La gauche américaine est donnée gagnante par les sondages mais les républicains pourraient créer la surprise. Les entreprises gagnantes ne seront pas les mêmes d’un scénario à l’autre. Explications.
Les élections de mi-mandat approchent, et la plupart des sondages estiment que les démocrates devraient reprendre le contrôle de la Chambre des représentants, et potentiellement celui du Sénat. Le passage du Congrès sous contrôle démocrate handicaperait sérieusement l’agenda législatif de Donald Trump pour les deux prochaines années (même s’il pourrait continuer de gouverner par décret) et offrirait aux démocrates une plus grande marge de négociation pour peser sur les futures lois bipartisanes, lancer des commissions d’enquête et soutenir les secteurs économiques qui leur tiennent à cœur.
À l’inverse, une victoire totale des républicains renforcerait l’emprise de Donald Trump sur le parti ainsi que la légitimité de sa présidence, et lui laisserait les mains libres pour continuer à appliquer la feuille de route de ces deux dernières années. Un troisième scenario est enfin possible, celui d’un Congrès divisé à l’issue des élections, avec la Chambre des représentants sous le contrôle des démocrates et le Sénat qui resterait à majorité républicaine (l’inverse est peu probable). Trois scénarios différents qui auront des conséquences réelles sur l’économie et les marchés financiers.
SCENARIO I
Victoire totale des démocrates
Alors que la poussière du scrutin retombe, le verdict est clair, net et sans bavure: les électeurs, inquiets face à l’inflation et souhaitant la fin d’une guerre en Iran qu’ils n’ont jamais majoritairement soutenue, ont adressé un cinglant désaveu à la majorité présidentielle et donné une franche victoire aux démocrates, leur permettant de reprendre le contrôle des deux chambres du Congrès, comme lors des deux premières années de la présidence de Joe Biden.
Aussitôt, la gauche américaine se mobilise pour tenir ses promesses de campagne. Premier gros sujet : la santé. L’ambition des démocrates est d’annuler les coupes budgétaires effectuées par les républicains, ainsi que la suspension des subventions Obamacare permettant de modérer la hausse des prix des assurances santé. Un programme qui pourrait profiter aux hôpitaux (HCA Healthcare) et aux assureurs très exposés à ces marchés (Centene, Molina, Oscar Health).
Le deuxième grand chantier est la hausse des prix pour les consommateurs, et notamment des denrées alimentaires: face à une inflation autour de 3,5%, la gauche américaine souhaite apporter un soutien aux consommateurs pour aider les plus démunis et relancer la croissance à travers la consommation. Cela implique par exemple de revenir sur les coupes budgétaires dans les bons alimentaires décidées dans le budget républicain de 2025. Ou encore de combattre les droits de douane de Trump. Ici, les grands gagnants seraient les géants de la grande distribution, qui verraient leurs ventes augmenter : Walmart, Amazon, ou encore Costco.
Enfin, troisième chantier: redonner de l’air aux énergies renouvelables, malmenées sous Donald Trump, à coups d’abrogations de crédits d’impôt, de coupes dans les subventions, de suspension de permis et d’obstruction réglementaire sur les terres publiques. Les bénéficiaires potentiels ont ici pour nom NextEra Energy, First Solar, ainsi que Brookfield Renewable.
Pour tenir leurs promesses de campagne, les démocrates disposent de plusieurs options. La première consiste à faire adopter des lois à la Chambre des représentants en capitalisant sur leur majorité, lois qui ont toutefois de fortes chances d’être bloquées via obstruction parlementaire au Sénat (le fameux filibuster) ou en dernier recours par un veto de Trump, qui nécessiterait les deux tiers des voix au Sénat et à la Chambre pour être contré. Pour obtenir des avancées sur la santé, le coût de la vie ou les énergies propres, les démocrates devront donc essayer de trouver des compromis avec les républicains et leur donner quelque chose en échange dans les lois qu’ils s’efforceront de faire voter. Par exemple, une hausse du budget militaire pour continuer à financer la guerre en Iran, ou encore un renforcement des contrôles aux frontières pour lutter contre l’immigration illégale.
Les démocrates peuvent également utiliser leur nouveau poids au Congrès pour effectuer un chantage sur le budget, en menaçant de ne pas voter celui-ci, ce qui provoquerait un shutdown, ou de refuser de relever le plafond de la dette, au risque d’un défaut de paiement, si les républicains n’acceptent pas de lâcher du lest sur certains sujets.
SCENARIO 2
Victoire totale des républicains
Prenons désormais le scenario inverse. Déjouant les pronostics, grâce à une campagne survitaminée de Donald Trump, à une résolution (temporaire) du conflit iranien qui a permis une baisse des prix de l’énergie, ou encore aux promesses de Trump d’envoyer un chèque de 5’000 dollars à chaque adulte citoyen en cas de victoire des républicains, ces derniers ont remporté l’élection et conservé les deux chambres du Congrès.
Sorti renforcé par cette victoire surprise, Donald Trump a les mains libres pour continuer à dérouler l’agenda qui est le sien depuis son retour au pouvoir : soutien inconditionnel aux énergies fossiles, régulation très souple de l’IA, et augmentation du budget de la défense.
Un contrôle consolidé sur le Congrès lui permet d’adopter des lois qui entérinent ses réformes, ou de sanctuariser celles qui ont déjà été mises en place. Dans le domaine de l’énergie, la loi budgétaire de 2025 a par exemple déjà imposé des mises aux enchères régulières de concessions pétrolières et gazières (terres fédérales, golfe du Mexique, Alaska), abaissé les redevances et reporté la taxe sur le méthane. Un Congrès républicain empêcherait tout retour en arrière.
Alors que l’EPA a entrepris d’abroger la base juridique de la régulation des gaz à effet de serre et d’assouplir les normes sur les centrales et les véhicules, un Congrès républicain pourrait inscrire certaines de ces mesures dans la loi pour qu’un futur président démocrate ait plus de mal à les annuler. Autre gros chantier en perspective: la réforme des attributions de permis, qui consisterait à accélérer les études environnementales et à limiter les recours en justice contre les pipelines, les terminaux d’exportation de gaz naturel liquéfié et les forages. Elle nécessiterait des voix démocrates, donc des concessions, mais une majorité républicaine serait capable de donner le la. Du pain béni pour les géants du fossile, comme Chevron et ExxonMobil.
Concernant l’IA, une victoire républicaine aurait de fortes chances de voir reconduite la stratégie de l’administration Trump jusqu’à présent: régulations minimales, et actions pour empêcher les États de légiférer à leur échelle, quitte à mobiliser le département de la Justice. L’adoption d’une régulation plutôt légère et défendue par l’industrie, comme le FRONTIER Act (un projet de loi bipartisan qui divise les démocrates), et bloquant toute régulation étatique plus restrictive, serait probable. La construction des centres de données se poursuivrait tous azimuts, facilitée par une attribution généreuse de permis et une politique de soutien aux énergies fossiles pour les alimenter. SpaceX (qui a absorbé xAI), Google et Meta en sortiraient gagnants.
Au niveau de la défense, la loi de 2025 a déjà prévu 150 milliards de dollars supplémentaires, et Trump a évoqué un budget militaire allant jusqu’à 1’500 milliards de dollars. Un Congrès républicain serait bien plus enclin à le suivre dans cette hausse des dépenses. Les grands programmes de modernisation, comme le bouclier antimissile «Golden Dome», la construction de cuirassés, le développement de munitions de demain, d’armes hypersoniques et de drones pourraient également s’accélérer. Cela profiterait aux grands industriels (Lockheed Martin, RTX, General Dynamics, Northrop Grumman) comme aux nouveaux acteurs de la défense technologique (Palantir, Anduril).
SCENARIO 3
Congrès divisé
Reste le scénario d’un passage de la Chambre sous contrôle démocrate, tandis que les républicains conserveraient le Sénat. Dans un tel scenario, les démocrates auraient plus de difficultés à passer par la voie législative. Ils pourraient en revanche lancer des commissions d’enquête (qui ne nécessitent que le contrôle de la Chambre), organiser des auditions, exiger des documents et délivrer des assignations à comparaître à des responsables et à des entreprises.
Par exemple, enquêter sur l’application des coupes dans Medicaid (nombre de personnes radiées, erreurs administratives) et interroger les assureurs sur la hausse des primes. Ou encore sur l’annulation de milliards de dollars de subventions, comme le programme solaire «Solar for All» ou des projets du ministère de l’Énergie, dont beaucoup se trouvaient dans des États démocrates, afin de déterminer si ce ciblage était partisan.
Un Congrès divisé signifie également que Donald Trump gouvernerait principalement par décret présidentiel: dans la pratique, il pourrait poursuivre sa politique sur les droits de douane, l’assouplissement des normes environnementales et l’IA. Cependant, ces décisions seraient plus fragiles et faciles à annuler en cas de retour des démocrates à la présidence en 2028. Elles fourniraient donc moins de certitude et de visibilité aux entreprises.
Les secteurs qui dépendent surtout de l’action administrative, comme les énergies fossiles (permis, concessions) et les cryptos (régulateurs favorables) resteraient les mieux lotis. La défense aurait en revanche beaucoup moins de chances de bénéficier de hausses budgétaires.