On commence la semaine en digérant les tergiversations de Donald Trump. Samedi il promettait à l'Iran « des niveaux de terreur militaire jamais vus depuis la Seconde Guerre mondiale ». Dimanche, depuis Air Force One, il annonçait des négociations pour cet après-midi et un accord « imminent » sur Ormuz. Entre les deux, le baril a fait un aller-retour de 6% et le prix à la pompe n'a TOUJOURS pas bougé d'un millimètre vers le bas. Le pétrole descend, l'essence monte, et le Président américain devient chaque semaine un peu plus ridicule.
Sur les marchés, juillet s’est terminé en eau de boudin – pire mois du Nasdaq depuis mars – sauf pour deux types qui ont sauvé le monde à eux tout seuls : Microsoft et Amazon. Le reste attendait poliment dans le couloir.
Le sketch de l’Air Force One
Reprenons vite fait. Samedi, le plus grand clown du monde publie sur Truth Social que les États-Unis sont prêts à frapper l’Iran comme jamais depuis 1945. Trois paragraphes plus loin, dans le MÊME message, il annule tout. Pourquoi ? Parce que « l’Iran nous l’a demandé ». L’ennemi juré, celui qu’on bombarde depuis le 28 février, aurait poliment levé la main pour réclamer une pause. Dimanche matin Téhéran répond que c’est un mensonge et qu’ils sont prêts au combat, et cette nuit Trump change encore de version : en fait c’est l’Arabie saoudite, les Émirats et le Qatar, et il y aura un accord sur Ormuz puis sur le nucléaire, « on pourrait même dire sur la dénucléarisation de l’Iran ».
On pourrait même dire n’importe quoi, tant qu’on y est. La version des médias qui ne sont pas à la botte de la Maison-Blanche est plus sobre : les Saoudiens ont appelé quelques heures avant la guerre totale mode 1945 en pire pour supplier Trump de se calmer et – détail savoureux – pour lui demander quelle était la stratégie américaine. Le prince-boucher téléphone au président des États-Unis pour savoir ce qu’il compte faire. C’est là qu’on mesure la sérénité de la région. Et le point qui bloque depuis six mois n’est toujours pas réglé : l’Iran veut encaisser un péage sur les navires. Un péage sur 20% du pétrole mondial. On négocie une autoroute à vignette au milieu d’une guerre.
Kaboom quand même
Pendant que Trump vend son accord imminent, on signale une explosion à proximité immédiate d’un pétrolier au nord-est de Khasab. Pas de victime, pas d’origine identifiée. Juste une explosion dans la nuit pour rappeler que la paix, dans la région, se mesure en heures. Voire en minutes. Alors non, le marché n’y croit pas. Ou plutôt si : il va y croire pendant six heures, le temps de vendre le pétrole, puis il oubliera. On est passés par là tellement de fois depuis février que c’en est clownesque. Les « très intelligents » dirigeants iraniens sont devenus des « ordures » en trois semaines, dix-huit militaires américains sont morts depuis le début, et un ancien ambassadeur américain en Israël le résume mieux que moi : personne ne croit plus rien de ce que Trump dit, ni les alliés, ni les Iraniens. L’actif le plus détruit de ce conflit n’est ni une raffinerie ni un porte-avions, c’est la crédibilité.
Résultat ce matin, le pétrole se prend près de 6% dans les dents parce que oui, LA PAIX EST PROCHE, chers crédules. Le WTI est sous les 80 dollars et le Brent s’en rapproche à grands pas, alors qu’il avait pris 23,6% en juillet. Et l’OPEP+, avec un sens du timing admirable, a annoncé dimanche 188’000 barils/jour supplémentaires en septembre. Traduction : les producteurs voient la prime de guerre s’évaporer et se précipitent pour vendre du volume tant que le prix est encore correct. Quand le cartel ouvre les vannes, ce n’est jamais de la générosité, c’est de la sortie de position. Et il faut bien payer le leasing des 28 bagnoles dans le garage.
Trois dissidents et un marché qui refuse de mourir
Maintenant le vrai truc qui devrait nous angoisser, moins photogénique qu’un porte-avions mais nettement plus dangereux. Mercredi, la Fed a laissé ses taux inchangés pour la cinquième fois d’affilée, sauf que trois présidents de Fed régionales ont voté contre – Hammack, Logan et Kashkari – et qu’ils ont voté pour une HAUSSE de 25 points de base. Prenez trente secondes. En 2026, après quatre ans de marché haussier, trois membres du FOMC estiment que la banque centrale n’est pas assez restrictive. Hammack l’écrit noir sur blanc : elle n’a aucune confiance dans un retour spontané de l’inflation à 2%, et surtout – le passage qui devrait nous empêcher de dormir – elle voit les pressions venir de la demande, pas de l’offre. Le marché price désormais 63% de probabilité de hausse en septembre, alors qu’on nous vendait des baisses il y a six mois. Ne l’oublions pas quand même.
Au milieu de tout ça, le nouveau patron de la Fed a donné une conférence de presse dont les analystes sont sortis avec des notes intitulées « dovish et confus ». Warsh a laissé entendre qu’une hausse ne serait peut-être pas nécessaire, au motif que les rendements obligataires avaient déjà fait le boulot à sa place. Sous-traiter la politique monétaire au marché obligataire, c’est audacieux, il faut le reconnaître. Le marché obligataire lui a répondu par un doigt d’honneur : le 30 ans à 5,238%, plus haut depuis dix-neuf ans. Quand le long terme se fait défoncer APRÈS qu’un président de la Fed s’est montré accommodant, ce n’est pas technique, c’est un vote de défiance. Les obligataires lui disent : on ne te croit pas capable de tuer l’inflation, donc on exigera d’être payés plus cher pour te prêter.
Conséquence
La conséquence pour nous, c’est que le coût du capital monte, et que les actifs les plus vulnérables sont ceux dont toute la valeur repose sur le pognon qu’on gagnera en 2029. Les semis. L’IA. Ce n’est pas un hasard si le SOX s’est pris 21% dans la tête en juillet. Sauf que le marché refuse de rendre les armes. Il ne baisse pas, il TOURNE. L’équipondéré a gagné 1,3% en juillet pendant que l’indice pondéré perdait 0,1%, et le Dow signe son quatrième mois de hausse consécutif. Personne ne veut sortir, alors on déplace le pognon. De la tech vers les banques, des banques vers l’énergie, de l’énergie vers la santé. Une chaise musicale où personne ne VEUT s’asseoir. Nouveau mois, nouvelles résolutions, et exactement les mêmes quatre sujets qu’en juillet : la guerre, le pétrole, l’IA et les puces mémoire. On a changé la page du calendrier, pas le scénario.
Le yen, le flipper coréen
Vendredi, le yen bondissait de 3,8% en deux séances sur des rumeurs à peine déguisées d’intervention conjointe. Tout le monde le savait, tout le monde a acheté du yen sur la rumeur. Ce matin, Tokyo confirme officiellement l’intervention avec les Américains, et le yen se fait RE-défoncer. On a réussi à faire mentir un dicton vieux de cent ans. Le Nikkei recule de 2,2%, 212 valeurs sur 225 dans le rouge : yen fort, exportateurs massacrés. Et le clown en chef a justifié la chose ainsi : « Leur yen s’affaiblissait et ils voulaient un peu d’aide. Nous, on est toujours là pour le Japon. » Une intervention, ça marche parce que le marché a peur. Pas parce que c’est mignon.
À Séoul, pendant ce temps, on joue au flipper : le KOSPI se prend 5,5% dans la mémoire, Samsung et SK Hynix perdent 7% chacun, après un juillet à -22% – pire depuis octobre 2008 – et un vendredi à +18% en une séance. Il reste quand même 50% de perf sur l’année. Et le plus beau, c’est que les fondamentaux sont réels : les exportations coréennes ont bondi de 62,8% en juillet, les puces de 179%, les ordinateurs de 404%. Des chiffres de douanes, pas de salle de marché. Le problème n’a jamais été la demande, c’est le prix qu’on paie pour y accéder.
Les reçus, s’il vous plaît
La semaine dernière a été un test grandeur nature : les investisseurs acceptent-ils encore de financer l’IA sur parole ? Réponse : non. Ils veulent des reçus et de la maîtrise des coûts. Microsoft a récupéré 450 milliards de capitalisation en une séance, Amazon a suivi avec 15% de hausse sur l’accélération d’AWS, pendant que du côté obscur de la force Meta se faisait défenestrer sur un free cash-flow négatif au second semestre et qu’Apple vivait sa pire séance depuis les turbulences douanières. On ne punit plus les dépenses, on punit l’absence de preuve. Microsoft dépense des fortunes et prend 16%, Meta dépense des fortunes et perd 8%. La différence ? L’un a montré le chiffre d’affaires en face. Pas l’autre. Fin de la période de grâce, elle aura duré trois ans.
Le vrai spectacle de la semaine sera SpaceX mercredi soir.
Arrivée en bourse à 135 dollars en juin, montée à 201 trois jours plus tard, l’action traite aujourd’hui 46% sous ses sommets et 20% sous son prix d’introduction. La capitalisation est passée de 3 000 à 1 400 milliards et ça se paie ENCORE 35 fois les ventes : même après avoir perdu la moitié, c’est cher. Ce qu’il faudra regarder, c’est le segment IA, qui a brûlé 7,7 milliards de capex pour 818 millions de revenus au trimestre précédent – neuf dollars dépensés pour un dollar encaissé – et Starlink, la seule vraie machine à cash de la maison. Sans oublier le bouquet final : 912 millions d’actions sortent de lock-up le 6 août, deux jours après la publication. Publier ses premiers chiffres quarante-huit heures avant de lâcher un milliard d’actions dans la nature, c’est soit du courage remarquable, soit un timing d’une cruauté rare. Et je ne compte même pas le speech de Musk, qui a toujours le pouvoir d’en rajouter une couche.
Pour le reste : Palantir ce soir, AMD demain, puis un déluge avec Merck, Lilly, Uber, Shopify et Disney – qui vient accessoirement de signer le deuxième meilleur week-end de sortie de l’histoire avec son nouveau Spiderman. Et vendredi, le clou du spectacle avec l’emploi. Le BLS, dont les révisions ressemblent de plus en plus à des œuvres de fiction, va nous livrer un chiffre que trois membres de la Fed liront comme une justification de monter les taux, que Warsh lira comme la preuve d’un marché du travail solide, que Trump commentera avec la délicatesse qu’on lui connaît, et que le marché lira comme ce qui l’arrange sur le moment. Le même chiffre, quatre lectures, zéro vérité.

Conclusion
Ma conviction du matin, pour autant qu’on puisse avoir des convictions dans ce cirque, c’est que le risque n’est plus la guerre. La guerre, le marché l’a digérée, encaissée, tradée dans tous les sens et rangée dans la case « bruit de fond ». Le vrai risque, c’est ce 30 ans à 5,24% qui monte pendant que le patron de la Fed se montre accommodant. Ça, ce n’est pas une opinion sur l’inflation, c’est une opinion sur la Fed elle-même. Et quand le marché obligataire cesse de croire la banque centrale, c’est pas sûr qu’une rotation sectorielle suffise à nous sauver les fesses. En attendant, les futures sont en hausse de 0,5% ce matin, parce que le pétrole baisse et que Trump a dit que tout allait bien. Reste à savoir jusqu’à quand.
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À demain !
Thomas Veillet
Investir.ch