Chronique express — vendredi 7 août 2026 En plein mois d’août sous une chaleur écrasante, je me suis surpris hier à contempler ma doudoune d’hiver en me demandant quand je pourrais la remettre. Tout ça pour vous dire que par ce genre de température, on a l’impression que les marchés le ressentent et qu’ils n’ont pas envie. À moins que ce soit simplement parce que Trump n’a menacé de détruire personne et qu’on attend les chiffres de l’emploi de cette après-midi. Dans le doute, ne RIEN FAIRE reste la stratégie la plus intelligente. Le marché s’est donc tu.
L’Audio du 7 août 2026
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Le Dow a lâché 464 points et mis fin à cinq séances de hausse, le S&P a reculé de 0,18% en clôturant quand même sur son troisième plus haut niveau de tous les temps, et le Nasdaq a bougé de 0,06%, ce qui statistiquement s’appelle « ne rien faire ». Volume : 16 milliards de titres contre 18,4 en moyenne cette année. Un tiers de Wall Street était déjà en week-end.
La journée où il ne s’est rien passé
Depuis vendredi dernier, le marché avait enchaîné cinq séances de hausse et le Dow avait grimpé de 2’755 points sur UNE seule idée : Ormuz allait rouvrir, le pétrole allait s’effondrer, l’inflation allait rentrer dans le rang et la Fed allait pouvoir baisser les taux pour relancer un marché de l’emploi qui a la vigueur d’un spaghetti trop cuit. Sauf qu’hier au réveil, tout le monde a réalisé qu’entre « un accord pourrait être annoncé mercredi » et « un accord est signé », il y a une GROSSE nuance, et que cette nuance s’appelle la réalité.
Regardez la mécanique interne : sur les 503 valeurs du S&P 500, 299 ont terminé dans le rouge. Six actions sur dix se sont fait ramasser et l’indice n’a pas bronché, parce que les quelques mastodontes qui pèsent le tiers du bazar ont tenu la baraque. Pendant ce temps, Paris et Milan clôturaient au plus haut de leur existence — je dis ça, je dis rien, mais ça ne dure jamais très longtemps.
Ormuz, ou l’art de négocier un couloir
Mardi, Bessent nous expliquait que le deal pourrait tomber mercredi. Mercredi, Téhéran annonçait une entente avec Oman. Le marché a acheté. Et puis jeudi, l’agence iranienne Fars a eu la mauvaise idée de publier le brouillon. On y découvre que les navires américains et israéliens seraient interdits de passage, ainsi que ceux des pays « ayant causé du tort à l’Iran » — sans blague — et que les contrevenants écoperaient d’une amende allant jusqu’à 20% de la valeur de leur cargaison. On se réjouit de voir le type qui ira présenter la facture à Washington : « Euh, bonjour, c’est pour l’amende du gouvernement iranien, je vous donne mon IBAN ? ». PAN. PAN. Réponse de Washington dans la demi-heure : aucune approbation, aucune permission, aucun péage, aucun frais. Le Brent est remonté à 83,59 dollars, le cousin WTI se balade à 78,15. Et le chef négociateur iranien a résumé la semaine d’une formule qu’on aurait aimé écrire : « la diplomatie de Trump, c’est de la diplomatie de théâtre en boucle. »
Mais le seul chiffre qui compte, c’est celui du trafic réel. Mercredi, DEUX navires ont traversé le détroit d’Ormuz. Deux.
La veille, ils étaient huit. Avant la guerre, il en passait entre 130 et 140 par jour. Pendant qu’on débat du paragraphe 4 de l’accord-cadre, le robinet par lequel transitait un cinquième du pétrole de la planète est fermé à 98%. Ajoutez que l’Ukraine a détruit deux raffineries russes dans la nuit et que les importations américaines de brut saoudien sont tombées à ZÉRO en juillet, une première depuis 1985. C’est pas le genre de nouvelle qui donne envie de shorter le baril. Et pourtant le Brent reste 20% sous ses tops de juillet : le marché a décidé que la paix était acquise et refuse d’être dérangé par les faits.
La Fed à l’envers
On nous avait vendu l’arrivée de Kevin Warsh à la Fed comme celle d’un type qui baisserait les taux sur simple coup de fil depuis le bureau ovale. Résultat : le Financial Times rapporte qu’il serait prêt à les MONTER dès septembre si l’inflation se raffermit. Les futures donnent 55% de probabilité à une hausse en septembre contre 80% en juillet, pendant qu’une petite chorale se met à chanter exactement l’inverse. Mêmes données, même moment, deux conclusions opposées. Pendant ce temps, Alphabet est allé faire les poches du marché obligataire pour 25 milliards : il a reçu 115 milliards de demande. Avec 750 milliards de capex annoncés cette année par les hyperscalers, on n’a pas fini de voir des MAG7 emprunter du pognon.
Battre les attentes ne suffit plus
Honeywell Aerospace s’est pris 23% dans les dents, AppLovin 20%, Datadog 19%, HubSpot 19%. Arrêtons-nous sur Datadog, le cas d’école : la société a DÉPASSÉ les attentes et RELEVÉ ses prévisions annuelles. Moins dix-neuf pour cent. Seul reproche : une marge brute ajustée un tout petit peu en dessous. La règle de la saison est simple : « jamais quoi que ce soit des attentes, tu rateras ; nettement au-dessus des rêves les plus fous des analystes, tu publieras ; et aucune mauvaise nouvelle tu n’annonceras — autrement, défoncer tu te feras. »
Le vrai feuilleton, c’est la mémoire. SanDisk et Western Digital ont battu les attentes sur le chiffre d’affaires ET sur le bénéfice. Résultat : -13% et -7%. Pourquoi ? Parce qu’avant la publication, Western Digital affichait 153% de hausse depuis janvier et SanDisk 414%. En sept mois. Sur un fabricant de mémoire flash. Quand un titre a été multiplié par cinq, ce n’est plus le consensus des analystes qu’il faut battre, c’est le rêve que les actionnaires se racontent dans leur bain sans oser le dire à voix haute. Et ce rêve-là, personne ne le publie, donc personne ne peut le battre. C’est le principe même de la bulle : la réussite devient le minimum syndical et il n’existe plus aucune bonne nouvelle possible. Dans l’autre sens, Motorola a pris 8,2% et Airbnb bondit de 10% après la cloche.
Le programme
Ce matin, les futures hésitent et le Brent remonte encore : chaque fois qu’on comprend que ces négociations à deux balles ne servent à rien, le baril reprend des couleurs. L’Asie soigne ses bleus après le carnage sur la mémoire et l’or reste posé autour de 4’320 dollars. Au menu : la production industrielle allemande et surtout — enfin — les chiffres de l’emploi américain. On attend entre 80’000 et 97’000 créations de postes contre 57’000 en juin, avec un chômage stable à 4,2%. Sachant que les inscriptions hebdomadaires restent sous les 200’000 pour la troisième semaine d’affilée, une série qu’on n’avait plus vue depuis la fin des années 1960, si le marché du travail s’écroule cet après-midi, il aura fait ça très discrètement.
Il faudra donc un chiffre ni trop chaud ni trop froid pour que la fête continue, ce qui est à peu près la définition du miracle. Mais après une séance où Trump n’a presque rien dit, où Ormuz est resté presque fermé sans jamais être ouvert et où on s’est presque carrément fait chier, on prend ce qui vient.
Passez une excellente journée et un excellent week-end. On se revoit lundi pour de nouveaux torchons d’accords de paix censés rouvrir un détroit qui ne veut pas rouvrir. Perso, je me demande s’il ne serait pas temps de faire appel à Moïse : statistiquement, ça me paraît plus fiable que des négociations entre trois bras cassés et deux borgnes qui se détestent cordialement. À lundi.
Thomas Veillet
Investir.ch
« Une bonne prévision n’est pas celle qui se réalise, mais celle qui vous fait comprendre pourquoi elle ne s’est pas réalisée. »
Pierre Desproges