Hier, un seul nom a fait tourner Wall Street, et ce n’était ni Donald Trump, ni Kevin Warsh, ni Christine Lagarde. C’était ANTHROPIC, qui a enfin déposé son prospectus d’introduction en bourse : 318 pages, dont plus de 90 consacrées aux risques, y compris celui que l’humanité y passe. La semaine dernière, le marché jurait que l’IA était une bulle financée à crédit sur le point d’exploser. Hier, il se ruait sur les semi-conducteurs. Une boîte écrit noir sur blanc que ses produits pourraient être « catastrophiques » pour l’espèce humaine, et ça RASSURE tout le monde.

L’Audio du 27 octobre 2026

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Parlons chiffres

Le Nasdaq prend 0,8%, le S&P 500 0,7% et Mister Dow Jones 0,3%. Rien d’historique, sauf qu’à l’intérieur les semi-conducteurs prennent 3%, leur meilleure séance depuis plus d’un mois, et que l’optique s’envole de 4%. CoreWeave, l’enfant-symbole de la peur de la dette IA, qui avait perdu plus de 30% en octobre, reprend des couleurs. Il y a dix jours, tout ce secteur était un château de cartes. Hier, un PDF et les 95 milliards d’actions que Meta veut vendre pour financer ses data centers ont suffi à tout racheter. En Europe, ambiance correcte, et le SMI remet 0,5% à la cagnotte. Le vrai carnage s’est passé à São Paulo : -14% en bourse après la réélection surprise de Lula, alors que le marché avait passé trois semaines à parier sur l’inverse.

Ce qu’il y a dans le prospectus

La vitrine fait saliver. Au premier semestre, Anthropic a réalisé 16,3 milliards de chiffre d’affaires, contre 1,2 milliard un an plus tôt. Multiplié par 13,6 en douze mois. La marge brute est passée de 12% à 85% : il y a un an, la société gardait 12 centimes par dollar facturé, aujourd’hui elle en garde 85. Et ses clients existants dépensent neuf fois plus que l’an dernier, quand la médiane du logiciel tourne à 8% de plus. C’est comme aller au restaurant pour un café et ressortir après avoir vidé la cave à grands bourgognes et flingué une douzaine de homards. Il y a bien une perte de 80,7 milliards, mais elle vient de la réévaluation comptable des convertibles : la société vaut beaucoup plus cher, donc elle doit plus à ses porteurs, donc elle perd de l’argent. Le seul endroit au monde où devenir riche vous appauvrit. Mon divorce fonctionnait sur le même principe, en plus petit.

Ensuite, il y a le garage. DONC, Anthropic s’est engagée à dépenser, je cite, environ 630 milliards de dollars en data centers et en puces sur dix ans, et jusqu’à 170 milliards de plus. On approche des 800 milliards, dus « indépendamment de l’utilisation réelle ». C’est l’abonnement au fitness qu’on paie même sans y aller, sauf qu’il fait à peu près la taille du PIB suisse. Pour suivre, il faudra multiplier par huit les rentrées de cash actuelles. Rien que SpaceX touchera 3,1 milliards PAR MOIS, et Anthropic pèse déjà un tiers de son chiffre d’affaires. Le plus troublant, c’est que les fournisseurs sont aussi les financiers. Amazon, Google et les fabricants de puces sont actionnaires ou prêteurs d’un client qui leur achète de la capacité. Le même jour, Nvidia, AMD et Broadcom pourraient acheter des actions Meta pour que Meta puisse… acheter des puces Nvidia, AMD et Broadcom. C’est le garagiste qui vous prête l’argent de la voiture et vous fait signer vingt ans d’entretien. Fin des années 90, ça s’appelait du « vendor financing », et on a vu comment le film s’est terminé. Heureusement que cette fois, c’est différent. Ouf.

Et puis les petites lignes. Les cofondateurs ont « promis » de donner 80% de leur fortune, mais page 118 on apprend que ce n’est ni contraignant ni irrévocable. Une intention, comme moi quand je me suis dit que j’allais me remettre à courir en mars… 2025. Ils garderont 50,1% des droits de vote, les employés pourront vendre dès le premier jour, et la valorisation espérée est déjà passée de 2000 à 1500 milliards. Une seule banque mène l’IPO d’Anthropic, les 95 milliards de Meta et le financement de 40 milliards de puces de SpaceX. Qui paiera si ça tourne mal ? Les épargnants, les fonds de pension, les assurés vie. En tous les cas, ça ne sera pas Goldman.

Les statues de cire et la France en sursis

Fed mercredi, BCE jeudi, Banque du Japon vendredi : RIEN, trois fois. Les élections de mi-mandat sont dans une semaine, et on ne monte pas les taux huit jours avant un scrutin quand on a été nommé par celui qui joue sa majorité. Le marché attend plutôt une hausse en décembre. De toute façon, le 10 ans américain fait le boulot tout seul : il a tapé 5,35% début octobre et revient à 4,99%. La seule vraie détente est française. Moody’s a maintenu la note à Aa3 alors que TOUT LE MONDE attendait une dégradation, et l’écart avec l’Allemagne s’est resserré de 14 points de base, sa plus forte baisse depuis 2020. Sauf que le déficit file vers 5,4% du PIB, que le gouvernement n’a pas de majorité et que Moody’s table sur un budget adopté « possiblement par décret ». On fait confiance au 49-3 pour réussir à se passer de démocratie. Ce n’est pas un soulagement, c’est un sursis.

Les pelles, les pioches et les poireaux

Pendant que les labos d’IA signent des reconnaissances de dettes, ceux qui leur vendent les pelles distribuent les bonbons. SK Hynix grimpe de 7% ce matin à Séoul sur l’idée d’un dividende spécial d’environ 12 milliards de dollars, pas encore confirmé, soit à peu près ce qu’Anthropic versera à SpaceX en quatre mois. Dans une ruée vers l’or, c’est rarement le chercheur qui finit avec les lingots, c’est le marchand de tamis. Et DoorDash serait en discussions avancées pour racheter Instacart autour de 17 milliards. En 2021, on parlait de 40 à 50 milliards. Le livreur de pizzas rachète le livreur de poireaux au prix des soldes.

Le programme

Les futures sont stables, la Corée prend près de 4%, le Nikkei 2%, le Brent est à 110 dollars. Novartis publie ce matin, Boeing avant l’ouverture, puis Coca-Cola, UPS et Corning. Mais LE rendez-vous, c’est demain soir avec Microsoft et Alphabet, puis Amazon jeudi. Ce sont eux qui diront si l’enthousiasme d’hier tenait à autre chose qu’un PDF.

Envie de la version complète ?

Ce que vous venez de lire, c’est l’express. La chronique complète est sur Morningbull.ch, deux fois plus longue et deux fois plus méchante. On y décortique tout le montage financier d’Anthropic, pourquoi Goldman a probablement vécu hier la meilleure journée de sa vie, pourquoi la France n’est pas tirée d’affaire, et l’histoire de la petite société minière canadienne de six personnes qui risque de récupérer, par erreur, les ordres de bourse de milliers d’investisseurs pressés. Je la garde pour les abonnés parce qu’elle est trop belle. Tous les matins avant l’ouverture, la séance racontée sans langue de bois et sans jargon, par quelqu’un qui en a vu d’autres depuis trente ans.

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Passez une excellente journée, et on se revoit demain pour Microsoft, Alphabet et une Fed qui nous expliquera très sérieusement pourquoi elle ne fait rien.

À demain !!!

Thomas Veillet
Morningbull.ch

“The reason I talk to myself is because I’m the only one whose answers I accept.”
― George Carlin