La lutte contre l’inflation est revenue en tête des priorités de la Banque centrale américaine face à la persistance du conflit iranien qui fait pression sur les prix, y compris outre-Atlantique. Mais un ralentissement programmé de l’activité économique pourrait conduire la Fed à changer de nouveau son fusil d’épaule.
Mercredi 29 juillet, la Fed a finalement opté pour la temporisation, décidant de ne pas augmenter son taux d’intérêt directeur là où un nombre croissant d’experts s’attendaient à une remontée pour juguler une inflation persistante liée au conflit iranien. La Banque centrale américaine a estimé que les derniers chiffres de juin, situant l’inflation à 3,5 %, représentaient une baisse suffisante par rapport au mois précédent pour justifier la temporisation.
Le patron de la Fed, Kevin Warsh, a affirmé que, s’il prenait la lutte contre l’inflation très au sérieux, il ne disposait pas d’une «baguette magique» susceptible d’en finir d’un seul coup avec cinq années d’inflation située au-dessus de l’objectif de 2% fixé par la Fed.
Pourquoi la Fed reste prudente
La Banque centrale américaine se trouve dans une situation délicate, alors même que le conflit iranien continue d’entraîner une hausse des coûts de l’énergie, venant s’ajouter aux droits de douane de Donald Trump pour entraîner une poussée inflationniste outre-Atlantique. En mai, l’inflation a ainsi atteint 4,2% aux États-Unis, un chiffre jamais vu depuis trois ans. Le travail de la Fed est rendu plus complexe par le caractère disruptif de l’IA, dont de nombreux économistes s’attendent à ce qu’elle ait un effet négatif sur l’emploi, ce qui rend difficile une remontée brusque des taux susceptible de ralentir l’activité économique et favoriser le chômage.
Un arbitrage délicat que résume Tiffany Wilding, économiste chez PIMCO, leader mondial de la gestion obligataire active. «La stabilité des taux d’intérêt face à l’évolution des anticipations de politique monétaire à court terme est cohérente avec les évolutions économiques et politiques.
L’inflation persistante de l’année écoulée (et plus largement depuis 2021) a coïncidé avec une série de chocs d’offre et l’évolution des tendances mondiales. Les prix de l’énergie ont réagi aux développements géopolitiques et aux perturbations de l’offre. Les droits de douane ont renchéri le coût des biens importés dans un large éventail de catégories, tandis que dans le même temps l’investissement rapide dans les infrastructures d’IA a créé des goulots d’étranglement dans les semi-conducteurs, les centres de données et les biens d’équipement associés», détaille-t-elle.
Mais les récentes données économiques montrent aussi une activité fragile plaidant pour la temporisation. «Les données publiées depuis juin ont donné du temps au comité de la Fed : la croissance de l’emploi salarié a ralenti, le taux de participation et le taux de chômage ont été erratiques, et les données d’inflation se sont révélées étonnamment faibles.»
Vers une baisse des taux à moyen terme?
Si les experts sont aujourd’hui focalisés sur une possible hausse des taux, les choses pourraient évoluer dès septembre, alors que l’inflation pourrait se tasser, et d’autant plus vite si une solution est finalement trouvée au conflit iranien. «Nous continuons de prévoir une inflation plus modérée au second semestre de l’année, et notre scénario central reste celui d’un statu quo de la part de la Fed», affirme Tiffany Wilding.
À cela s’ajoute le fait que les chiffres de l’inflation pourraient avoir été surévalués. «Les conditions du marché du travail et la croissance des salaires ne semblent pas cohérentes avec une réaccélération généralisée de l’inflation», estime-t-elle. «Une grande partie de cet écart s’explique par un petit nombre de catégories, principalement les services de gestion de portefeuille et les logiciels. Ces deux catégories ont été fortement influencées par les développements liés à l’IA, avec la solide performance des marchés actions et la hausse rapide des prix des intrants technologiques, ce qui pourrait surestimer l’inflation sous-jacente réelle.»
Le groupe bancaire d’investissement Pictet anticipe lui aussi une possible évolution nettement plus déflationniste durant la seconde moitié de l’année, avec deux facteurs potentiels de ralentissement de la croissance au second semestre : la progression des salaires montrant des signes d’essoufflement et les investissements massifs des «hyperscalers», qui pourraient avoir atteint leur contribution maximale à l’activité.
«Si ce scénario se matérialisait, il confirmerait le passage d’un environnement dominé par les craintes de stagflation à un régime davantage marqué par la désinflation et le ralentissement de la croissance», estime le groupe dans une note récente.
Felix-Antoine Vezina-Poirier, de la société de recherche en investissement BCA Research, estime pour sa part que la surperformance de l’économie américaine au premier semestre plaide pour une décélération et donc une temporisation sur les taux au second. « Des données économiques qui surprennent à la hausse peuvent paradoxalement peser sur la croissance future en resserrant les conditions financières. On est un peu dans ce scénario-là, avec une croissance plus forte que prévu depuis le début de l’année. »
«Notre regard est plutôt favorable à une baisse des taux », affirme pour sa part Thomas Bargue, de la société française de gestion de fortune, concédant toutefois qu’une grosse inconnue demeure à travers l’issue du conflit au Moyen-Orient, une résolution rapide plaidant en faveur d’un maintien, voire d’une baisse des taux. «On était dans un cycle baissier jusqu’au début du conflit au Moyen-Orient, avec une inflation qui ralentissait globalement partout sur la planète et un niveau de croissance économique relativement faible et en baisse, en Europe mais aussi aux États-Unis, où l’inflation se rapprochait de l’objectif de 2%. Le conflit est venu mettre en pause ou en tout cas ralentir ce cycle, qui pourrait reprendre avec la fin de la guerre.»
À cela s’ajoute le poids de la dette américaine, qui rend difficile un maintien de taux élevés sur le long terme. «Le poids de leur dette est tel qu’ils ne peuvent pas se permettre de se refinancer pendant trop longtemps à 5%. Ce n’est pas viable.»
Le facteur Kevin Warsh
Un autre facteur pesant en faveur d’une modération sur les taux est la prise de poste de Kevin Warsh, nommé par Donald Trump pour remplacer Jerome Powell, qui était arrivé à la fin de son mandat et à qui le président américain reprochait sa position jugée excessivement “hawkish”. Si Kevin Warsh n’était pas le plus “dovish” parmi les candidats étudiés par Trump pour le poste, et s’il s’est efforcé de muscler sa rhétorique anti-inflationniste depuis sa prise de poste pour rassurer les marchés, il reste un directeur plus favorable à des taux d’intérêt bas que Jerome Powell.
«Kevin Warsh a un côté assez dovish et favorable aux baisses des taux. C’est d’ailleurs en partie pour ça qu’en Europe, on a vu une hausse de taux qui n’a pas eu lieu aux États-Unis. Pour autant, il exprime aussi depuis sa prise de poste une volonté d’indépendance par rapport à la Maison-Blanche, notamment dans son discours où il laisse la porte ouverte au statu quo plutôt qu’à la hausse des taux, ce qui n’était pas du tout la rhétorique de la Maison-Blanche jusqu’à présent», affirme Thomas Bargue.
«La politique monétaire est en définitive faite par un comité et non par le seul directeur de la Fed. Si le style de communication et les préférences de Warsh différent de ceux de son prédécesseur, cela ne veut pas dire que le reste du comité va changer pour autant.
D’autant qu’on y trouve des voix très fortes, dont Chris Waller, qui est l’une des voix les plus écoutées et est plutôt hawkish en ce moment», détaille Félix-Antoine Vézina-Poirier. Pas de changement radical de cap en vue, donc, mais une Fed qui demeure pragmatique et pourrait rapidement s’adapter en cas de changement dans la conjoncture économique.