Mario Draghi restera-t-il dans l'histoire européenne comme l'homme qui a prêché dans le désert?
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et Michel Saugné, CIO

Les très pertinentes conclusions de son rapport sur la compétitivité paru en septembre 2024 n’ont jusqu’ici guère été suivies d’effet, les institutions européennes brillant une nouvelle fois par leur inertie. Quant au pragmatisme et au volontarisme qui ont marqué son action à la tête de la Banque centrale européenne, ils paraissent n’avoir été qu’une parenthèse, au regard du dogmatisme qui règne aujourd’hui à Francfort. Focalisée sur la hausse des prix de l’énergie causée par la guerre en Iran, la BCE semble décidée à réitérer, avec beaucoup d’application, les erreurs de Jean-Claude Trichet, plutôt que d’élargir le sillon ouvert par son successeur.
Cette semaine encore, alors que les enquêtes PMI pour le mois de mai attestent de perspectives d’activité plus que moroses pour la zone euro, Olli Rehn, gouverneur de la Banque centrale de Finlande et membre influent du conseil des gouverneurs, n’a pas hésité à déclarer que la BCE serait certainement amenée à remonter les taux d’intérêt pour « préserver sa crédibilité« . Autrement dit, pour éviter de reproduire l’erreur de 2022 – la banque centrale avait certes réagi tardivement à la remontée de l’inflation – la BCE est prête à réitérer celles de 2008 et 2011, lorsqu’elle avait remonté les taux en pleine phase de ralentissement économique, avec pour seul motif ou presque la hausse du pétrole. Des erreurs bien plus préjudiciables qui avaient entraîné ou amplifié la récession, engageant l’Europe sur une décennie perdue en termes de croissance économique.

Hormis le rigorisme quasiment consubstantiel de la BCE – en dehors des années Draghi – rien ne justifie aujourd’hui de prendre un tel risque. D’une part, quitte à enfoncer une porte ouverte, rappelons que la situation actuelle n’a rien à voir avec celle de 2022. Le choc d’offre ne se couple pas avec un choc de demande, le marché de l’emploi ralentit, le point de départ de l’inflation est nettement plus bas et les taux réels sont en territoire positif, alors qu’ils étaient encore très négatifs à la veille de la guerre en Ukraine (le taux de dépôt de la BCE était encore à -0,5%). Les conditions d’une spirale inflationniste à cause d’effets de second tour de la hausse des prix de l’énergie sont donc loin d’être réunies. Elles le sont d’autant moins au regard de la très faible croissance en zone euro au 1er trimestre – 0,1% seulement – et des perspectives d’activité et de consommation.
D’autre part, les conditions financières se sont déjà nettement durcies au cours des dernières semaines. En plus du discours restrictif de la BCE, la hausse continue des taux longs, avec un 10 ans allemand repassé bien au-delà des 3%, et le durcissement à venir des conditions d’octroi de crédit vont en effet peser sur l’activité. Pour les entreprises, le durcissement anticipé, selon la dernière enquête de la BCE auprès des banques, est proche des niveaux de 2022. Il est donc parfaitement inutile de durcir encore davantage les conditions financières, alors même que le risque récessif paraît bien plus important que le risque inflationniste. Certes, les anticipations d’inflation des ménages ont fortement remonté, mais cela est classique lorsque les prix à la pompe s’envolent, et encore davantage dans un contexte où les esprits restent marqués par l’épisode inflationniste de 2022. Par ailleurs, les anticipations de marché, comme le très suivi swap d’inflation à 5 ans dans 5 ans, restent assez stables.
Pour l’investisseur, voir la BCE balayer ainsi l’héritage de Mario Draghi et retomber dans ses vieux travers n’est pas sans conséquence. Le narratif pro Europe, porteur sur les marchés l’an passé et qui paraissait encore valable en début d’année, est aujourd’hui écorné. Il ne le sera que davantage tant que les institutions européennes, BCE en tête, continueront de privilégier le dogmatisme théorique et l’immobilisme réglementaire au pragmatisme et au volontarisme économiques. Mario Draghi avait pourtant tenté de montrer la voie.
Rédaction achevée le 22.05.2026
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