Coluche disait : « C'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. » Vendredi, l'économie américaine a détruit 23'000 emplois alors qu'on en attendait 80'000 de plus, et Wall Street a fêté ça par une clôture record sur le S&P 500. C'est un peu comme se réjouir d'être tombé en panne sur la route des vacances, parce que du coup on ne risque plus l'amende. Et ce matin, l'Iran nous fait savoir qu'Ormuz rouvrira quand l'Amérique aura payé, retiré ses troupes et arrêté de dire du mal. Papy Trump, lui, a expliqué qu'il « semi-négociait ». Je ne savais même pas que c'était une option.

L’Audio du 10 août 2026

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On a acheté le chômage

Attention au contresens, parce que tout est là. Dans un marché normal, un mauvais rapport sur l’emploi veut dire une banque centrale qui baisse les taux. Sauf qu’en 2026, la Fed de Kevin Warsh réfléchit à MONTER les taux, parce que la guerre a mis le pétrole dans le rouge et l’inflation avec. On n’est donc pas monté parce que la Fed va nous aider, mais parce qu’elle ne va peut-être PAS nous taper dessus. La probabilité d’une hausse est retombée à 43%, le S&P a pris 3,6% sur la semaine et le Nasdaq 5,2%. Il en faut peu pour être heureux.

Le problème, c’est qu’à force de souhaiter que l’économie aille assez mal pour que Warsh nous laisse tranquilles, on finira par obtenir exactement ce qu’on demandait.

Ceux qui ont arrêté de chercher

Le chiffre que personne n’a commenté, c’est le taux de participation : 61,4%, du jamais vu depuis février 2021. La population active a perdu plus d’un million de personnes en un an et on comptait 503’000 « travailleurs découragés » en juillet. Rappel du tour de passe-passe : dès que vous arrêtez de chercher, vous sortez de la population active et le chômage s’améliore. Ma voisine cherche un boulot depuis février. Le mois dernier, elle a laissé tomber. Statistiquement, elle va donc très bien. Or une main-d’œuvre qui rétrécit avec une demande qui tient, ça finit toujours par s’appeler de l’inflation.

L’homme qui a changé un mot

Sur la semaine, le 30 ans américain a touché son plus haut depuis DIX-NEUF ANS et le 10 ans traîne à 4,65% — alors que faire baisser ce taux-là était précisément la promesse. Avec 2’000 milliards de déficit annuel et une dette à 39’841 milliards, les 40’000 tomberont avant la fin du mois. C’est peut-être un détail pour vous.
Alors Bessent s’est mis au boulot : première intervention sur le yen depuis 1998 pour éviter que le Japon ne vende ses Treasuries, rappel appuyé à Tokyo qu’on peut emprunter des dollars à la Fed EN GARDANT ses obligations — traduction : « s’il vous plaît, ne vendez pas » — et surtout, dans le communiqué de refinancement, un mot remplacé : « augmentations » est devenu « changements ». Un mot, dans un document que trois personnes lisent en entier. Résultat, 61% des sondés parient désormais sur une réduction des enchères du 30 ans. Ajoutez un patron de la Fed incapable d’expliquer COMMENT il ramènera l’inflation à 2%, un ministre qui explique à sa place, et un président qui menace de virer Lisa Cook. Et on parle des États-Unis…

Semi-négocier, c’est comme être semi-enceinte

Mardi dernier, Washington annonçait un accord sur Ormuz pour le lendemain. Vendredi, Trump relayait un article intitulé « Donald Trump a gagné la guerre contre l’Iran ». Samedi, Téhéran a présenté la facture : fin permanente de la guerre, levée du blocus naval, retrait des forces américaines de la région, paiement INTÉGRAL des dommages de deux guerres, levée des sanctions, avoirs gelés rendus, et — mon préféré — l’arrêt des menaces et des INSULTES. Ils ont été magnanimes : ils n’ont pas demandé qu’on leur coule un bain. Réponse de Tonton Donald dimanche : « on fait ça discrètement, on semi-négocie ». C’est comme être semi-enceinte : ça n’existe pas, mais ça fait gagner du temps devant une caméra.

La stratégie tient en un mot : attendre. L’inflation iranienne tourne à 77% et le régime peine à payer ses soldats, donc on laisse pourrir. Sauf qu’aux échecs, on n’a pas d’élections de mi-mandat dans trois mois, et le gallon n’est pas à 4,02 dollars contre 3,16 il y a un an. Le vrai tableau de bord de cette guerre, ce n’est pas le Brent, c’est le panneau de la station-service. Et pour l’instant, il a une sale gueule.

Sur le terrain, ça s’élargit : les Houthis ont frappé dimanche la raffinerie Aramco de Jazan et bloquent les ports saoudiens, qui étaient justement la route alternative. Et vendredi, presque en douce, l’Arabie saoudite a signé un pacte de défense collective avec la Turquie et le Pakistan — qui possède l’arme nucléaire. Quatre lignes dans la presse financière, pendant qu’on débattait de savoir si Palantir était cher après 44% de hausse. Le Brent est repassé au-dessus de 84 dollars, plus 5% en trois séances — mais rassurez-vous, les marchés se foutent du pétrole quand il monte. Ils préfèrent sabler le champagne quand il baisse. PENSÉE POSITIVE.

Le sous-sol de la maison

Pendant qu’on salue les destructions d’emplois, un truc refait surface discrètement : le crédit privé. Les taux de défaut des grands fonds cotés sont au plus haut depuis au moins 2021 et les rendements sont passés de plus de 10% à moins de 7%. Mais le vrai truc qui pourrait nous foutre la trouille est ailleurs : dans beaucoup de ces fonds, 20% ou plus des prêts vont à des sociétés de logiciels. C’est-à-dire précisément celles que le marché actions condamne à mort au nom de l’IA. On investit dans l’IA parce que c’est l’avenir, et on prête aux futures victimes en parallèle. Souvent les mêmes investisseurs. Des défauts qui montent quand l’économie va bien, c’est le toit qui fuit alors qu’il ne pleut pas.

Berkshire, 365 milliards et rien à acheter

Le bénéfice opérationnel progresse de 16% à 13 milliards, mais seulement 6% hors gain de change sur les emprunts en yens. Le vrai signal est ailleurs : 4,5 milliards de rachats d’actions au deuxième trimestre contre 235 millions au premier, alors qu’il reste 365 milliards de cash. L’homme qui a hérité de la plus grosse pile de liquidités de l’histoire du capitalisme a scanné le marché dans tous les sens, et le meilleur truc qu’il ait trouvé à acheter, c’est lui-même. De là à dire que tout est trop cher…

Le programme

Futures inchangés, or proche des 4’400 dollars, Nikkei en hausse de près de 2% et la Corée suit. Mercredi, l’inflation de juillet, qui reflétera la flambée du pétrole de fin juillet ; le PPI suivra jeudi. Lumentum et Super Micro publient mardi, Cisco mercredi, Applied Materials jeudi. Près de 90% du S&P 500 a publié, 76% ont battu les attentes et le chiffre d’affaires s’annonce en hausse de 15%, le meilleur trimestre depuis début 2021. Ça, au moins, c’est une vraie bonne nouvelle.

Vivement mercredi

Le record de vendredi repose sur quatre hypothèses empilées comme des caquelons à fondue dans un placard : un emploi qui ralentit mais pas trop, des taux longs qui se détendent, une pression énergétique qui retombe, une Fed qui reste assise. Le week-end en a déjà cassé une. Mercredi à 14h30, le CPI nous dira si la dernière tient debout. JE NE SUIS PAS PESSIMISTE, je suis juste un type qui a vu passer assez de vendredis euphoriques suivis de mercredis douloureux pour trouver la séquence familière. En attendant : une guerre à son sixième mois, un détroit fermé avec péage à l’étude, une population active qui perd un million de personnes par an, et des marchés au plus haut de tous les temps. Si vous trouvez que tout ça va très bien ensemble, vous vivez votre meilleure vie et tant mieux.

Passez une excellente journée, gardez un œil sur le prix de l’essence, et on se retrouve demain pour de nouvelles semi-négociations. À demain !!

Thomas Veillet – Investir.ch

Ceci est la version express de la Chronique Matinale. La chronique complète — avec les développements, les chiffres et les digressions qu’on ne peut pas caser en deux pages — est réservée aux abonnés sur morningbull.ch.

« Il est plus facile de tromper les gens que de les convaincre qu’ils ont été trompés. » — Mark Twain