Élu sur un programme libertarien décomplexé, le président argentin a rapidement mis en place un agenda pro-croissance. Après des dérégulations en cascade pour relancer la machine économique, il mise désormais sur l’extraction des ressources naturelles, en particulier énergétiques, pour passer à la vitesse supérieure.

“Drill, baby, drill !” a promis Donald Trump durant la campagne présidentielle de 2024. Sur ce point-là comme sur d’autres, son homologue argentin, Javier Milei, ne peut qu’acquiescer, lui qui entend exploiter les ressources qu’abrite le sous-sol de son pays afin de poursuivre la politique de relance économique, basée sur des réformes musclées et pro-marché, entamée depuis sa réélection.

L’objectif: attirer les investissements étrangers pour générer un boom des hydrocarbures, sur le modèle de celui qui a permis aux États-Unis de devenir exportateurs nets de pétrole en seulement quelques années.

Les réformes pro-marché de Javier Milei

Personnage aussi clivant qu’excentrique, Javier Milei a été élu fin 2023 sur un programme ultralibéral, promettant de tailler à la tronçonneuse dans les dépenses publiques et d’administrer une cure de réformes pro-marché à l’Argentine pour sortir le pays de la crise dans laquelle il s’enfonçait depuis plusieurs années. Il a aussitôt joint le geste à la parole et mis en place une série de réformes pour libéraliser l’économie, réduire l’inflation et relancer la croissance.

Avant l’arrivée au pouvoir de Milei, l’Argentine traversait une crise inflationniste, avec une inflation située entre 150% et 200% par an. Un niveau insoutenable qui avait entraîné la mise en place d’une économie parallèle du dollar, incarnée par le dólar blue, un taux de change informel permettant aux Argentins d’acheter des billets verts au marché noir pour bénéficier d’une monnaie plus stable que le peso, constamment dévalué.Depuis son élection, Milei s’est attelé à défendre un peso fort pour contribuer à faire baisser l’inflation, s’appuyant notamment sur des contrôles des capitaux, qui restreignent la capacité des entreprises à sortir des dollars d’Argentine, ainsi que par une politique monétaire restrictive offrant des rendements attrayants en pesos. Il a en outre massivement taillé dans les dépenses de l’État, transformant un déficit primaire de 2,3% du PIB en 2023 en un excédent de 1,8 % dès 2024, présentant ainsi le premier budget à l’équilibre depuis quatorze ans. Une politique qui a permis de ramener l’inflation à un taux annuel de 30%, qui reste élevé mais nettement inférieur à celui de la période pré-Milei.Le président argentin a également mis en branle un agenda de réformes pro-marché pour stimuler l’activité économique. Des dérégulations massives du marché du travail, de l’immobilier et des normes environnementales, ainsi qu’un accord commercial signé avec l’UE, ont permis de relancer la croissance: l’économie argentine a crû de 4,4% l’an dernier et devrait encore croître de 4% cette année, là où le pays avait connu une croissance négative de -2% en 2023.

Cette politique a eu un prix, faisant augmenter le taux de pauvreté, diminuer les salaires réels et décliner la production industrielle, mais aussi des résultats incontestables qui ont été salués par les marchés. Début mai, l’agence de notation Fitch a nettement amélioré sa note de la dette argentine, passée de CCC+ à B-. Le S&P Merval, principal indice de la bourse de Buenos Aires, a quant à lui atteint un niveau historique.

Le RIGI, un outil clef pour l’attractivité de l’économie argentine

Milei entend également transformer l’économie argentine en s’appuyant sur l’extraction des ressources naturelles pour trouver de nouveaux relais de croissance. Pour assouvir ses ambitions, il mise notamment sur le Régime d’incitation aux grands investissements (RIGI), une réforme mise en place en 2024, qui accorde des avantages fiscaux aux grands projets d’investissements étrangers. Pour en bénéficier, un investissement doit dépasser les 200 millions de dollars et s’inscrire dans un secteur stratégique, comme l’énergie (pétrole, gaz, GNL), les mines (cuivre, lithium, or), ou les infrastructures.

«En attirant des flux de capitaux étrangers plus importants, le RIGI est en passe de devenir un puissant levier de stabilisation pour l’Argentine, facilitant l’afflux de devises étrangères indispensables pour mettre fin au cepo, ce contrôle des changes qui, depuis 2011, constitue une entrave récurrente à la croissance argentine et une préoccupation majeure pour les investisseurs étrangers potentiels», écrivent Ignacio Albe and William Tobin, chercheurs à l’Atlantic Council, dans une note.

Le pari du cuivre pour surfer sur l’essor de l’IA

Le cuivre, dont l’Argentine possède de vastes réserves non exploitées, est une piste particulièrement fertile. Le métal est aujourd’hui soumis à une très forte demande sur les marchés internationaux. Porté par les dépenses faramineuses des géants de l’IA dans les centres de données, et, dans une moindre mesure, par l’électrification de l’économie, le prix du cuivre a augmenté de plus de 25% en un an et se situe actuellement à un plus haut historique.

Ce métal joue notamment un rôle essentiel dans la fabrication des semiconducteurs, en particulier pour l’interconnexion entre les puces. Les puces de High Bandwidth Memory (HBM), ou mémoire à large bande passante, spécialement taillées pour l’IA, donc en très forte demande, sont particulièrement gourmandes en la matière.

Des entreprises comme Glencore, BHP Group et First Quantum se sont déjà laissés séduire par le RIGI, contribuant à développer huit projets nécessitant quelque 26 milliards de dollars de nouveaux investissements, selon le cabinet de conseil CRU Group. Quatre des douze plus grands projets cuprifères greenfield (soit des mines construites à partir de zéro) du monde sont situés en Argentine, selon le cabinet Benchmark Minerals. Ces projets sont appelés à produire plus d’un million de tonnes de cuivre par an d’ici 2035, hissant l’Argentine parmi les cinq premiers producteurs mondiaux.

Le cuivre est vu par le gouvernement Milei comme un moyen de diversifier les exportations de l’Argentine, actuellement fortement axées sur le soja, les céréales, le bœuf et le vin. Le Chili, l’un des pays les plus développés d’Amérique latine, a également assis sa prospérité sur le cuivre : le pays en a produit plus de 5 millions de tonnes l’an passé.

«L’Argentine pourrait devenir un producteur important de minéraux critiques tels que l’argent, le bore, le zinc et l’aluminium, en s’appuyant sur son succès dans la production de lithium et en valorisant ses réserves de cuivre grâce à des projets miniers comme Los Azules et San Jorge. Même si elle n’atteindra pas à court terme l’échelle de production de cuivre du Chili ou du Pérou, elle pourrait, d’ici 2035, apporter une offre mondiale significative. Le pays dispose de réserves d’argent d’environ 500 millions d’onces, de réserves de cuivre de plus de 17 millions de tonnes, et de réserves de lithium de plus de 18 millions de tonnes, selon les données de l’United States Geological Survey (USGS)», affirme Richard Bishop, professeur de génie minier à l’université américaine Virginia Tech.

L’Argentine mise sur l’or noir

Autre secteur hautement stratégique aux yeux de Milei : le pétrole. L’Argentine figure parmi les cinq premiers détenteurs mondiaux de réserves de pétrole de schiste et de gaz naturel, selon les estimations de l’Agence Américaine d’Information sur l’Énergie.

Actuellement de 440 000 barils par jour, la production de pétrole du pays pourrait, selon les estimations, atteindre le million de barils quotidiens d’ici 2030. Les actions des producteurs locaux reflètent l’optimisme qui gagne le secteur depuis l’élection de Milei. Le cours de l’action d’YPF, spécialiste du pétrole et plus grande entreprise d’Argentine, a doublé depuis l’arrivée au pouvoir de Milei. Celle de Vista Energy, un autre producteur, a bondi d’environ 50% sur la même période. Pampa Energia, un troisième énergéticien, a de son côté largement revu ses investissements à la hausse depuis l’élection de Milei, passant de 426 millions de dollars prévus dans un projet d’hydrocarbures à 4,5 milliards.

«Les politiques favorables au marché mises en œuvre par le président Javier Milei, notamment le RIGI, ont stimulé l’investissement étranger et l’activité de forage, avec pour ambition de transformer l’Argentine en exportateur net d’énergie», affirme Marcelo Amden, Spécialiste commercial senior du Département du Commerce américain dans une note récente. En particulier, «l’oléoduc Vaca Muerta Sur devrait générer 15 milliards de dollars de recettes d’exportation annuelles d’ici 2027, un chiffre susceptible d’atteindre 20 milliards avec les extensions prévues. Les puits de Vaca Muerta surpassent ceux du schiste américain, avec un rendement d’environ 30 barils de pétrole par pied en première année, contre 15 à 23 dans le Permien et l’Eagle Ford.»

Vaca Muerta compte parmi les formations non conventionnelles de pétrole et de gaz naturel les plus prometteuses au monde. Elle constitue l’un des points clefs de la stratégie énergétique de Milei. Le cabinet McKinsey estime que «dans des conditions d’exécution et de marché favorables, le développement de Vaca Muerta pourrait représenter jusqu’à 5% du PIB argentin d’ici 2030, générer jusqu’à 30 milliards de dollars d’exportations annuelles et créer 25’000 emplois supplémentaires par an dans le secteur pétrolier et gazier.»

Comme tous les grands projets d’infrastructure, celui-ci requiert l’engagement de capitaux importants, le maintien de la confiance des investisseurs et d’un cap politique sur le long terme. Le plus gros risque qui pèse sur cette stratégie est donc une montée de l’opposition populaire à Milei, dans un pays connu pour sa vie politique tumultueuse, alors que le taux de chômage demeure élevé et que le pays connaît une désindustrialisation accélérée suite à l’abandon de politiques protectionnistes et à la libéralisation des marchés mis en place par Milei, entraînant une baisse de la popularité de celui-ci. Mais pour l’heure, l’Argentine a de quoi enthousiasmer l’industrie pétrolière.