Tous les trimestres, Edouard Carmignac prend la plume pour commenter les enjeux économiques, politiques et sociaux du moment.

La gratuité a un défaut: on finit toujours par s’y habituer.

Pendant près de quinze ans, États, entreprises et investisseurs ont vécu dans un monde où l’argent semblait disponible presque sans limite. Les gouvernements ont dépensé, les entreprises investi, les marchés valorisé. Pourquoi choisir lorsque l’on peut presque tout financer?

Cette époque touche à sa fin. L’argent a de nouveau un prix et, avec lui, revient une discipline que nous avions peut-être un peu vite oubliée: celle du choix.

Ce changement intervient alors même que les besoins de capitaux n’ont jamais été aussi considérables. Les États-Unis doivent simultanément financer une dette publique vertigineuse et une révolution technologique extraordinairement gourmande en investissements. Centres de données, semi-conducteurs, mémoire digitale, production électrique: l’Intelligence Augmentée réclame des infrastructures gigantesques. J’évoquais dans ma dernière lettre les bouleversements qu’elle allait provoquer. Une question devient maintenant plus pressante : qui va payer ?

Nous tous, évidemment. Épargnants, investisseurs et contribuables sommes les pourvoyeurs ultimes de ce capital. États et entreprises se retrouvent ainsi en concurrence pour attirer une épargne qui n’est pas infinie. Rien de très nouveau en économie, sinon que quinze années d’argent facile nous l’avaient presque fait oublier.

L’Europe doit veiller à ne pas se poser en victime de cette nouvelle discipline. Elle doit financer sa défense, son indépendance énergétique, ses infrastructures et son retard technologique. Après avoir longtemps réglementé ce qu’elle ne savait plus produire, elle va devoir réapprendre à investir. La prise de conscience est salutaire, mais la souveraineté se proclame plus aisément qu’elle ne se finance.

Comment s’extraire du piège redoutable de la dette? La hausse des taux d’intérêt – dont nous avons sous-estimé l’ampleur – si elle devait ne pas connaître de détente, augmenterait à elle seule les charges d’intérêt d’environ 50% d’ici 2030, aussi bien aux Etats-Unis qu’en France. Parallèlement, le poids de la dette publique, à déficits budgétaires stables, passerait de 100 à 110% aux Etats-Unis et de 119 à 132% en France sur la même période, ces estimations n’intégrant pas l’accroissement des charges de retraite imputables aux évolutions démographiques.

L’argent trop facile est un anesthésiant redoutable. Il permet aux États de repousser les arbitrages difficiles, maintient en vie des entreprises médiocres et entretient chez les investisseurs l’illusion que tous les actifs finiront par s’apprécier. Lorsque le capital retrouve un prix, les projets doivent démontrer leur utilité et les entreprises leur capacité à le rémunérer. Faut-il pour autant s’en inquiéter? L’argent plus rare favorise les entreprises les plus prometteuses, notamment les utilisatrices de l’Intelligence Augmentée, mais exerce un pouvoir d’éviction envers les états frappés d’incontinence budgétaire. A nous de vous faire bénéficier des parcours d’entreprises qui ne se contentent pas de prospérer dans le monde tel qu’il est, mais contribuent à façonner celui qui vient. A ce jour, nous avons ainsi accompagné dans leurs levées de fonds avant leur introduction en bourse, Mistral, SpaceX, Revolut et Lovable, permettant, lorsque cela est possible, à nos clients d’y accéder au travers de nos fonds. Intelligence Augmentée, conquête spatiale, nouveaux services financiers, révolution du logiciel: ces entreprises participent, chacune à leur manière, aux transformations qui redessinent notre monde.

Quand l’argent était gratuit, posséder le marché pouvait suffire. Quand il redevient cher, choisir redevient essentiel. Choisir les entreprises auxquelles confier votre capital, avec la conviction qu’elles continueront à façonner l’avenir.

Voilà qui devrait nous occuper.


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