Voilà, c'est fait. Le 10 ans est à 5,30%, le pétrole à 100 dollars, la planète est un merdier politique et géopolitique sans nom, et les bourses montent sans fin. Hier soir, le S&P 500 a clôturé pour la première fois de son histoire au-dessus des 7'800 points, son premier record depuis le 13 août. Le Nasdaq aussi. L'euphorie est parmi nous, Trump est un génie et Jensen Huang encore plus. Enfin, pas pour tout le monde : moins de la moitié des titres de l'indice sont encore au-dessus de leur moyenne mobile à 200 jours.

L’Audio du 7 octobre 2026

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Le record, ce sont les Sept Mercenaires qui tiennent la baraque, et personne d’autre. Et le meilleur secteur de la séance, ce n’était même pas la tech : c’était les compagnies d’électricité, celles du dividende de grand-mère, devenues valeurs d’IA parce que ce sont elles qui filent le jus aux data centers. Le vrai sujet du jour, c’est que tout le marché américain est devenu un seul et même pari, et qu’on a trouvé le mot pour le rendre présentable : défensif. Quand on appelle « défensive » une société qui vaut 6’000 milliards, on peut commencer à se poser des questions…

Défensif, mon œil

Les Américains appellent leurs géants de la tech les « Magnificent Seven », en hommage au western de 1960. En français, le film s’appelait « Les Sept Mercenaires ». Traduction beaucoup plus réaliste, parce qu’à la fin, tout est une question de pognon. Hier, le club a terminé à presque 25’000 milliards de capitalisation, nouveau record, Nvidia s’est approchée à 4% des 6’000 milliards, et Meta affiche 24% de hausse depuis le 13 août. Pendant ce temps, la santé, les banques, les petites capitalisations et le Dow Jones regardaient passer le train. Le chiffre qui résume tout : sur chaque dollar investi dans le S&P 500, 41 centimes vont désormais dans les dix plus grosses sociétés. Nvidia à elle seule en ramasse 8. Les 402 dernières se partagent 23 centimes. DONC, dix boîtes pèsent presque deux fois plus lourd que 402 autres réunies. Vous pensiez acheter « l’économie américaine » avec votre ETF ? Vous avez acheté un fonds tech avec quelques fabricants de lessive en guise de décoration.

Et le plus beau, c’est l’explication. Un gérant déclarait hier, la bouche en cœur : « La tech est presque vue comme défensive. » Il y a trente ans, une valeur défensive, c’était Nestlé, Novartis, le papier toilette et les Pampers, des trucs dont on a besoin même quand tout va mal. Aujourd’hui, c’est une société à 5’760 milliards dont le cours dépend du nombre de puces qu’on arrivera à brancher dans des hangars au Texas. Et il y a quelques mois à peine, ces mêmes Sept Mercenaires servaient de « funding short » aux hedge funds : on les vendait à découvert, boîtes fatiguées qui n’avançaient plus, pour financer les paris sur les semi-conducteurs. En juillet, on les vendait pour payer le reste. En octobre, on s’y réfugie.

Entre-temps, Alphabet, Amazon, Microsoft et Meta se sont surtout mis à lever des dizaines de milliards de dette pour leurs data centers. On se protège donc de la hausse des taux chez des gens qui empruntent de plus en plus. Cherchez l’erreur. Le Nasdaq a d’ailleurs compté 61 nouveaux plus hauts et 182 nouveaux plus bas, sur des volumes encore sous la moyenne. Un record, oui. Mais un record en pantoufles. Et le jour où un seul des sept tousse, il faudra se souvenir que 41 centimes sur chaque dollar, ce n’est plus de la diversification. C’est de l’hyper-concentration avec un narratif qui rassure.

Au jus

L’autre vedette de la séance, c’est le secteur le plus soporifique de la cote. Les services publics, censés grappiller 3% par an, ont pris 2,5% en une séance, leur plus forte hausse depuis cinq mois. Alphabet a signé avec Constellation Energy un contrat de vingt ans pour 890 mégawatts de nucléaire, plus 2’700 mégawatts sur quinze ans, et Constellation a bondi de 12,3%. Vistra a pris 12% grâce à un prêt de 4,2 milliards de l’administration Trump. Google vient donc de se réserver l’équivalent de trois centrales nucléaires suisses pour faire tourner des chatbots. Pendant qu’en Suisse, on se demande depuis dix ans si on aura un jour le droit d’en reconstruire une. Quand une compagnie d’électricité se met à bouger comme une start-up, ce n’est pas l’électricité qui a changé. C’est le client.

L’obligataire

Lundi, on nous jurait qu’un 30 ans au-dessus de 6% était inévitable. Mardi, le 10 ans reculait à 5,27% et un stratège diagnostiquait « avant tout un mouvement de panique qui semble s’essouffler ». On ne s’ennuie jamais dans ce métier : le lundi on prévoit l’apocalypse, le mardi on parle de crise d’angoisse. Ce matin, le 10 ans est déjà remonté à 5,30%. Le répit aura duré une nuit. Ce soir, le Trésor met 39 milliards de 10 ans aux enchères, avant 22 milliards de 30 ans demain, et toutes les grosses adjudications depuis la mi-septembre ont été faibles. Toutes. On compare beaucoup avec 1999, quand le 10 ans montait vers 5,8% en pleine bulle. Sauf qu’en 1999, l’Amérique était en excédent et le Trésor RACHETAIT ses obligations longues. Aujourd’hui, le déficit dépasse 2’000 milliards, 6,2% du PIB, et le Trésor distribue de l’obligation longue à tout va. Quand il y a trop d’emprunteurs, les acheteurs exigent une prime. C’est tout.

Ormuz, tous feux éteints

Le Brent remonte vers 101,50 dollars, et l’histoire du jour est d’une absurdité parfaite. D’un côté, le brut du Golfe est revenu vers 80% de son niveau d’avant-guerre. De l’autre, l’Iran a visé neuf navires depuis le début d’octobre, la moitié de tout septembre… en six jours. Les pétroliers longent la côte omanaise, transpondeurs coupés, sans lumières et sans radio, comme des contrebandiers des années 30. Et ça se paie : louer un pétrolier pour amener du brut en Chine coûte désormais 1,3 million de dollars PAR JOUR. L’an dernier, c’était 60’000. Plus de vingt fois plus cher. Un spécialiste du transport maritime a eu la phrase parfaite : « Le marché pétrolier ne devient pas plus sûr. Il devient plus efficace pour fonctionner dans l’insécurité. » C’est exactement ce que fait le marché actions depuis février. On ne résout rien, on apprend à vivre avec, et on refile la différence au client. C’est-à-dire à vous, à la pompe.

Pendant ce temps, chez Meta

Une grande banque a relevé hier son objectif sur Meta de 796 à 1’000 dollars, le plus élevé de la place. Dans la même note, elle attend un bénéfice trimestriel de 3,72 dollars par action contre 6,14 pour le consensus, presque 40% de moins à cause d’une charge juridique de 10 milliards, et des investissements qui doublent presque en 2027, à 250 milliards. DONC, on baisse le bénéfice de 40%, on double les dépenses, et on relève l’objectif de 26%. Le mot magique, c’est le « bénéfice de creux de cycle ». Traduction : ça va mal, donc ça ne peut que s’améliorer. C’est absolument mythique.

Le programme

Ce matin, les futures américains sont plats. Le Nikkei recule d’un demi-pourcent mais reste au-dessus des 70’000 points, la Corée lâche aussi un demi-pourcent avant Samsung, Hong Kong perd 0,3% et la Chine est toujours en Golden Week. Le Brent est à 101,50 dollars, le WTI à 90,25, l’or à 4’154 dollars et le dollar-yen à 158,50. Agenda : stocks pétroliers à 16h30, adjudication du 10 ans à 19h (celle du 3 ans hier s’est passée correctement, sans enthousiasme débordant) et minutes de la Fed à 20h, heure suisse. Les minutes nous diront ce que la Fed pensait il y a trois semaines. L’adjudication nous dira ce que le monde pense ce soir. Demain, Samsung et le 30 ans aux enchères.

Ça, c’était la version courte. Dans la chronique complète, il y a tout ce qui n’a pas tenu ici. Enron, la boîte d’électricité déguisée en société tech de l’an 2000, et pourquoi elle revient hanter les services publics. La France qui va mieux… parce que ses voisins vont plus mal, et Marine Le Pen qui veut faire maigrir le budget en lui servant du gâteau. Trump qui avoue que « personne ne sait qui dirige » l’Iran, pendant qu’on négocie avec des gens qui n’ont peut-être pas le droit de signer. Le premier ouragan de la saison, avec quatre mois de retard, pile sur les raffineries. Le « Liberation Day » qui revient à la case départ. SpaceX qui lève 40 milliards pour les donner à Jensen. La mémoire qui se fait ramasser avant Samsung. Et cette histoire de peste en Sibérie qui a fait plonger les fabricants de vaccins… parce qu’elle n’était pas assez dangereuse. Pour lire tout ça avant l’ouverture, tous les matins, c’est sur Morningbull.ch.

Abonnez-vous : quelqu’un doit bien vous expliquer pourquoi on appelle « défensif » un pari à 25’000 milliards. Et ce ne sera pas votre ETF.

Passez une excellente journée, surveillez l’adjudication de 19h, et on se revoit demain pour Samsung, un ouragan en retard et sept mercenaires qui n’ont toujours pas trouvé de remplaçants.

À demain !!!

Thomas Veillet
Investir.ch

« The planet is fine. The people are fucked. » — George Carlin