La planète compte un nombre croissant de personnes âgées dotées de finances confortables et du désir de vivre plus longtemps en meilleure santé. Ces tendances conduisent à l’essor d’une industrie florissante, traversée par la promesse (pas toujours soutenue par la science) de maintenir un bon état physique, cognitif et psychologique jusqu’à un âge avancé.
Le monde vieilli : entre 2015 et 2050, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime que la proportion de personnes âgées de plus de soixante ans sur la planète aura pratiquement doublé, passant de 12 à 22% de la population.
Un phénomène dont les conséquences économiques s’annoncent majeures, et se font du reste déjà ressentir. Aux États-Unis, pays qui compte aujourd’hui un peu moins de 20% de seniors, 18% du PIB est consacré à la santé, dont une bonne partie pour gérer les maladies chroniques plutôt que d’empêcher leur apparition. Car hausse de l’espérance de vie ne rime pas toujours avec hausse de l’espérance de vie en bonne santé. En Italie, par exemple, pays souvent loué pour son nombre de centenaires, au cours des vingt dernières années, l’espérance de vie a progressé de quatre ans, mais l’espérance de vie en bonne santé à, elle, baissé de deux ans. Autrement dit, la population vit plus longtemps en moins bonne santé. Un défi majeur pour des systèmes de santé déjà sous forte pression.
Un marché dynamique, mondialisé et porté par les jeunes générations
Dans ce contexte, un nouveau marché est en train d’émerger. Celui de la longévité, basé sur une promesse : permettre à chacun de vivre plus longtemps en meilleure santé. Loin des promesses de vivre jusqu’à 150 ans ou d’atteindre l’immortalité, brandies par des entrepreneurs stars comme Bryan Johnson ou Peter Thiel, il s’agit ici d’applications concrètes, déjà commercialisées ou en voie de l’être, qui offrent des moyens réalistes d’accroître l’espérance de vie en bonne santé.
Évaluer la taille et le potentiel du marché de la longévité n’est pas chose aisée, étant donné que ses limites ne sont pas clairement définies. Certaines études incluent uniquement les thérapies anti-sénescence, d’autres y ajoutent les compléments alimentaires, la médecine préventive, les tests génomiques, les objets connectés permettant de mesurer ses marqueurs de santé et même d’estimer son âge biologique, ou encore les cosmétiques anti-âge.
Dans une interview, Simone Gibertoni, CEO de la Clinique La Prairie, centre de soins suisse spécialisé dans l’industrie de la longévité, estime ainsi le marché mondial à 610 milliards de dollars, tandis que d’autres études l’estiment plutôt autour de 30 milliards. Une chose demeure certaine: le nombre de personnes à l’aise financièrement et souhaitant optimiser leur santé sur le long terme (qu’elles soient déjà âgées ou non, la génération Z étant même l’un des segments les plus porteurs) est en hausse, et pas seulement en Occident. «Des cliniques spécialisées dans la longévité apparaissent un peu partout aux États-Unis et au Moyen-Orient», détaille ainsi le groupe bancaire d’investissement Pictet dans une note récente. Le marché asiatique, qui compte plusieurs pays prospères (Chine, Japon, Corée du Sud…) confrontés à un vieillissement rapide de leurs populations, est également aux avant-postes.
Les investisseurs ne s’y trompent pas. En 2024 (derniers chiffres disponibles), le secteur a attiré 8,49 milliards de dollars d’investissement, en hausse de 220% d’une année sur l’autre, selon le 2024 Annual Longevity Investment Report. Le marché des remèdes contre les troubles métaboliques est par ailleurs en pleine expansion ; pour les seuls médicaments GLP-1, les ventes annuelles pourraient rapidement atteindre 200 milliards de dollars. En décembre dernier, Insilico Medicine a réussi son entrée à la bourse de Hong Kong, levant près de 300 milliards de dollars, et Retro Biosciences (soutenu par Sam Altman) cherche à lever un milliard de dollars pour une valorisation de cinq milliards. On assiste également à des rachats et consolidations. En novembre 2025, Pfizer, après une lutte acharnée avec son rival danois Novo Nordisk, a ainsi acquis Metsera pour dix milliards de dollars, une biotech spécialisée dans les médicaments contre l’obésité et les maladies cardiométaboliques. Johnson & Johnson, autre multinationale pharmaceutique américaine, se positionne de son côté en laboratoire d’innovation contre le vieillissement, avec des recherches contre la maladie d’Alzheimer et les maladies cardiovasculaires liées à l’âge (via le programme Librexia). Citons encore la jeune pousse Hims, qui a fait de la longévité l’un de ses axes stratégiques.
Des cliniques de luxe dédiées à la longévité
Le marché de la longévité est, comme évoqué plus haut, multifacettes. Il englobe les cosmétiques pour retarder le vieillissement de la peau, les compléments alimentaires, les médicaments pour traiter les maladies chroniques comme le diabète et l’obésité, dont certains sont déjà commercialisés, notamment aux États-Unis. Y figurent aussi des techniques plus avant-gardistes, telles que la reprogrammation épigénétique partielle, qui vise à réinitialiser les marqueurs cellulaires du vieillissement sans effacer l’identité des cellules. Des entreprises comme Altos Labs, soutenue par le fondateur d’Amazon Jeff Bezos, et Life Biosciences sont pionnières dans cette approche. Life Biosciences a récemment obtenu l’autorisation de la FDA pour son médicament expérimental, l’ER-100, ouvrant la voie au premier essai clinique humain au monde pour une thérapie de reprogrammation épigénétique partielle. Cet essai cible les neuropathies optiques, dont le glaucome, en testant si les cellules de l’œil peuvent être rajeunies pour restaurer la vision.
Il faut aussi ajouter la médecine personnalisée pilotée par l’IA, qui peut analyser les biomarqueurs et les données de santé individuelles afin de guider les choix en matière de mode de vie, de compléments alimentaires et de traitements médicamenteux pour préserver la santé et ralentir le vieillissement. Chacun pourrait bientôt bénéficier d’un coach agentique lui permettant de faire les bons choix pour accroître son espérance de vie en bonne santé.
La Clinique La Prairie, en Suisse, offre un condensé de ces méthodes, à travers son programme baptisé «Life Reset», qui allie diagnostics et approches personnalisées en matière de nutrition, neurostimulation, épigénétique, optimisation du sommeil et thérapies de renforcement de la résilience au stress. Le modèle de l’entreprise marie science médicale de pointe et hôtellerie de bien-être haut de gamme, la positionnant pour servir le segment supérieur du marché, là où la demande est la plus forte.
Les clients bénéficient de bilans médicaux approfondis, avec des analyses sanguines complètes et de l’imagerie, jusqu’à des tests génétiques et épigénétiques, afin d’obtenir un tableau détaillé de leur état de santé actuel et de leurs marqueurs du vieillissement. Sur le plan médical, un programme sur mesure peut ensuite inclure des thérapies régénératives ou des médicaments et compléments de précision ciblant le vieillissement cellulaire. En nutrition, la clinique conçoit des plans alimentaires et des compléments nutraceutiques pour réduire l’inflammation et le stress oxydatif. L’exercice physique et le sommeil font également l’objet de mesures précises et d’ajustements personnalisés. Elle a récemment ouvert un autre complexe à Anji, en Chine, et deux autres doivent suivre en Arabie Saoudite et à Phuket.
La Prairie est loin d’être la seule clinique positionnée sur ce créneau. Biograph, une clinique de longévité implantée à New York et San Francisco, propose à ses clients d’effectuer un bilan qui peut durer jusqu’à six heures et inclure la collecte de plus de 1 000 données issues de plus de 30 diagnostics avancés: IRM, scanners, une analyse de la composition corporelle, test VO2 max, analyses sanguines complètes. Ils peuvent ensuite se relaxer dans une suite privée. Quelques semaines après, les clients reçoivent un profil de risque santé personnalisé qui synthétise l’ensemble des données collectées. L’espace Meraki Wellness, ouvert à Grand Cayman au printemps, et Le Barthélémy Hotel, à St Barth, contribuent eux aussi à brouiller les frontières entre hôtellerie de luxe et clinique de longévité.
Vraies promesses ou pseudosciences?
Au milieu de ces promesses mirobolantes, difficile de discerner ce qui relève de la science testée et approuvée et des promesses marketing. Il faut donc procéder avec prudence et raisonner au cas par cas, selon Andrea LaCroix, professeure à la San Diego’s Herbert Wertheim School of Public Health and Human Longevity Science.
« haque produit mérite une évaluation propre de la littérature scientifique, car certains disposent de bien plus de données que d’autres, notamment ceux qui existent depuis plus longtemps et font l’objet d’une réorientation depuis le traitement de pathologies avérées vers la possibilité d’une extension de la durée de vie. Pour formuler des affirmations précises sur un produit donné, l’intervenant devrait examiner les données issues d’études expérimentales menées en priorité chez des hommes et des femmes, la durée du suivi, les bénéfices observés sur la mortalité et l’atteinte d’un âge avancé, ainsi que ce que ces études révèlent en termes de bénéfices et de risques, et les incertitudes qui demeurent. Il s’agit là d’une condition indispensable pour évaluer la solidité des preuves, notamment au regard des affirmations adressées au public cible.»
L’industrie de la longévité peut en tout cas compter sur un puissant allié, en la personne du controversé secrétaire à la santé de Donald Trump, Robert Francis Kennedy Junior (RFK Jr.), qui a affirmé suivre lui-même un traitement contre le vieillissement et compte parmi ses proches Jim O’Neill, qui a dirigé une organisation à but non lucratif finançant des recherches sur la longévité et les traitements anti-âge. RFK Jr. a notamment fait l’éloge des peptides, ces courtes chaînes d’acides aminés dont certains vantent les propriétés anti-âge, même si les données scientifiques sont pour l’heure insuffisantes pour dresser de telles conclusions. Le Secrétaire à la santé souhaite notamment les rendre plus facilement accessibles au public en assouplissant leur encadrement par la FDA. De quoi réjouir la société Hims, qui a fait des peptides l’un de ses produits phares…