L’envolée des prix de l’énergie n’a pas tardé à faire rejaillir un terme synonyme d’environnement bien peu porteur pour les marchés: la stagflation.
Par Enguerrand Artaz, Stratégiste et et Michel Saugné, CIO

Une crainte d’autant plus vive que le dernier véritable épisode de stagflation mondiale, dans les années 1970, a trouvé ses racines dans des conflits au Moyen-Orient, la guerre de Kippour lors du premier choc pétrolier et la révolution iranienne lors du second. Si, à ce stade, il est prématuré d’utiliser cette terminologie, il n’en reste pas moins qu’elle illustre le sentiment actuel: la crainte de voir la croissance économique ralentir et l’inflation repartir à la hausse. Un environnement particulièrement compliqué à naviguer pour les banques centrales, dont bon nombre tenait leur réunion de politique monétaire la semaine passée.
De la Réserve fédérale américaine à la Banque centrale européenne en passant par la Banque d’Angleterre ou la Banque du Japon, le constat est unanime. Le conflit iranien rebat les cartes du scénario économique et génère une incertitude de court terme très forte. Ses conséquences dépendront de sa durée ainsi que des potentielles escalades. Résultat: une remonté par les banques centrales des anticipations d’inflation pour 2026 et 2027, avec un impact bien plus marqué sur l’inflation globale – qui intègre les prix de l’énergie – que sur l’inflation sous-jacente. Signe qu’à ce stade, les banquiers centraux anticipent peu d’effet de transmission de la hausse des prix du pétrole et du gaz vers le reste des biens et services. Cette position est logique. Contrairement à 2022, la situation économique actuelle est bien moins susceptible de générer une spirale inflationniste, et nettement plus sujette à un risque d’affaiblissement de la croissance.

A partir de ce constat, les perspectives divergent. Côté BCE, la croissance anticipée est révisée à la baisse pour les deux prochaines années. Celle-ci tombe à 0,9% pour 2026 et même à 0,4% seulement en cas de scénario «sévère». Dans ce scénario toutefois, l’inflation sous-jacente remonterait à 3,9% en 2027, limitant drastiquement la capacité de soutien économique de l’institution. A moins de vouloir réitérer les erreurs préjudiciables de 2008 et 2011[1], la BCE n’a guère de raison de remonter ses taux dans un horizon proche, contrairement aux anticipations des marchés. Mais la banque centrale risque d’être tout aussi impuissante à soutenir une économie européenne dont la timide reprise pourrait être tuée dans l’œuf par les coûts énergétiques.
Si, pour sa part, elle a revu à la hausse ses anticipations de croissance pour 2026 et les deux années suivantes, la Fed n’est pas dans une situation plus confortable. Elle prévoit toujours une baisse de taux pour cette année, mais cette éventualité est largement mise en doute par une inflation sous-jacente désormais prévue à 2,7% fin 2026. Néanmoins, la Réserve fédérale subit une pression notable pour détendre sa politique monétaire, de la Maison Blanche tout d’abord, mais aussi de la part de l’économie elle-même, via la faiblesse de l’emploi. Avec 92 000 destructions d’emplois en février – un chiffre probablement exagéré par les grèves dans la santé et par la météo – et un secteur privé productif qui a lui-même détruit 266’000 emplois ces 12 derniers mois, le marché du travail américain reste susceptible de connaître une contraction bien plus marquée dans les prochains mois. La Fed se retrouve ainsi coincée entre ses deux mandats, et dispose de peu d’éléments probants pour faire pencher la balance d’un côté plutôt que de l’autre.
L’immobilisme actuel des banques centrales, s’il paraît subi, est toutefois probablement la meilleure réponse. Si le risque récessioniste de ce choc énergétique semble assez évident, le souvenir de la vague d’inflation de 2022-2023 est encore trop vivace pour que les banquiers centraux puissent en faire abstraction. Surtout, comme l’a rappelé la Banque des règlements internationaux par la voix de son président, les banques centrales ne sont pas censées réagir via leurs outils de politique monétaire à des chocs d’offre temporaires. Une leçon que la BCE, en particulier, serait bien inspirée de retenir, tant ses erreurs de politique monétaire sous l’ère Trichet ont coûté cher à l’économie de la zone euro.
Rédaction achevée le 20.03.2026
[1] A trois reprises, en juillet 2008 puis en avril et juillet 2011, la BCE, dirigée par Jean-Claude Trichet, a remonté ses taux dans un contexte de hausse des prix du pétrole, alors que l’environnement économique était particulièrement fragile.
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