Il y a 48 heures, les patrons de l'intelligence artificielle nous ont expliqué — par écrit, contresignés par Altman et Musk — que leur technologie pourrait échapper au contrôle humain et accessoirement rayer l'espèce humaine de la surface de la terre. Le S&P 500 a répondu à cette annonce d'extinction par un recul de 0,48%. Un demi-pourcent. Pour la fin de l'humanité, on a connu des sell-off plus convaincants. Et l'apocalypse n'était même pas la pire nouvelle du week-end : pendant que tout le monde débattait de Skynet, le 10 ans US a franchi les 5% et est allé taper un niveau qu'on n'avait plus vu depuis juillet 2007. D'où ma conclusion effarante du matin : LA BOURSE NE SAIT PLUS BAISSER!

LA VERSION EXPRESS

L’Audio du 15 septembre 2026

Télécharger le podcast

Le cap des cinq

Le 10 ans a touché 5,011% en séance, le 30 ans traite à 5,36%, et le 2 ans — celui qui ne raconte jamais d’histoires parce qu’il traque la Fed en direct — est à 4,66% alors que le haut de la fourchette est à 3,75%. Traduction pour les gens normaux : l’obligataire ne demande pas une hausse demain, il en exige deux et il les a déjà encaissées. La probabilité d’un tour de vis mercredi est à plus de 92% ; il y a un mois, elle était à 33%. Et ce n’est pas un problème américain : le 10 ans allemand est au plus haut depuis 2009, le français a dépassé 4,50% pour la première fois depuis 2008, le 30 ans britannique est sur des niveaux de 1998. Toute la planète revend sa dette en même temps et il n’y a plus personne en face pour l’absorber. Pire : une installation durable au-dessus de 5% ouvre la porte à toutes les fenêtres, et je ne serais pas surpris de voir le rendement partir vers 6% plus vite qu’on ne l’imagine. En 2007, un type m’expliquait que 5% sur le dix ans, c’était le niveau normal du monde et qu’il faudrait s’y habituer. Il avait raison. Il lui aura juste fallu dix-neuf ans.

L’IA va nous tuer, mais pas avant le prochain trimestre

Samedi, le patron d’Anthropic publie un essai demandant de ralentir le développement des modèles les plus avancés. Altman signe, Musk signe, le patron de DeepMind signe — une semaine après la démission d’un chercheur qui a claqué la porte en disant que ces boîtes « jouent avec nos vies ». Réaction lundi : on vend tout ce qui touche à l’IA physique, Nvidia -3,4%, ASML -6,1%, Siemens -8,3%, GE Vernova -9%. Mais on achète ce qui protège et ce qui a du retard : CrowdStrike +13,9%, Palo Alto +13%, Alphabet +3,2%. Huit secteurs en baisse, trois en hausse, et malgré tout une majorité de valeurs du S&P en territoire positif en clôture. Le marché n’a pas paniqué, il a changé de cheval sans quitter la course. Si la destruction de l’humanité ne suffit pas à le faire baisser, je ne vois pas comment douze hausses de taux y arriveraient. Et puis le génie de la Maison Blanche s’est réveillé : cinq publications sur l’IA dans la même journée, l’extinction de l’humanité est un « canular », il y a une « conspiration malsaine » contre les data centers, et les seuls garde-fous dont l’IA a besoin, je cite, c’est « un président FORT et INTELLIGENT (QI élevé !) ». Il a terminé en se rebaptisant lui-même « Hoax Buster ». Voilà le niveau du débat sur la technologie la plus puissante jamais construite : d’un côté des ingénieurs qui écrivent 3’800 mots sur le risque d’extinction, de l’autre un type qui se donne un surnom de super-héros sur son propre réseau social.

Le paradoxe à 517 milliards

Pendant que son patron demandait publiquement de ralentir, Anthropic a signé en onze mois pour 517 milliards de dollars d’engagements de puissance de calcul. La dernière communication aux investisseurs parlait de 180 milliards étalés jusqu’en 2029. DONC : la société qui demande à l’industrie de lever le pied a triplé ses engagements et multiplié son revenu annualisé par sept — de 9 à 65 milliards en sept mois — l’année même où elle prêche le freinage. Des types qui roulaient à 350 en McLaren et qui réalisent qu’ils sont sur de la glace : freiner, oui, mais tout doucement. Et Nvidia discuterait d’un chèque de 10 milliards pour ancrer l’introduction en bourse d’Anthropic. Le vendeur de pelles finance l’orpailleur qui vient d’annoncer qu’il fallait arrêter de creuser.

Le pétrole et le tuyau

L’oléoduc Est-Ouest saoudien, celui qui permettait de contourner Ormuz, est toujours à l’arrêt : 4% de l’offre mondiale, trois à cinq semaines de réparations. La réunion Golfe-Iran a été reportée « dans l’intérêt du consensus », la plus belle formule de l’année pour dire que personne n’était d’accord sur rien. Le Brent est monté à 109,80 avant de refermer à 105,68, et il est à 106,90 ce matin. Mais le chiffre qui compte, c’est l’écart entre le contrat de novembre et celui de décembre : 5,58 dollars, le plus large depuis deux mois. On paye une prime pour du baril livré MAINTENANT. Ce n’est plus de la spéculation, c’est de la pénurie physique — et le marché fait comme s’il ne l’avait pas vue. Le diesel américain a battu son record à 6,23 dollars et le gaz européen est au plus haut depuis 2022 avec des stocks à 68% à l’entrée de l’hiver. Le prix à la pompe, lui, n’a TOUJOURS pas bougé d’un centime à la baisse.

Le programme

Futures à peu près plats, Nikkei +0,67%, la Corée se stabilise après s’être pris 3,26% hier. Aujourd’hui : ZEW allemand, chômage britannique, et une adjudication de 13 milliards sur le 20 ans américain cet après-midi — le vrai test de la journée. Le FOMC commence aujourd’hui, la décision tombe demain à 20 heures. Puis la Banque d’Angleterre jeudi et la Banque du Japon vendredi.

Et pendant que son action perdait 3,4%, Jensen Huang était sur scène à une conférence à Los Angeles. En plein débat, il a reçu un appel. En direct. Sur scène. C’était Trump, venu expliquer à la salle que le danger de l’IA était un canular et que les data centers, c’est « le pétrole des vingt-cinq prochaines années ». Huang a acquiescé. La prochaine fois qu’on vous dira que le marché de l’IA est piloté par la rigueur scientifique, souvenez-vous que le patron de la plus grosse capitalisation du monde a mis le président des États-Unis sur haut-parleur devant une salle pleine pour qu’il vienne défendre son carnet de commandes.

Ceci était la version courte

La vraie — celle où je raconte pourquoi le 2 ans à 4,66% est le vrai sujet et pas le 10 ans à 5%, ce que la prime sur le baril livré tout de suite annonce pour votre facture de chauffage cet hiver, et pourquoi une grande maison américaine vient de sortir un objectif à douze mois qui promet 2% de hausse et douze mois d’ennui — arrive tous les matins à 7h dans la boîte mail des abonnés de Morningbull.ch.

Pas de conseiller qui vous rappelle pour caser un produit structuré. Pas de méthode miracle pour devenir riche depuis le canapé. Juste un ancien trader qui se lève beaucoup trop tôt et qui raconte ce cirque sans demander la permission à personne. Effet secondaire connu : la prochaine fois qu’un chef d’État vous expliquera qu’il a tout compris à l’intelligence artificielle, vous serez le seul à la table à regarder d’abord qui paie ses data centers.

→ Morningbull.ch. Abonnez-vous, et on se retrouve demain matin à 7h.

Passez une excellente journée, surveillez l’adjudication du 20 ans cet après-midi, et on se revoit demain pour le grand oral de Kevin Warsh et probablement quatre nouveaux posts de Trump sur la poule aux œufs d’or qu’il a inventée lui-même personnellement tout seul.

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch

« Il y a de plus en plus de cons chaque année. Mais cette année, j’ai l’impression que les cons de l’année prochaine sont déjà là ! »

Patrick Timsit