Il y a encore quelques années, si vous aviez dit à un gérant que le 10 ans américain serait à 5,20%, le baril autour des 100 dollars, la Fed au début d'un nouveau cycle de hausse des taux et le S&P 500 à 2% de son record, il vous aurait demandé ce que vous aviez fumé. Et pourtant, on y est. Dans les manuels, l'histoire est pliée d'avance : quand l'État vous paie plus de 5% sans risque, plus on actualise sévèrement les bénéfices futurs, plus les valorisations doivent baisser. Pourquoi aller vous faire des cheveux blancs sur Nvidia quand l'Oncle Sam vous verse un coupon en béton armé pour dormir ? En théorie, à 5,20%, Wall Street devrait ramasser ses dents sur le trottoir.
En pratique, elle sifflote. Et le plus fascinant, ce n’est pas qu’elle siffle. C’est qu’elle a peut-être de bonnes raisons de le faire. Pour l’instant.
Le manuel doublé par la bande
Sauf que le manuel n’a pas tort. Il s’est juste fait doubler par la bande d’arrêt d’urgence. Le S&P se traite aujourd’hui à un peu moins de 19 fois les bénéfices attendus, sa valorisation la plus basse depuis 2023. Les taux ont donc FAIT leur travail : les multiples se sont contractés, exactement comme le prévoit la théorie. C’est juste que, pendant ce temps-là, les bénéfices anticipés ont grimpé grâce à l’IA, et que l’indice n’a pas bougé. Le marché n’a pas ignoré les taux. Il les a payés en silence, en rognant ses valorisations pendant que les profits compensaient. C’est le type qui prend cinq kilos pendant les fêtes mais qui a grandi de trois centimètres : sur la photo de famille, personne ne voit rien. Sauf qu’on ne grandit pas de trois centimètres tous les ans. Et c’est là que l’histoire devient intéressante.
La monarchie en pilote automatique
Ensuite, il faut regarder QUI tient l’indice. Pas une PME du Wisconsin qui refinance sa ligne de crédit tous les six mois, mais une poignée de monstres à marges énormes, qui fixent leurs prix et empruntent à des conditions dont rêverait n’importe quel ministre des Finances européen. Pour eux, un Treasury à 5% est un problème de valorisation, pas encore d’exploitation. Le reste de la cote paie la facture : cette semaine, le Nasdaq a compté 53 nouveaux plus hauts pour 238 nouveaux plus bas. Les petites capitalisations, l’immobilier, les entreprises endettées, tous ceux qui doivent vraiment emprunter pour vivre, sentent parfaitement passer le prix de l’argent. Trois ou quatre mastodontes portent l’indice sur leurs épaules pendant que le reste du troupeau boite. Le S&P n’est plus une démocratie, c’est une monarchie. Et quand on dit que « la bourse ne baisse pas », on parle en réalité de la santé du roi, pas de celle du royaume.
Et cette monarchie est financée par virement permanent. Chaque mois, les plans de retraite, les fonds indiciels et les stratégies systématiques injectent des milliards dans le marché. Derrière ce flux, personne ne se demande si Nvidia est raisonnable à 5,20% : l’ordre part le 25 parce que le salaire est tombé le 24. La gestion passive n’achète pas les rois plus que les autres, elle achète tout le monde au prorata. Mais elle achète SANS REGARDER LE PRIX. Et un acheteur qui…