Difficile de trouver plus criante opposition de style dans la gestion du conflit en Iran. À un Donald Trump vindicatif, outrancier, multipliant les prises de parole autant que les discours contradictoires, la Chine oppose une stratégie bien plus ordonnée.
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et et Michel Saugné, CIO

Peu audible au début des hostilités, Pékin s’est borné à condamner les frappes américano-israéliennes et à appeler à un cessez-le-feu, sans y mettre beaucoup d’insistance. Et si, par la voix du ministre des Affaires étrangères Wang Yi, la Chine est peu à peu montée en puissance dans le discours, il a fallu attendre la toute fin du mois de mars pour la voir engager des actions concrètes, à commencer par les discussions menées par le Pakistan pour tenter de concilier l’Iran et les Etats-Unis. Derrière cette tentative d’Islamabad, il est en effet difficile de ne pas voir la main de Pékin, qui s’est d’ailleurs officiellement joint aux échanges peu après.
Le moment choisi par la Chine pour agir de façon plus visible dans le conflit iranien semble ne rien devoir au hasard. Elle intervient alors que le délai de 4 à 5 semaines évoqué par Donald Trump au début du conflit arrive à son terme, et à un moment de tension exacerbée sur les prix de l’énergie. Des impacts économiques commencent à être tangibles pour bien des pays, dont la Chine. Ce faisant, Pékin se pose en acteur crédible au moment où le besoin de résolution devient impérieux. De plus, elle offre un contraste saisissant avec la stratégie et la communication chaotiques des Etats-Unis, en se positionnant comme force de désescalade et de stabilité.
Cela peut paraître paradoxal alors que, malgré les dénégations officielles, il semble clair que la Chine soutient militairement l’Iran, notamment en lui fournissant les systèmes de navigation et de guidage permettant des frappes de précision. Mais il s’agit surtout pour Pékin de jouer sur les deux tableaux : soutenir officieusement ses relais d’influence géopolitique et arborer officiellement le costume de parangon de la conciliation et de l’équilibre. Face à une image américaine de plus en plus erratique, c’est un gain géopolitique évident, notamment vis-à-vis des ‘’pays du Sud’’.

A court terme, la Chine n’est pas immunisée aux conséquences économiques du conflit, quand bien même certains bateaux à destination de la Chine ont été autorisés à traverser Ormuz. Le secteur chimique chinois par exemple, très dépendant de l’approvisionnement par le détroit, fait face à un fort renchérissement des coûts. Cette situation dégrade considérablement sa compétitivité, notamment sur le marché européen sur lequel la Chine a pris l’habitude de casser les prix. A plus long terme toutefois, elle a beaucoup à y gagner. D’une part, le conflit en Iran rappelle au monde le danger de la dépendance aux énergies fossiles, pour des questions environnementales, et surtout, dans le cas présent, de souveraineté. Cela renforce immanquablement l’impératif d’indépendance énergétique ainsi que le recours accru à l’électrique. Or, sur ce segment, l’industrie chinoise est en pointe, qu’il s’agisse des équipements de production – panneaux solaires, nucléaire civil – ou de consommation avec les véhicules électriques.
D’autre part, plus la Chine tiendra un rôle important dans la résolution du conflit iranien, plus elle pourra obtenir la possibilité d’acheter ses matières premières en yuan plutôt qu’en dollar. Il s’agit là d’un enjeu capital pour Pékin dans sa quête de leadership. Si son statut de refuge est challengé par le caractère erratique de la politique étrangère de Trump, le dollar reste de très loin la monnaie de réserve mondiale et la monnaie de référence pour le négoce des matières premières. Une position que Pékin cherche activement à effriter, pour tenter d’imposer progressivement le yuan comme monnaie de référence. Un processus long, que des événements comme le conflit iranien peuvent accélérer.
Pour les investisseurs, il s’agit de voir au-delà de la volatilité de court terme. Cet épisode accentuera le phénomène rampant de re-régionalisation du monde, de désynchronisation des cycles économiques, de remise en cause du leadership américain et d’impératif de souveraineté. Ces perspectives militent, plus que jamais, pour la diversification géographique des investissements et le positionnement sur les tendances de fond qui devraient participer au remodelage des relations internationales.
Rédaction achevée le 02.04.2026
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