Pendant trois ans, elle a vendu les pelles. Maintenant elle finance les chercheurs d'or, garantit leurs mines, et aide Wall Street à transformer les pelles en produits financiers. Il n'y a pas de fraude. Il n'y a pas d'Enron, pas de comptes truqués, pas de sociétés fantômes aux îles Caïmans. Il y a autre chose, et c'est nettement plus intéressant : une entreprise qui gagne 96 milliards de dollars par trimestre et qui, dans le même document, explique aux régulateurs américains qu'elle accorde à ses clients des délais de paiement allant jusqu'à un an pour les aider à construire les datacenters où ils installeront ses puces. Bienvenue dans le financement circulaire.

Le 17 août 2026, Nvidia a déposé auprès de la SEC un document de quelques pages que personne n’aurait lu si le montant n’avait pas été aussi absurde.

La société s’engage à garantir les baux d’un campus de datacenters à Pike County, dans l’Ohio. Un endroit charmant, réputé pour son ancienne usine d’enrichissement d’uranium et pour à peu près rien d’autre. Le propriétaire du site s’appelle SB Energy. Le locataire s’appelle OpenAI. Et si OpenAI devient insolvable ou cesse de payer ses loyers, Nvidia comblera la différence.

Plafond de la garantie : 105 milliards de dollars.

Pour situer, c’est à peu près la moitié de la capitalisation boursière de Nestlé. Engagée par un fabricant de semi-conducteurs, sur les loyers d’un client, dans un comté de l’Ohio, pendant vingt ans.

À partir de là, on peut facilement rédiger deux articles. Le premier s’intitulerait « Nvidia, l’arnaque du siècle », il se lit en trois minutes et il est faux. Le second serait plus long, plus embêtant, et il commence par une question toute simple : à quel moment exactement un fabricant de puces est-il devenu une banque qui fait du crédit.

Le fournisseur, l’actionnaire et le garant

Le raccourci qui circule depuis un an — « Nvidia finance ses clients pour qu’ils achètent ses puces » — a le défaut de tous les raccourcis : il est à moitié vrai, ce qui le rend inutilisable.

En 2026, il n’y a plus une boucle. Il y en a cinq, et elles ne fonctionnent pas du tout de la même manière.

Il y a le capital. Nvidia a investi près de cinquante milliards de dollars dans ce que Jensen Huang appelle les « laboratoires de la frontière » : OpenAI, Anthropic, xAI. Trente milliards engagés dans le seul tour de table d’OpenAI en février dernier. Ajoutez CoreWeave, Nebius, Nscale, Crusoe, Lambda, Intel, Nokia, Mistral, et une centaine de start-ups. Le portefeuille de titres non cotés de Nvidia est passé de 22 à 48 milliards de dollars en six mois. Multiplié par deux.

Il y a la garantie. Les 105 milliards de l’Ohio, plus 3,5 milliards de garanties déjà en vigueur sur les baux fonciers et électriques d’autres partenaires.

Il y a le take-or-pay. Nvidia s’engage à acheter la capacité invendue de certains neoclouds — 6,3 milliards chez CoreWeave, jusqu’en avril 2032. Traduction pour le banquier : quoi qu’il arrive, il y aura un client.

Il y a la valeur résiduelle. Nvidia accepte de couvrir une partie de la décote future des machines. Le prêteur dort mieux, le taux baisse, le projet sort.

Et puis il y a le cinquième étage, celui qui change tout. Le 11 août, Nvidia a annoncé des « plateformes de financement » construites avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR, destinées à mobiliser plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers. L’objectif : faire du compute « une classe d’actifs investissable ». Comme un avion, une autoroute, un pipeline, une centrale électrique.

« C’est le début d’un véritable marché de capitaux ouvert dédié aux infrastructures d’intelligence artificielle. » — Jensen Huang, 11 août 2026

C’est brillant. Sincèrement. Nvidia ne devient pas une banque — elle n’en a ni la licence, ni le bilan réglementaire, ni l’envie. Elle fait quelque chose de beaucoup plus élégant : elle fournit les garanties qui manquaient pour que les vrais prêteurs acceptent de prêter. C’est un coup de main, pas du prêt. Juridiquement, ça n’a rien à voir. Économiquement, c’est la même chose.

Le jour où Nvidia a expliqué elle-même comment marche la machine

Le 26 août, lors de la publication de son second trimestre 2026, il s’est produit quelque chose d’assez rare. La directrice financière de la première capitalisation mondiale a pris les devants sur l’accusation.

« Nous avons conscience de l’importance des sommes engagées, et nous savons que certains y verront une forme de financement circulaire. »
— Colette Kress, 26 août 2026

Puis elle a décrit le mécanisme, calmement, comme on explique un produit. Nvidia apporte au neocloud un engagement take-or-pay sur une partie de la capacité — une garantie de revenu minimum, dit-elle, « qui donne aux prêteurs la confiance nécessaire pour financer le projet ». En échange, Nvidia prend une part des revenus locatifs réalisés au-dessus de ce plancher.

Et là, la phrase :

« Nous sommes payés deux fois : une première fois lors de la vente du matériel, puis une seconde fois grâce à notre part des revenus générés par la location. »

On est payé deux fois. Une fois sur la vente du matériel, une fois sur le loyer de ce matériel.

Je fais ce métier depuis assez longtemps pour reconnaître un modèle économique remarquable quand j’en vois un. Celui-là est remarquable. Il transforme une vente unique en rente. Il convertit un fabricant cyclique en percepteur de péage. Si ça marche, dans dix ans on l’enseignera en école de commerce.

Le même jour, Colette Kress a lâché un autre chiffre, celui-là beaucoup moins commenté : les laboratoires d’IA devraient représenter environ un quart du chiffre d’affaires de Nvidia l’an prochain. Un quart. C’est-à-dire des entreprises dont Nvidia est simultanément le fournisseur, l’actionnaire et, pour certaines, le garant.

 

La suite de l’article est disponible sur Morningbull.ch pour les abonnés – Cliquer ici pour s’abonner