Entre conflit au Moyen-Orient, poussée inflationniste, essor de l’intelligence artificielle et transformation des dynamiques des marchés, les investisseurs évoluent dans un environnement où les repères traditionnels perdent en fiabilité. Cette nouvelle donne impose davantage de sélectivité et une lecture plus fine des risques.

Par Gianluca Lobefalo, Analyste senior

 

La guerre en Iran s’est rapidement imposée comme la principale source d’incertitude pour les marchés financiers. Si l’issue du conflit et les perspectives d’un règlement diplomatique semblent cette fois acquis, ses répercussions économiques continuent de se faire sentir. Les tensions sur les approvisionnements énergétiques ont ravivé les inquiétudes inflationnistes, au point que l’inflation est redevenue la variable la plus importante pour les marchés.

Contrairement à 2022, Varenne n’anticipe toutefois pas un retour à une flambée généralisée des prix. Les anticipations d’inflation de long terme restent relativement maîtrisées, autour de 2,5% à 3% – un niveau qui demeure cependant supérieur à l’objectif officiel de 2% fixé par la plupart des banques centrales.

Les banques centrales contraintes à la prudence

Dans ce contexte, le paysage monétaire s’est profondément reconfiguré depuis le début de l’année. Alors que les investisseurs anticipaient encore récemment plusieurs baisses de taux aux États-Unis, ils n’envisagent désormais plus le moindre assouplissement de la Réserve fédérale avant juillet 2027. En Europe, la Banque centrale européenne a relevé ses taux le 11 juin, tandis que la Banque du Japon s’apprête elle aussi à poursuivre le resserrement de sa politique monétaire.

A nos yeux, la question des taux ne constitue toutefois qu’une partie de l’équation. Depuis plusieurs années, les grandes banques centrales sont également engagées dans un vaste mouvement de normalisation de leurs bilans, gonflés par les programmes massifs de rachats d’actifs déployés après la crise financière de 2008 puis la pandémie. La Banque centrale européenne, la Réserve fédérale américaine et la Banque d’Angleterre ont déjà sensiblement réduit la taille de leur bilan. La Banque du Japon, dont les interventions demeurent de loin les plus importantes a, elle aussi, annoncé une accélération de ce processus.

L’un des grands enjeux sera de réduire le poids des bilans des banques centrales sans fragiliser la croissance économique. Dans cette perspective, l’intelligence artificielle pourrait constituer un précieux allié si les gains de productivité qu’elle promet finissent par se matérialiser et soutenir durablement la croissance.

L’IA, moteur de croissance et de concentration

Comme toutes les grandes ruptures technologiques, le développement de l’IA s’accompagne également d’une concentration massive des capitaux sur un nombre limité d’entreprises. Le phénomène n’est pas inédit. La différence aujourd’hui réside dans l’ampleur des flux financiers et l’arrivée en 2026 de géants privés de l’IA (SpaceX, OpenAI, Anthropic) sur les marchés boursiers. Ces introductions en Bourse pourraient accentuer la concentration des indices et provoquer davantage de volatilité.

Pour autant, la thèse de fond n’est pas remise en cause : si les gains de productivité promis se concrétisent, l’intelligence artificielle pourrait soutenir durablement la croissance mondiale.

Des marchés qui ne réagissent plus comme avant

Dans le même temps, nous observons une transformation des dynamiques des marchés : les relations historiques entre les différentes classes d’actifs deviennent nettement moins stables.

Traditionnellement, les actions et les obligations évoluaient selon des schémas relativement prévisibles en fonction des cycles économiques et de l’inflation. Depuis plusieurs années, ces corrélations changent parfois au bout de quelques mois.

Cette instabilité reflète selon nous une modification de la microstructure des marchés. L’arrivée massive des investisseurs particuliers et l’utilisation croissante des produits dérivés modifient les mécanismes traditionnels de formation des prix.

Pour les investisseurs, cette évolution complique considérablement la lecture du risque. Les dynamiques qui fonctionnaient auparavant perdent une partie de leur pertinence et imposent une analyse plus globale des différentes classes d’actifs.

Énergie : un risque sous-estimé

Le marché pétrolier illustre parfaitement cette nouvelle phase d’incertitude.

Certes, les prix de l’énergie ont déjà fortement réagi aux tensions géopolitiques. Mais nous estimons que les marchés sous-évaluent encore un élément important : l’épuisement progressif des réserves stratégiques utilisées ces dernières années pour amortir les chocs.

Les États-Unis, l’Europe, la Chine ou encore le Japon ont largement puisé dans leurs stocks afin de limiter la volatilité des prix. Or, ces réserves approchent désormais de niveaux critiques. La reprise effective d’un trafic normal dans le détroit d’Ormuz au cours des trois prochains mois sera déterminante. Nous avons moins de marge de manœuvre qu’auparavant pour absorber un nouveau choc énergétique.

L’heure est à la sélectivité

Dans un environnement marqué par des corrélations moins stables, des tensions géopolitiques persistantes et une fragmentation croissante des marchés, nous estimons donc que les écarts de performance entre actifs, secteurs et régions devraient continuer à se creuser.

L’époque où il suffisait de répliquer un indice pour capter l’essentiel de la performance du marché semble progressivement toucher à sa fin. Il est aujourd’hui bien plus important de disposer d’une approche de stock-picking adaptée. Dans ce nouveau régime de marché, la sélection des entreprises, des secteurs et des zones géographiques redevient un facteur déterminant de performance.

 


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