Vous vous souvenez de Jacob Coxon ? Le type qui a claqué la porte d’Anthropic la semaine dernière en expliquant sur X que ses anciens employeurs couraient droit vers la superintelligence auto-améliorante et jouaient avec nos vies. On a tous vérifié qu’il existait vraiment. On s’est tous demandé s’il n’en rajoutait pas un peu. Et puis samedi, son ancien patron a publié un essai qui dit à peu près la même chose, en plus élégant. Le même jour, Sam Altman a annoncé qu’il n’y aurait pas d’IPO pour OpenAI cette année, pour des raisons de sécurité. Et Elon Musk a applaudi les deux.

Donc en vingt-quatre heures, un samedi, pendant que personne ne regardait, les trois types les plus exposés au développement de l’intelligence artificielle dans le monde occidental ont dit la même chose : il faudrait peut-être lever le pied. Et le meilleur : OpenAI a demandé au Congrès si c’était légal de lever le pied TOUS ENSEMBLE.

Le mécanisme de la course

Coxon a démissionné le 8 septembre, et pas discrètement : « aucune des deux entreprises n’agit de manière responsable. Elles courent droit vers la superintelligence auto-améliorante et jouent avec nos vies. » Les deux entreprises, parce que le monsieur a fait du pre-training chez OpenAI avant d’en faire chez Anthropic. Il a vu les deux cuisines. Et il explique par A plus B qu’il ne fait pas ça pour le pognon : il est parti avant que ses actions ne soient acquises, quatre mois de présence au lieu des six minimum prévus. Tout reste sur la table.

Alors oui, quatre mois c’est court pour décréter qu’on va tous mourir, et autant désamorcer l’argument avant qu’on vienne nous le servir en commentaire : les quatre mois, c’est son passage chez Anthropic. Le bonhomme a trois ans de métier dans l’IA de pointe, et il a 27 ans. Quand j’avais 27 ans, j’apprenais ce que voulait dire « irrational exuberance » dans la bouche de Greenspan et je me prenais ma première tôle d’un million à l’ouverture. Son argument, lui, est le seul qui compte, et ce n’est pas « l’IA est dangereuse » — ça, tout le monde le dit depuis dix ans, y compris et surtout les gens qui en vendent, parce que ça fait merveille dans les levées de fonds. Son argument c’est : nous savons que c’est dangereux, mais si nous ralentissons, le concurrent gagne. Donc personne ne peut ralentir seul. Il le résume à Axios en une phrase qui vaut dix rapports de consultants à 400’000 francs : «si vous êtes sous pression pour courir, vous devez couper les virages.»

Pendant qu’on commémorait

Le 11 septembre, WIRED sort une information que personne n’a eu le temps de digérer, tout le monde étant occupé ailleurs ce jour-là pour des raisons évidentes : OpenAI est allé demander au Congrès américain si un ralentissement concerté des grands laboratoires serait compatible avec le droit antitrust. Relisez la phrase. Lentement. Vous avez une entreprise — et pas une small cap avec douze employés et une machine à café en leasing — qui est allée demander au législateur la permission de se mettre d’accord avec ses concurrents pour produire moins. Transposez ça dans n’importe quelle autre industrie et vous avez une instruction pour entente illicite ouverte dans l’heure. Chez nous, la COMCO aurait fait un malaise. Là, on appelle ça de la responsabilité.
Le 12, Amodei publie, et il ne fait pas de philosophie : trois étapes très concrètes. Des évaluateurs indépendants avec un accès permanent de niveau employé aux systèmes, badge et droit de publier sans que la maison ait un droit éditorial — Anthropic s’y engage unilatéralement, tout de suite. Des standards de sécurité communs entre laboratoires des pays démocratiques, avec un coup de main des gouvernements pour régler justement la petite question antitrust. Et une tentative de coordination internationale, y compris avec Pékin. Le même jour, Altman confirme à Fortune que l’IPO est repoussée, pas avant 2027, ajoute qu’« aucun pari avec l’humanité n’est acceptable », et évoque un PACTE avec ses pairs pour ralentir le temps que la sécurité rattrape les capacités. Un pacte. Il a dit pacte.

Au fait, ce n’est pas la première fois

Et là, il faut se souvenir de quelque chose que tout le monde a oublié. En février de cette année, Mrinank Sharma, qui dirigeait l’équipe safeguards d’Anthropic — littéralement le patron des garde-fous — a démissionné en expliquant que le monde était en péril et qu’il n’arrivait plus à réconcilier son travail avec ses valeurs. C’était il y a sept mois. Il n’y a pas eu de séance rouge, pas de déclaration du CEO, pas d’essai de 3’800 mots le samedi suivant. Trois articles, et on est passés à autre chose, parce qu’à l’époque on avait des choses plus importantes à suivre, comme la guerre éventuelle en Iran et la prochaine réunion de la Fed.

Donc non, il ne s’est pas passé dix jours. Il s’est passé sept mois pendant lesquels on a décidé que le patron des garde-fous qui démissionne en disant que le monde est en péril, c’était un problème de ressources humaines. Ce qui a changé aujourd’hui, ce n’est pas le diagnostic. C’est qui le signe.

L’obligataire

Maintenant faisons le lien, parce qu’il est là et que personne ne le fera ce week-end. Vendredi, le dix ans américain s’est détendu à 4,93% après avoir tapé les 5% en début de semaine, au terme d’un sell-off obligataire mondial. Le trente ans traite à 5,37%. Et le taux effectif des Fed funds est à 3,63%. Prenez deux secondes sur ces deux derniers chiffres, parce que c’est toute l’histoire : la banque centrale prête à 3,63% et le marché réclame 5,37% sur trente ans. 174 points de base d’écart entre ce que la Fed décide et ce que le marché veut bien payer pour la durée. Le marché obligataire a écouté très poliment tout ce que la Fed avait à dire sur l’inflation, et a répondu qu’il voulait cinq et demi.

Or les data centers ne se financent pas avec de la bonne volonté et des communiqués de presse. Ils se financent avec de la dette, des montagnes de dette, émise sur ce marché-là, et adossée à des projections de revenus qui supposent que la capacité de calcul continue d’augmenter à un rythme quasi exponentiel. C’est le cœur du trade IA depuis trois ans : on emprunte cher parce que la croissance est censée aller plus vite que le coût du capital. Et voilà trois patrons qui expliquent publiquement que cette croissance devrait peut-être être volontairement plafonnée. Je ne dis pas que l’obligataire va repricer ça lundi matin. Je dis que si un jour quelqu’un se met sérieusement à y croire, ça ne commencera pas dans les actions. Ça commencera dans les spreads de ceux qui financent le capex.

Et là, il faut lire le texte en entier

Parce qu’on pourrait s’arrêter là, la news est posée, on verra lundi. Sauf que ce serait lire le titre au lieu de lire le texte. Le titre dit « il faut ralentir ». Le corps du texte, lui, précise noir sur blanc que ce rythme mesuré « ne sacrifiera pas l’avantage commercial ni l’avance des États-Unis en matière d’IA », et accompagne l’appel au freinage de restrictions sur les ventes de puces vers la Chine. Mon garagiste m’a expliqué un jour qu’un frein qui ne freine que d’un côté, ça ne s’appelle pas un frein, ça s’appelle un tonneau. Il parlait de ma voiture, mais la remarque se transpose assez bien.

Et c’est exactement là que ça devient intéressant.

L’article complet est sur Morningbull.ch. Pourquoi ce freinage ressemble furieusement à un cartel et comment on fabrique la barrière à l’entrée la plus élégante de l’histoire de la tech. Le vrai calcul d’Altman derrière le report de l’IPO, qui n’a pas grand-chose à voir avec la sécurité de l’humanité. Ce que dit exactement Anthropic sur une IA qui concevrait son successeur, réserves comprises. Et les deux lectures possibles de cette semaine, dont l’une est terrifiante, l’autre simplement sordide, et qui ne s’excluent malheureusement pas du tout. Quatre pages, les chiffres, les sources, et la question que personne n’ose formuler. L’abonnement ne vous ruinera pas…

Excellente fin de dimanche, et on se revoit demain pour voir si le marché a lu ses mails du week-end ou s’il a décidé, comme d’habitude, que ce n’était pas urgent.

À demain !!!

Thomas Veillet
Morningbull.ch