Ce soir à 19 heures – heure suisse – Scott Bessent montera sur scène pour lancer ce qu'il a lui-même baptisé un « D-Day économique ». Mercredi soir, Nvidia publiera. Vendredi, Kevin Warsh causera à Jackson Hole. Et pendant que la planète révisait ce programme-là, l'Amérique s'est ouvert une guerre supplémentaire : samedi à minuit une, 50% de droits de douane sur le Canada. Le pays du sirop d'érable a donc le choix entre devenir le 52ème État américain – après le détroit d'Ormuz – ou virer McDonald's de chez lui. Trois rendez-vous, quatre guerres, et la même question posée à tout le monde cette semaine : est-ce qu'il reste quelqu'un qui contrôle quelque chose ?

L’Audio du 24 août 2026

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Trois enveloppes sur la table

En août, on fait semblant. Semblant de travailler, semblant de suivre, semblant que les volumes veulent dire quelque chose. Cette semaine, on remet le son. Trois enveloppes : l’Iran ce soir, Nvidia mercredi avec 92 milliards de chiffre d’affaires attendus et une guidance qu’on espère au-dessus de 103, et vendredi le premier Jackson Hole de Warsh – l’homme qui a décidé que la Fed parlerait moins et qui va devoir causer quarante minutes devant une presse financière qui l’attend au tournant avec le démonte-pneu.

Et le fil rouge, ce n’est pas « est-ce que le marché va monter » : le marché veut monter, il n’attend que ça, à moins de 2% de son record, plus 12% sur l’année, avec des statistiques qui lui racontent qu’il gagne en moyenne 15% APRÈS les élections de mi-mandat. Lui, il se voit déjà à 8’000 avant les vacances d’octobre. Non, la vraie question, c’est de savoir qui tient le volant. Le Trésor a essayé mercredi de plafonner les taux longs et s’est fait effacer en une séance. La Fed se tait. Et la Maison Blanche ouvre une guerre commerciale avec son deuxième partenaire pendant qu’elle s’embourbe dans une autre à propos du pétrole. Trois volants, trois conducteurs, et pas un qui regarde dans la même direction.

Le Canada, avant le petit-déjeuner

Vendredi soir, les négociations entre Washington et Ottawa capotent, les Canadiens quittent la table en expliquant que les Américains ont rajouté des demandes « injustes » au dernier moment. Samedi à 00h01, 50% de droits sur 20 milliards de produits canadiens : produits laitiers, spiritueux, contreplaqué, textiles, et crosses de hockey. Je tiens à ce que la postérité retienne qu’en août 2026, la première puissance mondiale a taxé les crosses de hockey à 50%. Carney n’a pas fait dans la dentelle – « on est en guerre quand on est attaqué, nous avons été attaqués » – et riposte dollar pour dollar le 8 septembre. Trump répond que « le Canada veut les avantages d’être un État AMÉRICAIN sans en être un !!! », donc on reparle de fusion, et la semaine prochaine on se refait le Groenland.

Ottawa n’envisage même plus de rediscuter avant les élections et se prépare à tenir un siège de plusieurs mois. Économiquement, ces 5% d’exportations, c’est une écharde dans le pied, pas une amputation. Le problème, c’est que chaque nouveau tarif est un grain de sable de plus dans la machine à inflation, précisément quand la Fed en a le moins besoin.

Ce soir, la cible c’est Pékin

L’Iran est le pays le plus sanctionné de la planète depuis 1979, il ne reste presque plus de surface disponible. La vraie question de ce soir, c’est donc : à qui d’autre on s’attaque pour l’atteindre. On parle de sanctionner les raffineries et les grandes banques chinoises, et d’imposer des droits de douane secondaires à tous ceux qui commercent avec Téhéran. Retenez le chiffre : la Chine a acheté plus de 80% du pétrole iranien exporté par voie maritime en 2025.

Le sujet de ce soir, ce n’est pas l’Iran, c’est Pékin – et accessoirement des banques indiennes et des armateurs qui vont passer un sale quart d’heure. En face, Téhéran a prévenu dimanche que si la guerre économique continue, « pas une goutte de pétrole ne sera exportée, ni par Ormuz, ni de nulle part dans le golfe Persique ». Et les Gardiens de la Révolution ont sorti la phrase la plus vicieuse du week-end : « Si vous aviez réussi sur le plan militaire, vous n’auriez pas besoin de tout ce vacarme économique. » C’est de la propagande, et ce n’est pas complètement faux.

Le Brent est à 91,36 ce matin, après avoir fini vendredi vers 94 sur une semaine à plus 6,6%. Le sans-plomb américain est à 4,10 dollars le gallon contre 3,15 il y a un an. Plus 30%, dix semaines avant les midterms. Voilà la contradiction du jour : la même administration qui supplie le marché obligataire de faire baisser les taux longs s’apprête à mettre le feu au principal robinet de pétrole de la planète, ce qui fera monter l’inflation, ce qui fera monter les taux longs. On ne peut pas vouloir un baril à 60 dollars ET une guerre économique totale. Il faut choisir. L’équipe de bras cassés de la Maison Blanche a choisi pour nous.

Les taux : il ne s’est rien passé

Dix ans à 4,71% ce matin, 30 ans collé à 5,27%, à un cheveu de son plus haut depuis dix-neuf ans. Et cette absence de nouvelle EST la nouvelle : mercredi, le Trésor annonçait doubler ses rachats de dette longue, le marché a applaudi une séance et a tout effacé. Comme si le communiqué de Bessent avait été publié sur Snapchat. Un stratège résumait le plan budgétaire américain par « du rouge à lèvres sur un cochon ». Tiens, au passage, la dette fédérale a passé les 40’000 milliards la semaine dernière ; elle ne redescendra pas cette semaine. Pendant ce temps, Kashkari passait dimanche sur CBS pour rappeler que ça fait cinq ans qu’on promet un retour de l’inflation à 2% et qu’« à un moment, il faudra faire davantage ». Il parle d’un quart de point. À la hausse. Et le meilleur commentaire du week-end vient d’un gérant à qui l’on demandait si l’obligataire restait sans risque : « Quand les gens me disent que les obligations sont peu risquées, ça me donne envie de pleurer. » Vous détenez du trente ans à 5,27% ? Vous serez remboursé, c’est garanti. La seule inconnue, c’est ce que vaudront ces dollars-là en 2056.

Nvidia n’a plus la main

Bloomberg a révélé samedi que Nvidia a prévenu ses gros clients : les serveurs équipés de ses puces vont augmenter de plus de 15%, sur les systèmes livrés début 2027. Motif : le coût de la mémoire. Encore elle. Nvidia, c’est 75% de marge brute, l’entreprise la plus puissante du secteur le plus puissant du monde, et elle n’arrive pas à absorber une hausse du prix de la DRAM. Elle la répercute. Sur Microsoft, sur Google, sur Oracle. Sur vous. Le pouvoir a changé de mains : Samsung, SK Hynix et Micron sont devenus le vrai goulot d’étranglement de l’IA.

Et voici le chiffre qui devrait circuler beaucoup plus qu’il ne circule : si on retire les plus-values comptables d’Alphabet et d’Amazon, le premier contributeur à la croissance des bénéfices du S&P 500 ce trimestre n’est pas Nvidia. C’est Micron. La boîte qu’on rangeait il y a trois ans dans la case « cyclique » en se moquant de ceux qui la gardaient. Mercredi soir, Jensen devra donc expliquer, en détail, pourquoi ses machines coûteront 15% plus cher l’an prochain.

La bulle a changé de carburant

Et c’est là le vrai sujet de la rentrée. Cette nuit, Alibaba se prend une tôle de près de 10% à Hong Kong après avoir levé 10,2 milliards de dollars en actions nouvelles avec 8,4% de décote. Objectif – ÉVIDEMMENT – financer l’IA, alors que son bénéfice net a déjà chuté de 75% le trimestre dernier à cause de l’IA. Même nuit : SoftBank émet mille milliards de yens d’obligations destinées aux particuliers japonais, sept ans, coupon entre 4,3 et 4,9%, pour financer ses engagements auprès d’OpenAI. Traduction : des retraités japonais vont prêter leur épargne à Masayoshi Son pour qu’il la donne à Sam Altman, à 4,5% par an. Vu le risque, c’est cadeau. Ajoutez Alphabet qui émet à quarante ans, Nvidia qui monte ses prix, Samsung qui dévisse de 6% parce que 80 milliards rendus aux actionnaires n’ont pas suffi à impressionner.

Pendant trois ans, l’IA s’est financée avec du cash-flow : des boîtes hyper-rentables remettaient dans les datacenters l’argent qui rentrait. Aujourd’hui, elle se finance par la dette et par la dilution. Et une chose financée par de la dette n’obéit plus aux mêmes règles. Vous voulez savoir pourquoi le 30 ans est à 5,27% ? Ce n’est pas seulement le déficit fédéral. C’est que trois emprunteurs se battent pour le même stock d’épargne mondiale : les États, la guerre et les datacenters. Et depuis peu, ce sont les datacenters qui jouent des coudes le plus fort devant le guichet.

Conclusion

Passez une excellente journée, faites le plein aujourd’hui plutôt que demain, et on se retrouve demain matin pour commenter ce que Bessent aura bien pu inventer à 19 heures. Si vous voulez accéder à la chronique complète, avec le programme de la semaine et comprendre pourquoi le monde devient complètement con, abonnez-vous à Morningbull.ch

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch

« Technocrates, c’est les mecs que, quand tu leur poses une question, une fois qu’ils ont fini de répondre, tu comprends plus la question que t’as posée. »
Coluche