Le Royaume-Uni entame son Brexit contre toute logique. Il n’en sortira aucun vainqueur. Nous nous attendons plutôt à une désagréable « guerre des Rose » aux conséquences économiques et sociales imprévisibles.

Yves Longchamp, Head of Research, ETHENEA Independent Investors (Schweiz) AG

En communication radio, les personnes en détresse envoient le message « mayday ! » connu dans le monde entier.1 Aujourd’hui, plus précisément en ce 29 mars 2017, « mayday » fait référence à la Première ministre britannique Theresa May qui, par cette belle journée de printemps, a officialisé la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Trois jours après le 60ème anniversaire du Traité de Rome considéré comme l’acte fondateur de l’UE, un grand partenaire se détourne des rêves et idéaux d’un futur commun et surtout pacifique.

Un processus aux répercussions certainement négatives pour de nombreuses générations d’Européens des deux côtés de la Manche est lancé contre toute logique. Il n’en sortira aucun gagnant. Bien au contraire, il s’agit d’une situation perdant-perdant, voire d’une victoire à la Pyrrhus 2 pour les Britanniques. Après la bataille d’Ausculum, Pyrrhus aurait déclaré : « Encore une victoire sur les Romains et nous sommes perdus ».3 L’auteur de ce commentaire de marché a espéré jusqu’à la dernière minute que cette vaste histoire de Brexit n’était qu’un ultime coup de poker de la part des Anglais pour contraindre l’UE à faire de nouvelles concessions. Au final, les « brexiteurs » ont manifestement menti comme des arracheurs de dents.4 Il faut reconnaître à Theresa May ou à la grande majorité des parlementaires, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, la capacité intellectuelle de voir clair dans ces tissus de mensonges.

Mais la volonté du peuple est exaucée avec le légendaire flegme britannique (stiff upper lip 5), alors qu’un nouveau référendum donnerait certainement un résultat tout autre. D’une part, la participation des jeunes serait considérablement plus élevée et renforcerait vraisemblablement le camp du non et d’autre part, nombre de partisans du Brexit auraient changé d’avis depuis le dernier référendum. En fin de compte, l’auteur manque d’imagination pour se glisser dans la peau des membres du gouvernement britannique qui seront certainement présentés dans les livres d’histoire des générations futures davantage comme des fossoyeurs que comme des libérateurs, contrairement à ce qu’ils espèrent certainement.

Guido Barthels, Portfolio Manager, ETHENEA Independent Investors SA

D’une manière ou d’une autre, toutes les parties prenantes seront perdantes. C’est ainsi que démarre une procédure de divorce détestable, qui va durer deux ans, avec tout ce que nous avons pu voir dans le film La guerre des Rose avec Michael Douglas et Kathleen Turner. Deux camps s’affrontent au sein de l’UE. D’un côté, il y a ceux qui veulent faire du Brexit un exemple pour effrayer les pays éventuellement tentés par une sortie de l’UE. Et puis d’un autre côté, il existe encore, heureusement, des personnes qui écoutent la voix de la raison et qui, plutôt que de punir le Royaume-Uni, souhaitent adopter une approche rationnelle afin de tirer le meilleur parti de cette affaire. Dans tous les cas, il est difficile de prévoir quels seront les effets économiques pour la Grande-Bretagne et l’UE, ne serait-ce que parce qu’il n’y a jamais eu de précédent. Les partisans du Brexit, qui avaient promis un avenir radieux aux Anglais s’ils parvenaient à se libérer du joug de l’Europe, se font déjà plus discrets. Bien entendu, le secteur britannique des exportations bénéficiera de la livre faible, mais les obstacles commerciaux pourraient bien surcompenser les avantages.

Mais finissons-en avec cette introduction. Les conséquences économiques et sociales ne sont pas prévisibles et il faut donc s’en satisfaire pour l’instant. Le marché financier est entré en mode attentiste concernant le Brexit. Plus rien ne s’est passé depuis la dépréciation attendue de la livre sterling et la hausse du cours des actions des exportateurs britanniques. Maintenant, il s’agit d’être patient et de voir ce que l’avenir nous réserve.

Les marchés obligataires outre-Atlantique se sont inscrits en nette hausse après l’incapacité de l’administration Trump d’adopter une nouvelle réforme de la santé susceptible de remplacer l’Obamacare. Comme nous l’avions écrit dans le Commentaire de Marché du mois dernier, hormis quelques déclarations fracassantes, le 45e président des États-Unis n’a jusqu’à présent guère fait plus que poster quelques tweets. Les marchés commencent donc à se demander dans quelle mesure la Trumpflation, autrement dit la dynamique économique attendue, se vérifiera dans les faits. Et l’on peut déceler un certain scepticisme dans les rendements des bons du Trésor américain à 10 ans qui ont chuté de leur plus haut à 2,63 % pour s’établir à moins de 2,40 %. Les anticipations d’inflation du marché (forward 5 ans dans 5 ans) ont perdu 20 points de base, de 2,6 à 2,4 % dans la zone dollar.

Toutefois, ne faisons pas l’erreur d’enterrer Donald Trump trop tôt. Peut-être que la réforme fiscale annoncée, si tant est qu’elle se fasse, ne sera pas « la plus grande réforme fiscale de tous les temps », mais elle pourrait donner des impulsions essentielles aux entreprises et repousser le spectre d’une récession aux États-Unis. La Réserve fédérale américaine semble assez confiante dans l’avenir et laisse entrevoir une nouvelle série de relèvement des taux. Notre Head of Research Yves Longchamp y reviendra plus en détail. Mais en attendant, le rendement des bons du Trésor américain ne s’écartera pas significativement d’une fourchette de fluctuation comprise entre 2,30 et 2,60 %, ce que nous avions anticipé il y a déjà plusieurs mois.

En Europe, l’issue favorable des élections aux Pays-Bas permet d’espérer avec une certaine confiance que les scrutins français et allemand ne déboucheront pas sur de mauvaises surprises. Nous avons noté une réduction des spreads par rapport aux Bunds jusqu’à la fin mars. Depuis le Mayday ! du 29 mars, les spreads des emprunts italiens (+202 pb) et espagnols (+135 pb) à 10 ans, mais aussi des OAT françaises (+65 pb), se sont élargies par rapport aux Bunds. Les achats de valeurs refuges semblent revenir à la mode. Merci au Royaume-Uni.

Toutefois, nous estimons que l’évolution actuelle des rendements ne durera pas dans la mesure où les résultats des élections en France et en Allemagne devraient se traduire par un retour à la trajectoire d’avant et que les rendements des Bunds devraient à nouveau augmenter par rapport aux autres marchés.

En attendant, les mois à venir promettent d’être passionnants.

 

Télécharger ce Commentaire de Marché (pdf, 15 pages, en français)

 


1. Le signal de détresse « mayday » a été choisi en 1923 par Frederick Stanley Mockford (1897-1962), chef officier radio de l’aéroport de Croydon à Londres, alors en contact étroit avec l’aéroport de Paris. L’orthographe anglaise, proche de « May day » qui se traduit en français par « Premier mai », est interprétée comme la transcription phonétique d’un appel à l’aide en français. L’injonction [mede] est comprise comme l’infinitif jussif « m’aider ! » ou comme l’abréviation de «Venez m’aider!», traduction française de la source: https://de.wikipedia.org/wiki/Mayday_(Notruf)
2. Une victoire à la Pyrrhus est une victoire obtenue au prix de lourdes pertes pour le vainqueur. Au sens premier du terme, le vainqueur sort du conflit aussi affaibli que le vaincu et ne peut pas s’appuyer sur cette victoire. Traduction française de la source: https://de.wikipedia.org/wiki/Pyrrhussieg
3. Traduction française de la source: https://de.wikipedia.org/wiki/Pyrrhussieg
4. À titre d’exemple: http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/06/24/le-chef-du-ukip-admet-que-l-un-des-arguments-phares-des-pro-brexit-etait-faux_4957662_4355770.html
5. stiff upper lip signifie conserver une parfaite maîtrise de soi en toutes circonstances et ne jamais laisser paraître ni vulnérabilité, ni triomphalisme. Traduction française de la source: https://de.wikipedia.org/wiki/Stiff_Upper_Lip

 

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