Nvidia a publié des chiffres qui doublent le chiffre d'affaires en un an. Réaction du marché : moins 2,9%. Trente minutes plus tard, le titre était en hausse de 5%. On comprend vite, il faut juste nous expliquer longtemps. Rien n'avait changé entre les deux, sauf qu'une dame a prononcé un seul nombre au téléphone. Colette Kress a dit « 70% de croissance sur l'exercice 2028 » — le consensus tablait sur 44 — et tout le monde a subitement retrouvé la foi. La plus grosse capitalisation de la planète publie 96 milliards de revenus trimestriels et se fait bouder pendant une demi-heure parce que sa marge brute va glisser d'un point.
L’Audio du 26 août 2026
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Ce qui s’est vraiment passé
Battre les attentes ne rapporte plus rien depuis longtemps. ON LE SAIT. 96,2 milliards contre 92,3 attendus, 2,22 dollars par action contre 2,09, les data centers à 89 milliards en hausse de 117% sur un an. Sur le papier, un trimestre de légende. Réaction initiale : négative. Parce que la marge brute passera de 75 à 74% ce trimestre et « touchera un point bas » entre 71 et 72% en janvier. La raison : Nvidia se fait racketter sur la mémoire. La société la plus rentable de l’histoire du capitalisme se fait braquer par ses propres fournisseurs, et la directrice financière a lâché la phrase qui résume 2026 : la pénurie de mémoire est le symptôme de la même vague de demande qui fait notre croissance. Traduction pour les gens normaux : on se marche sur les pieds tout seuls, et ça coûte trois points de marge.
Ce qui a retourné la séance, ce n’est donc pas le trimestre, c’est la promesse. Et un analyste a relevé un truc que personne n’a repris : annoncer 70% de croissance sous-entend que Nvidia a DÉJÀ verrouillé la mémoire correspondante. Donc qu’il n’en reste pas pour les autres. Le titre monte, la moitié du secteur devrait avoir peur, personne n’a posé la question. En revanche, les Micron, Samsung, Hynix et Sandisk vont passer une excellente journée.
Le PCE, ou l’art de ne rien changer
Il y a eu un AVANT NVIDIA et un APRÈS NVIDIA, et après, on s’est foutu pas mal de ce qu’il y avait avant. Ça tombe mal, parce qu’avant, il y avait l’inflation. Le PCE de juillet sort à 3,7% sur un an alors qu’on espérait 3,6%, le CORE reste collé à 3,3%, et sur le mois c’est plus 0,2% partout là où on attendait 0,1%. L’inflation ne s’aggrave pas, elle ne recule pas, elle s’installe : elle a défait ses valises et demandé le code du wifi. Les taux ne bougent quasi pas — 4,65% sur le 10 ans, 4,22% sur le 2 ans — mais dans les coulisses, le marché monétaire intègre désormais À 100% une HAUSSE de taux d’ici décembre. On ne discute plus. Souvenez-vous qu’il y a six mois, le consensus absolu, c’était trois baisses en 2026. Et vendredi, Kevin Warsh monte sur scène à Jackson Hole pour son premier grand discours de président de la Fed, lui qui a fait de la communication minimale sa marque de fabrique. On va passer la journée de demain à décortiquer les silences d’un type qui a bâti sa réputation sur le fait de ne rien dire.
Le reste, en accéléré
Salesforce prend 14% après la clôture avec un bénéfice net en hausse de 87%. Sauf que là-dedans, il y a 2,6 milliards de plus-value comptable sur sa participation dans Anthropic, une société non cotée dont personne ne sait ce qu’elle vaut vraiment. Le titre monte grâce à une ligne qui n’a produit ni un dollar de cash ni un client supplémentaire. Abercrombie & Fitch bondit de 36% — les t-shirts moulants des années 2000 et les mecs à torse nu à l’entrée du magasin. Meta signe un chèque de 17 milliards à plusieurs États américains sur la protection des mineurs et prend 1%, ravi que ça ne coûte pas plus cher. Côté Ormuz, les alliés des États-Unis expliquent en privé que le détroit est TOUJOURS miné, 80 à 150 mines dans la nature, pendant que Trump répète que « les mines ont disparu ». Les Américains n’ont jamais payé l’essence aussi cher à cette période de l’année, et le blé touche son plus haut depuis trois ans à cause de la mer Noire. Et l’inflation ne veut pas baisser. Quelle surprise.
Le programme
Futures américains en hausse, Nasdaq à plus 0,9%, S&P à plus 0,5%. L’Asie fait la fête à la mémoire : le Kospi grimpe de 1,2% après avoir tapé 2,8% en séance, porté par Hynix et Samsung, et ceci malgré une Banque de Corée qui a remonté ses taux à 3%. Le Japon fait grise mine, Hong Kong recule, Shanghai grappille. L’or est à 4’680 dollars, le Brent vers 86,50, le Bitcoin à 78’700. Au menu : inscriptions au chômage à 14h30 et ouverture officielle de Jackson Hole. Warsh parle demain. Vous pouvez aller vous coucher.
Ce que vous ne lirez pas ici
Dans la chronique complète de ce matin, deux choses que je n’ai pas la place de vous raconter ici. Les créances clients de Nvidia qui explosent de 55% en un trimestre pendant que le délai de paiement passe de 45 à 60 jours — on vend de plus en plus à des gens qui paient de plus en plus tard, mais ce sont des gens bien. Et la défense de Jensen Huang sur le financement circulaire, qui est mot pour mot celle des loueurs de fibre optique en 2000, et je m’en souviens très bien parce qu’à l’époque je trouvais l’argument excellent.
C’est sur morningbull.ch, tous les matins avant l’ouverture. Et la vidéo Nvidia est en ligne depuis 2 heures du matin sur la chaîne Swissquote en français.
Dernière chose. Anthropic s’apprête à expliquer à ses futurs actionnaires que son marché adressable dépasse 30’000 milliards de dollars. Pour situer : les 191 sociétés technologiques du S&P ont fait 2’400 milliards de revenus l’an dernier, toutes ensemble. Douze fois le chiffre d’affaires de TOUTE la tech américaine cotée. Ça me rappelle 1999, quand on achetait des Supraconducteurs parce que SUPRA, c’est mieux que SEMI comme préfixe. Personne n’osait critiquer l’argument. En 2001, tu passais pour un con avec tes SUPRA’s qui ne valaient plus rien. Mais en 1999, t’avais l’argument qui tue. Comme Anthropic aujourd’hui. 30’000 milliards. Presque la dette américaine, qui est à 40’079 milliards.
Passez une excellente journée, préparez-vous à un vendredi passionnant avec un banquier central qui n’aime pas parler et qui va quand même devoir le faire, et on se retrouve demain matin pour savoir si le marché a vraiment digéré Nvidia ou s’il a fini par trouver le truc qui dérange.
À demain !!!
Thomas Veillet
Investir.ch
« Il y a deux sortes de gens qui perdent de l’argent en bourse : ceux qui ne savent rien et ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent rien. » John Kenneth Galbraith