Hier, Wall Street a mis fin à trois séances de baisse. Le Dow reprend 0,56%, le S&P 500 0,46%, neuf secteurs sur onze finissent dans le vert. Un vrai rebond, large, propre, presque rassurant. Le motif ? Le 10 ans américain a baissé de 0,2 point de base. Deux millièmes de pourcent. Sur un taux à 4,79%, ça revient à dire qu'on s'est mis au régime parce qu'on a enlevé le cornichon du burger. On a construit un marché de dizaines de milliers de milliards de dollars qui réagit comme un chien qui a entendu le frigo s'ouvrir. Septembre, c'est la saison du cirque, et cette année il y a des clowns.

L’Audio du 3 septembre 2026

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Le retournement de veste le plus rapide de l’année

Depuis lundi, toute la planète nous expliquait que les taux longs montaient parce que les États sont surendettés et que le marché ne veut plus avaler le papier qu’on lui sert. Mercredi matin, John Williams, patron de la Fed de New York, passe à la télé et déclare l’inverse : si les rendements grimpent, c’est le signe d’une économie SOLIDE, portée par l’IA et les data centers. Sa phrase exacte : « il ne s’agit pas des conditions financières qui affectent l’économie, il s’agit de l’économie qui affecte les conditions financières. »

Traduction : si votre crédit immobilier coûte plus cher, réjouissez-vous, c’est que tout va bien. C’est le raisonnement du garagiste qui vous explique que la fumée sous le capot prouve que le moteur travaille dur. Et le marché a acheté. En bloc. Sans discuter. Le même marché qui, quarante-huit heures plus tôt, jurait que ces taux annonçaient la faillite du monde développé. Même chiffre, deux histoires opposées, trois jours d’écart, et pas un stratège pour s’excuser.

Le marché n’applaudit pas, il facture

Un taux à dix ans, ça ne se calcule pas par applaudissements. C’est trois choses au shaker : ce que fera la Fed, ce que fera l’inflation, et ce que l’investisseur exige EN PLUS pour bloquer son pognon dix ans dans un monde pareil. Et c’est ce troisième étage qui panique. Il y a 40’000 milliards de dette fédérale qui grossit de 100 milliards tous les dix jours, des déficits qui ne se résorbent pas, un baril à 95 dollars, une guerre dans son septième mois, et par-dessus tout ça les géants de la tech qui viennent taper à la même porte pour financer leurs hangars à serveurs. Ce marché ne célèbre rien. C’est un plombier qui découvre que tout le quartier a une fuite le même dimanche, et qui refait ses devis en se marrant.

Deux détails achèvent la démonstration. Si les taux montaient parce que l’Amérique est formidable, les actions s’envoleraient — ce n’est pas exactement l’euphorie. Et le dollar devrait se renforcer — il recule. Des taux qui montent avec une devise qui faiblit, c’est la signature d’un pays à qui on réclame une prime de risque, pas d’une locomotive. Ajoutez que le Japon vient d’envoyer son dix ans au-dessus de 3% pour la première fois en trente ans et que le Bund est au plus haut depuis 2011 : à ma connaissance, il n’y a pas de boom de data centers à Osaka ni à Francfort. Le 10 ans à 4,80% et le 30 ans à 5,26%, ce n’est pas une ovation, c’est une addition. Et personne ne sait encore qui va la régler.

L’emploi meurt, on va donc serrer la vis

L’ADP a publié 38’000 créations en août contre 47’000 attendues, le rythme le plus faible depuis janvier, avec 17’000 postes détruits dans le manufacturier. Et sur les 48’000 créations de services, 45’000 viennent de l’éducation et de la santé — les seuls secteurs qui embauchent quoi qu’il arrive, parce que les gens vieillissent et que les enfants vont à l’école. Sortez l’hôpital et l’université de la statistique, il ne reste à peu près rien.

Pendant ce temps, le marché price 61 à 66% de probabilité d’une HAUSSE de taux le 16 septembre, contre 36% il y a une semaine. Une hausse, avec des créations au plus bas de l’année et des chiffres officiels NÉGATIFS en juillet. Vendredi on attend un rebond à 55’000, et reste à voir comment le BLS va caser ça dans ses tableaux, sachant que l’administration a un intérêt tout particulier à ce que le chiffre soit joli six semaines avant les mi-mandats — et le pouvoir de virer les patrons du BLS à la première insatisfaction.

Navires fantômes et diesel introuvable

Hier, Washington affirmait avoir fait passer 17 millions de barils par Ormuz alors qu’on comptait cinq navires. Nouveauté du jour : CNN annonce que l’armée a escorté 40 navires commerciaux transportant 18 millions de barils. Quarante. La flotte a été multipliée par huit en une nuit sans qu’un seul bateau n’ait quitté le port. On va dire que la Navy escorte des navires fantômes, comme ça tout le monde sera content.

Le vrai chiffre du jour est ailleurs : les stocks de brut américains ont chuté de 4,5 millions de barils, le Département de l’Énergie a encore puisé 3,1 millions dans une réserve stratégique qui « approche de niveaux critiques », et les stocks de diesel sont au plus bas JAMAIS enregistré pour la saison, juste avant les mois où agriculteurs et routiers consomment le plus. Le diesel, c’est le carburant qui déplace tout ce que vous achetez. Quand il manque, ce n’est pas un graphique qui bouge, c’est le prix de tout. Et quand le baril redescendra, la pompe mettra six mois à s’en apercevoir. C’est la seule loi physique que je connaisse qui ne fonctionne que dans un sens.

Broadcom vend le Portugal et personne n’applaudit

29,6 milliards de chiffre d’affaires en hausse de 86%, des ventes de puces IA en progression de 221%, et une promesse de 230 milliards en 2028 — le produit intérieur brut du Portugal, en cartes électroniques. Réaction du titre : moins 1,5%. Parce que la marge opérationnelle rate d’un demi-point et parce qu’on a prononcé le mot « financement circulaire », ce qui dans ce marché revient à éternuer dans un ascenseur en pleine épidémie de grippe.

Même mécanique partout. Palo Alto, que je vous donnais à plus 5% hier matin, a fini à moins 9,3%, pire performance du S&P 500, parce que quelqu’un a fini par lire les documents jusqu’au bout et remarquer que la marge reculait. Credo perd 20% avec un bénéfice pourtant supérieur aux attentes. HPE se prend 5% après un trimestre record. Snowflake s’envole de 22% en publiant une marge brute en BAISSE et 423 millions d’actions distribuées aux salariés sur le seul trimestre. Tout le monde vend plus, tout le monde gagne moins bien, et le marché a enfin appris à regarder ce qui reste dans la poche à la fin. Faire de l’IA, ça coûte cher à absolument tout le monde, sauf à ceux qui vendent les puces.

Le programme

Futures plats, l’Asie remonte de 0,4%, le Brent à 95,61, le WTI à 91,20, l’or à 4’448 et le 10 ans collé à 4,78%. Waller parle ce matin — on verra s’il est d’accord avec Williams. Inscriptions au chômage à 14h30, services américains dans la foulée. Mais tout est suspendu au rapport officiel sur l’emploi de vendredi 14h30, qui décidera à lui seul si la Fed monte ses taux dans treize jours.

Le trumpisme du jour, pour finir : Donald Trump souhaite rebaptiser le détroit d’Ormuz en « détroit Trump ». Ceci moins d’une semaine après avoir renommé le lac Ontario en « Lake America » par décret, ce qui a foutu un joyeux merdier chez Apple et Google. Donc pendant que la marine escorte des pétroliers dans un chenal miné et que les gens paient leur plein toujours plus cher, le président s’occupe de géographie. Remarquez, il y a une logique : on ne peut pas rouvrir le détroit, mais on peut le renommer. Et ça occupe les chroniqueurs.

Vous venez de lire la version courte

Ceci était l’express. La vraie, celle où je prends le temps de démonter les chiffres un par un et d’expliquer pourquoi un patron de la Fed raconte ce qu’il a le droit de raconter plutôt que ce qu’il pense, elle arrive tous les matins à 7h dans les boîtes mail de ceux qui se sont abonnés sur Morningbull.ch.

Le seul effet secondaire connu : à la machine à café, vous serez celui qui savait avant les autres que le détroit d’Ormuz allait changer de nom.

Morningbull.ch. Allez-y, abonnez-vous, et on se retrouve demain à 7h.

Passez une excellente journée. Je suis en déplacement demain et de retour lundi. Pour ceux qui ne peuvent pas attendre, il y aura le Swiss Bliss samedi matin sur la chaîne Swissquote en français, histoire de débriefer les chiffres de l’emploi.

À lundi !

Thomas Veillet
Investir.ch

« Il y a deux sortes de prévisionnistes : ceux qui ne savent pas, et ceux qui ne savent pas qu’ils ne savent pas. »

John Kenneth Galbraith