Wall Street était fermée hier pour le Labor Day. Ça aurait dû donner une chronique d'une demi-page. Sauf que pendant que les Américains fêtaient un travail qui se réduit un peu plus chaque mois chez eux, leur président a passé la journée à poster des images générées par IA où on le voit à cheval avec George Washington et en catcheur drapé dans le drapeau. Pendant ce temps, l'Europe faisait semblant de coter, les Houthis attaquaient une raffinerie de Saudi Aramco, Téhéran annonçait une zone d'exclusion dans le Golfe, et le Brent grimpait à 97,20 dollars, au plus haut depuis six semaines. Mais tout ça, c'est la diversion

L’Audio du 8 septembre 2026

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Le vrai sujet est ailleurs : dans 48 heures la BCE montera ses taux, dans huit jours la Fed pourrait faire pareil. Deux des plus grosses banques centrales de la planète qui resserrent les boulons pour combattre une inflation importée du Moyen-Orient.

Ormuz, on recompte

Un accord de passage se négocierait avec Oman, si l’on en croit les rumeurs, mais le ping-pong verbal et militaire continue de plus belle. Les frappes américaines sur des pétroliers ont été qualifiées de « crime de guerre » par Téhéran — vocabulaire audacieux quand on a soi-même verrouillé un détroit qui transporte un cinquième du pétrole mondial. Nouveauté du jour : les Houthis ont touché la raffinerie de Jazan de Saudi Aramco. Dégâts « en cours d’évaluation » selon les organisateurs, et la police n’en sait pas plus.

Résultat, le Brent est à 97,20, troisième séance de hausse d’affilée. Le gallon d’essence américain était à 4,14 dollars ce week-end, record absolu pour un Labor Day, et le diesel a battu son record historique. Le plein a pris 30% en douze mois. Il va se faire démonter aux midterms. Petite cerise : une grande banque américaine a relevé lundi ses prévisions de pétrole de 5 dollars, nouvelle cible 85 dollars pour décembre. Sauf qu’on est à 97. Ils ont RELEVÉ leurs prévisions pour nous annoncer une baisse de douze dollars.

Deux banques, un baril

Jeudi 10 à 14h15, la BCE monte de 25 points de base à 2,50%. Mercredi 16, la Fed, avec une probabilité autour de 60%. Les deux principales banques centrales occidentales pourraient donc resserrer en moins d’une semaine. Ce qui aurait au moins le mérite de la cohérence : quand on ne comprend pas ce qui se passe, autant le faire à deux.

Alors ouvrons le panier et comptons ce qu’il y a dedans, ce que personne ne fera sur BFM jeudi après-midi. L’inflation de la zone euro est à 3,3% en août contre 2,9% en juillet, plus haut de trois ans, et c’est le chiffre qui ne laisse pas le choix à Lagarde. Sauf que l’énergie affiche +14,3% sur un an contre +10,3% le mois d’avant, et qu’elle pèse 9,5% du panier européen. Multipliez : contribution de l’énergie, 1,36 point. Enlevez-la des 3,3%, il reste 1,94%. En dessous de la cible de la BCE. Et l’accélération entre juillet et août ? La contribution de l’énergie monte de 0,38 point pour une inflation totale qui monte de 0,40. La TOTALITÉ de l’accélération européenne vient du baril. Pas « en grande partie ». La totalité. On a donc une économie où tout ralentit sauf le pétrole, et on va monter les taux.

Le plus EXTRAORDINAIRE, c’est que la patronne l’a dit elle-même. Le 25 mars, Christine Lagarde a prononcé une phrase qu’il faudrait graver sur le parvis de la BCE : « la politique monétaire ne peut pas faire baisser les prix de l’énergie. » En public, dans un discours qu’on peut encore télécharger sur leur site. Cela dit, soyons réalistes : personne à Francfort ne croit qu’un quart de point rouvre un détroit. Ce qu’ils regardent, c’est ce que le baril fabriquera dans dix-huit mois — le carburant dans les prix, la compensation dans les salaires, les salaires dans les prix, et au quatrième tour de manège plus personne ne sait qui a commencé. C’est exactement ce qui s’est passé en 2022.

L’Europe n’est pas morte

Et je vais dire un truc qui va surprendre tout le monde, y compris moi : non, l’Europe n’est pas morte. Le PIB de la zone euro a progressé de 0,4% au deuxième trimestre, le DOUBLE des attentes des experts qui se sont ENCORE gourés, et la BCE devrait relever ses prévisions de croissance à 0,9% pour 2026. Si votre narratif du jour c’est « l’Europe est foutue », les chiffres ne vous suivront pas. En revanche, regardez la COMPOSITION : les exportations nettes ont fait tout le boulot, la consommation a ralenti, l’investissement a BAISSÉ. Or le crédit plus cher ne touche pas les exportations. Il touche l’investissement et la consommation, c’est-à-dire les deux axes déjà au plus mal. Ce n’est pas tirer sur l’ambulance. C’est taper là où ça fait mal en épargnant ce qui fonctionne.

Et la Fed dans tout ça

Une grande banque helvétique qui n’attendait AUCUN mouvement de taux en 2026 vient d’annoncer DEUX hausses avant la fin de l’année — tout en précisant qu’un CPI plus faible vendredi pourrait la faire revenir en arrière. Manière élégante de dire « on a changé d’avis, mais on se garde le droit de rechanger ». L’argument tient debout : à Jackson Hole, Warsh a dit qu’il fallait être « confiant » que l’inflation sous-jacente redescende vers 2% « clairement et à un rythme suffisant », faute de quoi « nous avons du travail ». Quand un banquier central met sa crédibilité en jeu à ce niveau, il ne lui reste plus beaucoup d’options.

Sauf que ce n’est pas la même maladie des deux côtés de l’Atlantique. Quand le baril monte, l’Europe envoie du pognon dehors : taxe pure, prélevée sur le consommateur européen, encaissée par des gens qui ne réinvestiront jamais un centime à Düsseldorf. Aux États-Unis, qui produisent leur pétrole, c’est un TRANSFERT interne : le Texas encaisse ce que le Michigan paie. Même chiffre d’inflation, conséquence économique radicalement différente. Et la Fed a ce que la BCE n’a pas : de la demande, avec 162’000 emplois créés en août contre 53’000 attendus. Donc résumons : celle qui a le MOINS de raisons de monter les taux, c’est la BCE, et elle va le faire à coup sûr. Celle qui en a le plus, c’est la Fed, et c’est pas sûr.

Conclusion

Pour conclure avec le sourire : dans son marathon d’images IA, le président américain a publié une carte d’Ormuz estampillée « nouveau territoire américain », une photo de la Lune avec « la Lune est à nous », et une image du lac Ontario rebaptisé « Lake America » — ce dernier point ayant fait l’objet d’un vrai décret présidentiel, auquel le Premier ministre canadien a répondu que son pays continuerait de l’appeler lac Ontario. On rappelle que Truth Social vend un accès prioritaire au compte de Trump pour 100’000 dollars par mois. Donc la prochaine fois que la Lune devient américaine, dites-vous qu’il y a des gens qui ont payé six chiffres pour l’apprendre avant vous.

Je vous annonce encore que la semaine prochaine, le 15 septembre, il y aura un Webinaire chez Swissquote – sujet : la pharma. Ça dure une heure, c’est gratuit et l’inscription est ici : 

Ceci était la version courte

Vous venez de lire l’express. La vraie, celle où je prends le temps de démonter le panier de l’inflation ligne par ligne et d’expliquer pourquoi la banque centrale qui a le moins de raisons de bouger est justement celle qui bougera à coup sûr, elle arrive tous les matins à 7h dans les boîtes mail de ceux qui se sont abonnés sur Morningbull.ch.

Ça prend onze secondes. Personne derrière pour vous vendre un fonds, un séminaire ou une méthode pour devenir riche en trading depuis votre canapé. Juste un ancien trader qui se lève trop tôt et qui raconte ce cirque depuis vingt ans sans demander la permission à personne.

Effet secondaire connu : jeudi après-midi, pendant que tout le monde commentera les 25 points de base, vous serez le seul dans la pièce à savoir que la totalité de l’accélération de l’inflation européenne vient d’un détroit large de trente-trois kilomètres.

Morningbull.ch. Abonnez-vous, et on se retrouve demain matin à 7h.

Passez une excellente journée, moi je vais à la RTS, la radio à 9h00, et on se voit demain !

Thomas Veillet
Investir.ch

« It takes less time to do a thing right, than it does to explain why you did it wrong. »

Henry Wadsworth Longfellow