Comme tous les matins depuis février, on ouvre les yeux et on vérifie si le détroit d'Ormuz est ouvert ou fermé. Hier il était « peut-être bientôt ouvert », ce matin c'est OPEN BAR, et ça a suffi pour tout faire péter à la hausse. Le S&P 500 signe son premier record depuis le 2 juin, le Dow passe les 54'000 points pour la première fois de son existence, et le Nasdaq aligne quatre séances à plus de 1%, ce qui ne lui était pas arrivé depuis plus d'un an. Tout ça parce que Scott Bessent est allé dire à la télé : « peut-être aujourd'hui, peut-être demain ».
L’Audio du 5 août 2026
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Une phrase, mille points
Le plus important, ce n’est pas le record, c’est le motif du record : on a acheté le marché sur une phrase. En quatre jours, les Américains sont passés de « on va transformer l’Iran en parking » à « on a un accord, et finalement ils sont plutôt sympas, ces gardiens de la révolution ». Si j’étais mauvaise langue, je dirais que ça sent le réchauffé. Le Brent s’est fait démolir, le cousin WTI aussi, et le seul truc lié au pétrole qui n’a pas bougé d’un millimètre hier, c’est le prix à la pompe. Je vous épargne les pourcentages parce que c’est indécent, mais ça fait 14% de baisse depuis les sommets de la semaine dernière. Et pendant que le baril se faisait défenestrer, à Doha, le porte-parole qatari précisait qu’il n’y avait AUCUNE négociation directe entre Washington et Téhéran, et l’Iran répétait pour la troisième fois en une semaine qu’il ne discutait avec personne, nulle part. Personne n’a relevé.
Soyons honnêtes deux minutes : le marché n’a pas fait la paix hier, il s’est REPOSITIONNÉ, et ce n’est pas du tout la même chose. Quand un ministre dit « accord demain », personne ne se met soudainement à croire à la fraternité entre les peuples. On déboucle. Les couvertures se dénouent, les shorts se rachètent, les positions énergie se vident, et le pognon qui sort de là doit bien aller quelque part : il est allé dans les semis, dans le logiciel et dans les mégacaps. Le narratif de paix, c’est le désodorisant qu’on vaporise dans la bagnole cinq minutes avant de la faire visiter à l’acheteur. Ça sent la vanille, ça ne change rien à l’embrayage.
On ne fait pas la paix, on fait l’inventaire
Ce qui est frappant, c’est la vitesse à laquelle on boucle un accord alors que personne ne se parle. Mon dernier divorce a pris trois fois plus longtemps, et pourtant il n’y avait ni détroit ni mines à déminer. Cette précipitation soudaine est peut-être liée à la dépêche de Reuters d’hier : l’armée américaine aurait consommé la quasi-totalité de son stock de missiles de précision longue portée, et CNN parle de 80% des intercepteurs THAAD partis en fumée. Dans ces conditions, oui, on comprend l’urgence diplomatique, parce que décapiter l’Iran à l’arc et à la flèche depuis un F-35, ça prend plus de temps.
Réaction immédiate de Tonton Donald : les États-Unis ont « bien plus de munitions que n’importe qui dans le monde ». La Maison-Blanche en remet une couche : « plus qu’assez ». Chers crédules, quand un gouvernement doit préciser publiquement qu’il lui reste des balles, c’est en général qu’il n’en a plus. On ne fait pas la paix parce qu’on est devenu sage, on fait la paix parce qu’on a vidé l’armoire à jouets. Ajoutez les midterms de novembre et des électeurs qui insultent Trump à voix haute sur toutes les stations-service du pays : le calendrier de la paix n’est pas géopolitique, il est électoral.
Le marché obligataire, ce beau-frère qui ne rit jamais
Le dix ans américain est passé de 4,68% à 4,62%, le deux ans a lâché six points de base, le Bund est revenu à 3,10%. Un peu mieux, donc, mais il n’y a pas de quoi déboucher le Chassagne-Montrachet : le dix ans reste TRÈS au-dessus de son niveau d’avant-guerre. Contrairement aux actions, qui ont déjà tout oublié, l’obligataire regarde encore la photo entière. Il ne fête pas la paix, il constate que le baril a lâché cinq dollars et il rend six points de base. C’est le beau-frère qui ne rit à aucune de vos blagues et qui a probablement raison.
Et c’est là qu’est la vraie chaîne de causalité de la séance, parce que tout le monde a écrit « les actions montent grâce à l’IA ». Le baril fait l’inflation, l’inflation fait le dix ans, et le dix ans fait la valorisation des boîtes qui promettent des bénéfices en 2031. Le rallye technologique d’hier n’est pas un rallye technologique, c’est un rallye pétrolier déguisé. Le jour où le baril repasse 90, on refera la marche arrière et on nous expliquera doctement que « le marché doute de la monétisation de l’IA ».
Palantir, AMD et le grand supermarché
Palantir a explosé de 29,45% en une séance après un chiffre d’affaires en hausse de 93%. Alex Karp a qualifié son propre trimestre d’« irréel », et il a raison, mais pas dans le sens qu’il croit : 30% en un jour sur une boîte de cette taille, ce n’est plus de la réévaluation de bénéfices, c’est de la panique acheteuse. AMD, lui, a fait 11,5 milliards de chiffre d’affaires en hausse de 50%, des centres de données en hausse de 107%, des prévisions au-dessus des attentes — et s’est fait défoncer de 9% après la clôture. Parce qu’aujourd’hui, battre le consensus ne suffit plus : il faut battre le consensus, dépasser ses propres objectifs, promettre la lune et livrer les fusées.
Le détail dont personne ne parlera : Meta et OpenAI ont reçu des bons de souscription sur 160 millions d’actions AMD, acquis au fil des livraisons. Environ 16% du capital. Autrement dit, AMD paye ses deux plus gros clients en actions pour qu’ils acceptent d’acheter ses serveurs, pendant que Nvidia, lui, prend des participations DANS ses clients. Toute la différence entre le numéro un et le numéro deux d’un marché tient dans cette ligne de bilan : le numéro un se fait payer, le numéro deux paye. Et le marché continue de les valoriser comme s’ils vendaient la même chose.
Quant à SpaceX, premier trimestre publié depuis l’IPO : 7,8 milliards de recettes, 18,4 milliards investis dans le même trimestre. Deux dollars et demi dépensés pour un dollar encaissé, aucune prévision fournie, et Musk qui promet mille milliards de revenus en 2029 et des data centers dans l’espace dès 2027. Le titre a rendu 8% après la clôture. La capitalisation est à 1’651 milliards contre 2’900 au plus haut du 16 juin : plus demille milliards partis en fumée en six semaines. C’est une correction au démonte pneu.
Vendredi, on ouvre l’enveloppe
Les offres d’emploi sont ressorties à 7,36 millions contre 7,45 attendus, avec mai révisé en baisse. Embauches stables, démissions stables, licenciements stables : un jeu de chaises musicales où plus personne ne se lève, de peur de ne jamais retrouver de chaise. La Fed a discrètement rebasculé son attention de l’emploi vers l’inflation, ce qui est courageux quand votre inflation dépend d’un baril, qui dépend d’un détroit, qui dépend de l’humeur d’un type sur un réseau social. Tout à l’heure, l’ADP. Vendredi, les créations d’emploi et le chômage : c’est là que ça se joue vraiment.
Les futures sont en hausse, le pétrole en baisse, le Nikkei grimpe sans conviction et le Kospi digère en montant de 1,6%. Aujourd’hui on aura Sandisk, Disney, Uber, Eli Lilly et Novo Nordisk. Et surtout on verra si l’accord « très très proche » de Bessent existe vraiment. En attendant, retenez le vrai enseignement de la séance : ce marché ne baisse presque pas sur les mauvaises nouvelles et cartonne comme un dingue sur les bonnes. C’est un biais cognitif de bovin, et c’est exactement pour ça que les bourses montent depuis toujours.
Passez une excellente journée et on se retrouve demain pour de nouvelles aventures et de nouvelles déclarations passionnées du gouvernement américain. Et si vous voulez avoir la chronique complète avec toutes les réflexions, les détails et plein d’autres choses en plus, vous pouvez vous abonner à Morningbull.ch.
Thomas Veillet
Investir.ch
« Il vaut mieux pomper d’arrache-pied même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. »
— Les Shadoks