Alors que se profilent les élections de mi-mandat, la hausse des prix de l’électricité est devenue un enjeu politique majeur aux Etats-Unis. Et plus spécifiquement, le risque de flambée des prix dû à une forte hausse de la demande, sur fond d’expansion accélérée des centres de données pour l’IA.

Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et et Michel Saugné, CIO

 

Enguerrand Artaz

Plusieurs figures du Parti démocrate ont émis des critiques virulentes, le sénateur Bernie Sanders allant jusqu’à réclamer une pause à l’échelle nationale. Une inquiétude qui a trouvé écho dans le camp Républicain, par la voix même de Donald Trump, qui explicitement appelé les entreprises technologiques à payer le surcoût énergétique engendré par leur consommation, sans que cela n’affecte le particulier américain.

Les différents Etats de l’union ne se sont toutefois pas contentés de ces déclarations et ont d’ores et déjà engagé des mesures. Six d’entre eux, notamment la Géorgie, la Virginie et l’Oklahoma, ont proposé des moratoires sur la construction de centres de données, pour se donner le temps de fixer des règles d’encadrement. Cela a entraîné, au niveau national, une hausse sensible des projets de construction de data centers reportés ou annulés. Le réflexe le plus courant est néanmoins de faire payer le surcoût aux entreprises propriétaires des centres de données, et ce via plusieurs mécanismes. Le plus simple, et le plus répandu, est la création par les Etats fédéraux d’un tarif réglementé spécifique (large-load tariffs), distinct du tarif industriel classique, permettant de refléter dans le prix les coûts générés par ce surcroît de demande – notamment en termes de renforcement du réseau et de création de nouvelles capacités – sans qu’ils pèsent sur les autres catégories de consommateurs. Ce mécanisme est souvent associé à des engagements sur le long terme et à des factures minimum, adossés à des garanties financières. L’objectif est ici de sécuriser les investissements ‘’réseau’’ et d’éviter qu’ils pèsent sur la facture des autres consommateurs si les centres de données consomment finalement moins que prévu pour diverses raisons. L’Ohio, par exemple, impose une facturation minimale de 85% d’une demande de référence.

Michel Saugné

On retrouve ces mesures dans un grand nombre d’Etats américains. De plus en plus toutefois, les entreprises technologiques sont incitées à financer directement une part importante des nouvelles capacités de production, voire à se doter d’approvisionnements dédiés. C’est le cas par exemple du projet de centrale à gaz Socrates South dans l’Ohio, destiné à alimenter exclusivement un centre de données de Meta Platforms, sans être connecté au réseau physique. On peut également citer les partenariats conclus par Amazon pour la construction de petits réacteurs nucléaires modulaires ou la récente annonce d’Anthropic: l’entreprise d’IA s’est engagée à prendre en charge l’intégralité des coûts de mise à niveau du réseau électrique destiné à ses centres de données, ainsi qu’à contribuer significativement à la mise en service de nouvelles capacités de production. Avec son plan «Community-First AI Infrastructure» annoncé plus tôt cette année, Microsoft s’inscrit dans la même logique de financement intégral des renforcements réseau nécessaire à ses centres de données. Et dans la plupart des cas, la dimension politique est bien présente, avec un discours très appuyé sur l’engagement à ne pas faire peser sur la facture énergétique des ménages le développement accéléré de l’IA.

Pour les entreprises technologiques, l’accès à des ressources énergétiques suffisantes est un enjeu crucial, et une condition sine qua non à l’atteinte de leurs objectifs. Leurs engagements à financer en grande partie l’accroissement des capacités de production électriques constituent néanmoins un poids supplémentaire dans les dépenses colossales déployées, même si une bonne partie est censée devoir être facturée au client final. Cela renforce l’impératif de pricing power[1] de l’A. Et, à l’heure où ces entreprises passent de modèles de trésorerie abondante et de forts retours à l’actionnaire à des modèles tournés vers les dépenses d’investissement, changeant ainsi de statut aux yeux des investisseurs, cela n’est pas anodin. Du point de vue de l’économie américaine en revanche, les retombées positives peuvent être importantes. Ces projets d’accroissement des capacités énergétiques favoriseront une hausse notable de l’activité – et sans doute de l’emploi – dans les secteurs connexes, notamment la construction et l’ingénierie énergétique, tout en contribuant à développer et moderniser le réseau électrique américain – le tout avec un impact modeste sur la dépense publique. In fine, c’est l’ensemble de l’économie qui pourrait en profiter. Autant d’éléments qui renforcent l’idée d’une économie américaine susceptible d’accélérer à nouveau, et sur le terrain de la Bourse, celle d’une rotation se poursuivant, avec de grandes valeurs technologiques moins plébiscitées mais un net regain d’appétit pour les petites et moyennes valeurs.

 

Rédaction achevée le 20.02.2026

[1] Capacité d’une entreprise à augmenter ses prix sans que cela n’affecte sa demande


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