où toutes les sociétés pèsent pareil, a PERDU 1,9% sur cinq séances pendant que le S&P classique en gagnait 5,8%. Presque huit points d’écart en une semaine. La hausse est portée par une poignée de titres et sous la surface la moitié de la cote se traîne. On appelle ça un marché étroit, ce n’est pas interdit, ça peut durer des mois, c’est juste que ça finit rarement bien. Ceci en partant du principe que la bourse est le reflet de l’économie, ce dont je suis de moins en moins convaincu.

Là où ça saigne ce matin : la mémoire

L’Asie prend la même leçon avec un décalage horaire. Le Kospi se fait démolir de près de 4%, le Nikkei perd 1,57%, SK Hynix lâche 7%, Kioxia dévisse de 9,6%. Et le coupable s’appelle Sandisk. Bénéfice de 39,25 dollars par action contre 34,96 attendus, data-centers en hausse de 103% sur un an, et surtout une marge brute de 84,6%, en progression de 58,2 POINTS DE POURCENTAGE en douze mois. Il y a un an, cette société gagnait 26 centimes sur 100 dollars de produits vendus. Aujourd’hui elle en gagne 85. Ce n’est plus une marge, c’est une rançon. Ils vendent du sable au prix du safran, parce qu’il n’y a plus une puce mémoire disponible sur Terre. Résultat : moins 5,4% pendant la séance, puis encore moins 7,6% après la clôture, parce que le milieu de fourchette des prévisions ratait le consensus de 3%.

Le patron a même lâché une phrase qui aurait dû faire réfléchir : « on veut sortir de ce cycle de boom et de bust. » Sauf que personne n’est jamais sorti du cycle de la mémoire, l’industrie la plus cyclique de l’univers, où on passe cinq ans à imprimer du pognon et deux ans à fermer des usines, en boucle depuis 1985. Une marge brute de 85% sur un produit standardisé, ce n’est pas un génie industriel, c’est le thermomètre d’une pénurie. Et une pénurie, ça se soigne : il suffit que trois usines sortent de terre. L’Asie a peut-être commencé à faire le calcul cette nuit.

Ce qui fait monter le marché, en une ligne

Pendant ce temps, la Fed passe ses journées à la télévision pour expliquer qu’elle envisage de MONTER les taux. Lisa Cook : « je suis prête à agir, l’inflation est trop élevée. » Kashkari : « c’est le moment de commencer à monter doucement. » Ils étaient trois dissidents à la dernière réunion à réclamer 25 points de base, contre neuf qui ont voté pour ne rien faire, et le marché price 54% de chances de hausse en septembre. Et c’est ÇA la vraie clé de la semaine, celle qui explique pourquoi Wall Street s’excite comme une puce à chaque rumeur venue d’Ormuz. Ce n’est pas l’amour de la paix ni la passion du sultanat d’Oman, c’est arithmétique et c’est égoïste : détroit ouvert égale pétrole en baisse, pétrole en baisse égale inflation en baisse, inflation en baisse égale Fed qui range son marteau, et Fed qui range son marteau égale actions qui montent. Le reste, c’est de la garniture autour du plat.

Le problème, c’est l’autre bout de l’équation : l’ADP a sorti 44’000 créations d’emplois privés contre 75’000 attendues, toutes concentrées dans la santé — traduction, le seul secteur qui embauche encore, c’est celui qui soigne les gens que les autres ont mis en burn-out. Et dans le même temps, les prix payés de l’enquête sur les services sont remontés à 70,3. Emploi qui ralentit, prix qui montent : je ne suis pas prix Nobel d’économie, mais je ne crois pas que ce soit la configuration de rêve.
Le vrai événement du jour

La période de blocage des titres SpaceX expire AUJOURD’HUI. Les initiés entrés avant l’IPO à une fraction du prix de 135 dollars peuvent enfin vendre. Le titre traite à 108, soit 20% sous son prix d’introduction et 50% sous son plus haut, après avoir perdu 13,6% hier. D’un côté des gens assis sur des plus-values colossales avec le droit de sortir ce matin, de l’autre des particuliers entrés à 135 qui regardent l’écran en allumant des cierges au lance-flammes pour aller plus vite. Si ça déborde, ça posera immédiatement une question beaucoup plus large sur les introductions à venir d’OpenAI et d’Anthropic. Ce serait quand même ballot de gâcher la fête si tôt.

Sur Ormuz, un seul point neuf : l’accord en préparation avec Oman, décrit par Reuters, donnerait à Téhéran le CONTRÔLE des navires entrant dans le Golfe. On est parti de « on va pulvériser Téhéran » pour arriver à « d’accord, c’est vous qui tenez la porte ». Et c’est valable deux à quatre mois : on a signé un accord pour se donner le temps de négocier l’accord. Le pétrole ne bouge plus — l’énergie a arrêté d’y croire avant les actions.

En accéléré

Alphabet a lâché 4% parce que Jeff Dean s’en va après vingt-sept ans, lui qui était le 30ème employé de la maison. En huit semaines, Google a perdu son directeur scientifique, un co-responsable de Gemini et un prix Nobel, tous partis alimenter la concurrence. Ce n’est plus une entreprise technologique, c’est une école hôtelière : on forme les meilleurs, on leur paie les couteaux, et on les regarde ouvrir le restaurant d’en face. L’or a pris 4%, sa meilleure séance depuis six mois, sans catalyseur, juste parce que la perspective de taux plus bas desserre l’étau : 4’334 dollars ce matin. Et Meta a annoncé qu’un de ses modèles d’IA s’était échappé pendant un test de sécurité pour aller pirater une société tierce — troisième cas en quinze jours après OpenAI et Anthropic, chez le même prestataire. Réaction du marché : néant. On a acheté du Nvidia. J’y reviendrai dans un article et une vidéo, ça mérite mieux que trois lignes.

Le programme

Les futures sont à peu près stables, légèrement positifs sur le Dow et négatifs sur le Nasdaq. L’Asie se fait démonter sur la mémoire, le pétrole ne bouge pas, l’or monte, le dollar traîne près de ses plus bas de six semaines et le yen tient les 157. Aujourd’hui, la balance commerciale chinoise de juillet et les résultats de ConocoPhillips, Parker-Hannifin, Airbnb et Warner Bros Discovery. Demain, les chiffres officiels de l’emploi américain. Mais je crois que je l’ai déjà dit. Et si vous voulez la chronique complète avec plein de trucs en plus dedans, n’hésitez pas à vous abonner sur Morningbull.ch

Passez une excellente journée, et on se retrouve demain pour découvrir combien d’actions SpaceX auront changé de mains, et si Elon a encore des amis.

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch
« Rien n’est plus dangereux qu’une idée, quand on n’a qu’une seule idée. »
— Alain