Trois sur trois. Ormuz est fermé, les Houthis tiennent l'île qui garde l'entrée de Bab el-Mandeb, et depuis vendredi l'oléoduc Est-Ouest saoudien — le tuyau de secours du tuyau de secours — ressemble plus à une passoire qu'à un oléoduc. Le Brent est repassé au-dessus de 108 cette nuit. Et pendant que le désert nous prépare une saison 2, les trois types qui construisent l'intelligence artificielle ont profité du samedi pour annoncer qu'il faudrait peut-être lever le pied, parce que ce truc pourrait finir par détruire l'humanité. J'en rajoute à peine. Résultat : SoftBank se prend 12% dans les dents à Tokyo, le Nasdaq ouvre en marche arrière, et la Fed monte ses taux mercredi.

L’Audio du 14 septembre 2026

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LA VERSION EXPRESS

La plomberie saoudienne

L’Arabie saoudite produisait 10,9 millions de barils par jour en février. En août : 6,2. Ce qui l’a sauvée pendant six mois, c’est cet oléoduc de 1’200 kilomètres qui traverse le désert et balance 4 millions de barils par jour vers Yanbu — à peu près 4% de la consommation mondiale. C’est la rallonge électrique qu’on tire depuis le garage parce que la prise du salon a grillé. Jeudi, des drones partis d’Irak ont fait des trous dedans. Vendredi, Riyad a coupé. On vient de rouler sur la rallonge avec la tondeuse.

Le chiffre du jour, ce n’est pas le prix du baril : les stocks de Yanbu tiennent cinq à sept JOURS d’exportations, et une source parle de cinq à six SEMAINES de réparations. Faites la soustraction vous-même. Le marché ne discute pas : l’écart entre les deux échéances les plus proches du Brent est passé de 3,84 à 5,39 dollars en une semaine, en faveur de l’échéance courte. Traduction : le baril livré maintenant vaut nettement plus cher que celui livré dans un mois. C’est la façon la plus honnête qu’a un marché de dire « il fait soif, LÀ, tout de suite ». Une grande banque américaine parle déjà d’un test des 120. Et la réunion qui devait rouvrir un corridor à travers Ormuz, prévue ce lundi à Salalah, a été reportée dimanche : Bahreïn ne voulait pas venir, Riyad avait des réserves, Téhéran ne négociera qu’une fois ses conditions satisfaites. Autant dire jamais.

L’obligataire, et l’ami Kevin

Le dix ans américain traite à 4,96%, le trente ans à 5,35%. Quatre points de base d’un chiffre rond que le dix ans n’a plus vu depuis 2007, avec 19 points de base pris sur la seule semaine dernière. La ligne des intérêts avale désormais 19,7% de tout ce que le Trésor encaisse : un cinquième des recettes en loyer de l’argent déjà dépensé. Bessent a bien sorti sa boîte à outils, mais son opération de rachat portait sur 6 milliards quand le marché en espérait 10. Six milliards sur un marché de 31’800 milliards. C’est éponger une inondation avec un rouleau de Sopalin.

Et donc mercredi, la Fed monte ses taux pour combattre une inflation qui sort d’un tuyau percé à 10’000 bornes de Washington. Ça ne rouvrira pas Ormuz et ça ne fera pas baisser le diesel — ça sert juste à empêcher les gens de CROIRE que l’inflation est repartie. Sauf que les EXPERTS sont tous d’accord : une hausse en appelle deux autres, octobre et décembre. Trump a donc viré un type qui BAISSAIT les taux pour le remplacer par son poulain qui DEVAIT les baisser encore, et qui va les MONTER trois fois. J’essaie de penser à un truc triste pour ne pas rire, je ne trouve rien d’assez triste.

Les Trumperies du jour

Pendant ce temps, le président était sur un parcours de golf en Irlande. Premier morceau : les Américains « devraient payer le taux le plus bas du monde », je cite, QUELS QUE SOIENT les indicateurs de la Fed. Puis la phrase de l’année : « J’en sais plus sur les formules que quiconque. » Son directeur économique a résumé la doctrine dimanche : Trump défendra l’indépendance de Warsh avant tout, mais « s’il s’agit d’une hausse de taux, je suis sûr qu’il n’en sera pas super heureux ». Voilà l’indépendance de la banque centrale en 2026 : tu fais ce que tu veux, mais je serai triste.

Deuxième morceau, et celui-là sent la panique. Trump a demandé publiquement à Zelensky d’arrêter de frapper les raffineries de diesel russes. Textuellement : « Il existe de nombreuses autres cibles. Ne visez pas le diesel. » Et il enchaîne en expliquant que la pénurie n’est pas due au Moyen-Orient mais à la guerre en Ukraine. Le monsieur qui a déclenché la guerre qui a fermé Ormuz supplie donc une armée en guerre de rater exprès, pour que les camions américains fassent le plein moins cher. Voilà où on en est de la stratégie énergétique de la première puissance mondiale.

Le freinage

Vous vous souvenez de Jacob Coxon ? Le chercheur de 27 ans qui a claqué la porte d’Anthropic le 8 septembre en disant que ses deux anciens employeurs couraient droit vers la superintelligence auto-améliorante et jouaient avec nos vies. On l’a pris pour un frustré. Puis samedi, Amodei publie 3’800 mots pour dire exactement la même chose en plus élégant. LE MÊME JOUR, Altman repousse l’IPO d’OpenAI à 2027 pour raisons de sécurité. Et Musk applaudit les deux. En vingt-quatre heures, un samedi, les trois types les plus exposés de l’Occident ont dit la même phrase. Le meilleur, c’était trois jours plus tôt, pendant qu’on commémorait le 9/11 : OpenAI est allé demander au Congrès si un ralentissement concerté serait compatible avec le droit antitrust. Une entreprise a demandé au législateur la permission de s’entendre avec ses concurrents pour produire moins. Chez nous, la COMCO aurait fait un AVC sur place.

Deux lectures, les deux désagréables. Soit ils ont sincèrement peur de ce qu’ils fabriquent — et la question devient : pourquoi on n’a rien fait en février, quand le patron des garde-fous d’Anthropic a démissionné en disant que le monde était en péril. Soit ils ont compris que la croissance infinie devient compliquée à financer avec un dix ans à 5%, et ils négocient sous la plus noble bannière qui existe le droit de produire moins, tous ensemble, sans finir au tribunal. Le plus dérangeant, c’est que les deux ne s’excluent pas.

Le vote a commencé en Asie : la Corée prend 2,8%, Hynix et Samsung plus de 3%, SoftBank plus de 12% — forcément, quand tu détiens 13% d’OpenAI et que le CEO se trouve une conscience pendant le brunch. Cela dit, l’argument d’en face tient : ralentir le rythme des modèles ne change pas un dollar de ce qui part en puces, en électricité et en béton, ça étale juste le calendrier — et étaler le calendrier quand les hangars sont déjà construits, ça laisse plus de temps pour les rentabiliser. Le freinage pourrait donc très bien être une BONNE nouvelle pour ceux qui vendent les pelles. MAIS le trade IA ne repose pas que sur des bénéfices, il repose sur un récit de progression sans plafond. Les bénéfices, ça se modélise. Le récit, non.

Le programme

Futures dans le rouge, Nasdaq à -1% et S&P à -0,6%. Kospi -2,8%. Le Brent est à 107,43 après avoir touché 108,41, le WTI à 102,51. Dix ans américain à 4,96%, trente ans à 5,35%, dix ans japonais à 2,98%. Côté agenda c’est le désert : Bessent doit annoncer des sanctions contre une grande banque, et la réunion de Salalah n’aura pas lieu. Le vrai rendez-vous, c’est mercredi soir avec la Fed, puis la Banque d’Angleterre jeudi et la Banque du Japon vendredi. Trois banques centrales en trois jours avec un baril à 108. Ça va être fun.

Ceci était la version courte

La vraie — celle où je détaille pourquoi le blé à +43% va finir dans votre caddie avant Noël, comment la promesse de ralentissement de l’IA ressemble méthodiquement à la construction d’un cartel, et pourquoi la vraie fissure n’apparaîtra pas dans les actions mais dans les spreads de crédit de ceux qui financent le capex — arrive tous les matins à 7h dans la boîte mail des abonnés de Morningbull.ch.

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→ Et si vous voulez lire l’article complet sur l’IA, c’est ici : Quand Amodei et Altman découvrent la pédale de frein. 

Passez une excellente journée, gardez un œil sur le Brent et sur ce qui reste de tuyaux ouverts au Moyen-Orient, et on se revoit demain pour la veille de la Fed et la prochaine leçon de mathématiques de Donald Trump.

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch

« Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes. » — Jacques Rouxel